HISTORIQUE
Il n’est peut-être pas sans intérêt de rappeler brièvement quelles vicissitudes étranges a subies, depuis seulement un siècle, la question de Palimentation des Jeunes enfants. C’est qu’en effet elle est liée, de façon intime, aux diverses théories pathogéniques qui se sont succédé, pendant ces cent années, dans la faveur des savants.
Broussais, et derrière lui toute son école, avait accusé des pires méfaits la pléthore, c’est-à-dire « Ta surabondance du sang et des diverses humeurs ». De paru pris, il avait préconisé, pour les enfants surtout, une alimentation restreinte. Une telle exagération, fatalement, devaitentrainer une réaction. Celle-ci ne manqua pas de se produire : au règne de la pléthore, Trousseau fit succéder celui de lanémie : c’est elle, dès lors, qui devient la cause de tous les maux, et, comme corollaire
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obligé, l’école nouvelle recommande l'alimentation forcée, surabondante.
Aujourd'hui que, Dieu merci ! Père des théories brillantes est passée, la simple et attentive observation des faits commence à ramener les médecins à une appréciation plus saine des choses.
Quelques accoucheurs, quelques pédiatres, dans ces dernières années, se sont avisés des dangers que peul offrir l'alimentation excessive du jeune enfant. 1en est fait mention dans plusieurs ouvrages classiques, et un nombre assez grand d'articles de revues, de communications aux sociétés, viennent encore témoigner à cel égard de préoccupations toutes nouvelles. (On trouvera, à la fin de notre mémoire, un index bibliographique, que nous avons fait le plus complet possible.)
A la vérité, bien peu des travaux publiés jusqu’à ce jour nous semblent se rapporter directement à notre sujet. La plupart relatent des troubles variables survenus chez des enfants qui avaient reçu trop tôt une alimentation grossière où même carnée. Dans d’autres il s’agit d'indigestions véritables observées pendant la seconde enfance. Nous avons dit notre intention de nous occuper seulement de la suralimentation ches le nourrisson el par le lait seul. Nous passerons donc seulement en revue les quelques travaux qui nous ont aidé à écrire ces pages.
Ceux de M. le professeur Budin, d’abord. Ils sont,
réellement, les premiers en date ; et puis, surtout, ils
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nous ont paru les plus nets, les plus démonstratifs de la vérité que nous voudrions mettre en lumière.
Dès 1889, dans ses Leçons de clinique obstétricale, voici ce qu'écrivait notre maître : «Dans certaines circonstances, c’est Pexcès de lait qui rend Penfant souffrant, » Et après en avoir donné un exemple, que nous reproduirons (voy. obs. E, fig. 1), il concluait ainsi : € L'allauitement mal dirigé, mal réglé, peut donc être mauvais pour enfant, sème si la quantuté de lait est très abondante. »
(Aujourd'hui, croyons-nous, M. Budin dirait : «sur out si la quantité est très abondante...»)
Il est revenu sur la même question, quelques années plus tard, dans un nouvel ouvrage (1), et cette fois en insistant : € 1 faut éviter, dit-il, avec soin la surcharge alimenture, car elle amène des accidents plus où moins graves d’intolérance gastro-intestinale : des vomissements, de la diarrhée...» Et il cite un nouveau fait cli-
nique, que nous donnons plus loin (voy. obs. IT fig. 2).
Enfin, nous nous sommes inspiré aussi el principalement — des imagistrales leçons que, lout récemment (1900), M. le professeur Budin à réuutes sous ce ütre : Le Nourrisson. Nous connaissions d'avance ce beau livre, ayant assisté à sa genèse, à la chnique Tarnier : nous lui avons fait les plus larges emprunts, surtout en ce qui concerne Phygiène alimentaire du
nouveau-né.
(1) P. Budin. Femmes en couches et nouveau-nés, Paris, 1897.
ET ve.
A part ces importants travaux, la littérature médicale est tout particulièrement pauvre sur le sujet que nous allons traiter. Le professeur Budin n’a pas été seul pourtant à s’'apercevoir des dangers de la suralimentation du nourrisson. Presque en même temps que lui, en 1889, M. le docteur Comby communiquait à la Société médicale des hôpitaux Pintéressante observation que nous reproduisons plus loin (voy. obs. IT).
Un peu plus tard seulement, en 1893, Chavane (1), dans son très remarquable mémoire sur le lait stérilisé, met en garde contre la surcharge alunentaire. Si on ne évite soigneusement, dit1l, « on s'expose à des acerdents formidables d'intolérance gastro-intestinale avec vomissements et diarrhée, qui dans les cas bénins se bornent à un temps d’arrêt dans la courbe ou à une légère baisse de poids ; mais qui trop souvent, surtout chez les prématurés, amènent rapidement la mort ».
La même année 1893 voit paraître la thèse de Bellot (2). À vrai dire il s’agit dans ce travail surtout de alimentation excessive pendant la seconde enfanee ; nous y avons puisé pourtant bon nombre d'utiles renseignements. À propos de cette thèse, dont 11 fut d’ailleurs Pinspirateur, Comby à donné au Progrès Médical (Sepl. 1893) un fort intéressant article, dont les conclu-
sions seront aussi les nôtres.
(1) Chavane, Du lait stérilisé. Th, Paris, 1893. (2) Dangers de la sural. chez les enfants. Th. Paris, 1893.
A. Ollivier (1) proteste contre la fâcheuse tendance des mères, et des sages-femmes même, à faire téter les enfants toutes les fois qu'ils semblent le désirer.
Marfan et Marot (>) publient un assez grand nombre d'observations d’' «infection secondaire dans la dyspepsie chronique des nourrissons ». Si l’on prend la peine de parcourir leurs relations d’autopsies, on verra qu'ils notent, presque à chacune d’elles : Distension gastrique, où gastro-intestinale, Voilà done autant de documents authentiques à Pappui de la pathogénie que nous invoquerons tout à l'heure.
À mesure que nous approchons de l'époque actuelle, les travaux se muluüplient.
Czerny (3) fait de la suralinentation Porigine de beaucoup d’entérites aiguës, et donne de cette filiation une explication toute chimique que nous retrouverons à notre chapitre second.
Mérigot de Treigny dit (4) qu'avec le lait animal la suralimentation est presque obligée (nous savons qu'il faut aujourd’hui réformer cette opinion) el rémarque, le premier, qu’il ne suffil pas pour y échapper d’espacer les repas, mais qu’il faut encore éviter les tétées
{rop copieuses.
(1) Etudes d'hygiène publique. 4 série, 1893.
(2) Revue mens. des mal. de l'enfance, août 1993.
(3) lahrbeit für Kinderheilkunde, 1837, vol. XLEV et XLV.
(4) Dang. de la surch. pendant lallait, Journ. des Praticiens, 1898, pp. 577-580.
Hutinel (1) donne des exemples d’entéro-colites aiguës qui, à la vérité s’observent surtout chez les enfants ayant reçu une alimentation carnée précoce, mais qui, dit-il, « peuvent atteindre aussi des nourrissons chez qui le lait stérilisé est le seul aliment dont on al Fait abus. »
Dans un récent mémoire (2), Lesage exprime cette Opinion — qui commence à devenir classique — que «Tabsence de réglage et la surcharge sont les causes les plus ordinaires de la gastro-entérite. »
Pour Thiercelin (3), la suralimentation est souvent l’occasion d'une dyspepsie restant longtemps latente : il se produit dans Pintestin une accumulation de matières, et, sous cerlaines influences (chaleurs de l’été), on voit survenir de brusques débâcles (voir Symptomatologie, 2°).
Lefort (4) a observé, pendant lété de 1899, à l'hôpial Trousseau, 96 cas de gastro-entérite, dont la plupart, suivant lui, sont attribuables à ce qu'il appelle le « gavage », c'esi-à-dire encore à la surcharge. (Tous ces cas ont été traités par des injections de sérum anti-coli, avec des résultats variables.)
Tout dernièrement encore, Mile Entz (3) rapportait
(1) Semaine médic., 25 janv. 1899.
(2) Gastro-ent. aig. des nourr. L'œuvre médico chrirurgicale, 4899. (3) Rev. de thérap. méd, chir,, LXVI, 1899.
(4) De la gastro-entérite, tb. Paris, 1900.
(5) Consultalion des nourrissons, th. Paris, 1900.
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l'intéressante histoire que nous reproduisons (voy. obs. V).
Enfin, les livres classiques de Comby (1), de Marfan (2), de HE. de Rothschild (3) signalent la suralimenlation comme une cause fréquente d’intolérance gastrointestinale.
Les médecins commencent donc à apprécier, en général, assez exactement le rôle joué par la surcharge alimentaire dans la pathologie du premier âge. Mais en est-il de même du grand oublic? Non, malheureusement, pas encore. Les mères continuent à se faire l’idée la plus fausse de la capacité physique et. fonctionnelle des organes digestifs du nouveau-né. Elles oublient, trop facilement, que lestomac de ce petit être est eXIgU, délicat et faible, et elles lui demandent plus qu'il ne peut donner. Nous allons voir à quels accidents elles Pexposent ainsi.
(WÈDE des mal. de l'enfance, II: édit., 1899,
(2) Tr. de l'allaitement, 1899.
(3) Hygiène de l'allaitement, 1899.