‹ La surdi-mutité (volume 2)Chapitre 91 sur 221 · PREMIÈRE PARTIE. - CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. - CHAPITRE VIII

pour y faire viser son passe-port. On ne le visa pas, et, le lendemain, l’ouvrier tailleur s’éveilla directeur d’une école.

C’était dans ce bon temps où, grâce aux merveilleuses démonstrations de l’abbé Sicard, le sourd-muet, plus ou moins lettré, devenait aisément l’objet de l’admiration générale. Le cœur du premier administrateur de la ville s’était ému au tableau désolant de l’abandon où languissaient ces infortunés, et à la brillante métamorphose que l’éducation pouvait opérer sur eux. Il avait même conçu le projet de doter la commune d’une de ces écoles philanthropiques, où ces parias renaissaient à la vie sociale. C’est dans ces louables dispositions qu’il vit entrer dans son bureau notre silencieux voyageur avec son passeport.

Le sourd-muet, ouvrier tailleur, devient, malgré lui, directeur d’une institution.

Le maire de Saint-Étienne arrêta, retint l’ouvrier sourd-muet. De la sympathie à l’admiration, de l’admiration à l’enthousiasme, il n’y a qu’un pas, il n’y a que la main. Bref, la direction d’une école, sous les paternels auspices des autorités de la ville et du département, fut proposé à cet étranger tombant du ciel. Il eut beau se retrancher derrière son ignorance, derrière son insuffisance , on ne lui laissa ni le temps de se défendre, ni le moyen de refuser. Il savait peu écrire, mais il parlait parfaitement sa langue naturelle, c’en fut assez aux yeux des magistrats pour le transformer, bon gré mal gré, en un sujet précieux, digne, sous tous les rapports, de la mission difficile d’élever ses semblables. Les Berthier, les Lenoir, les Gazan, eussent été alors des prodiges de science,

EXPOSÉ HISTORIQUE des phénix fabuleux. En reconnaissant la toute puissance de l’éducation sur les natures les plus rebelles, on ne pouvait concevoir alors qu’un sourd-muet pùt être complètement initié aux connaissances des autres hommes, et s’élever jusqu’aux conceptions abstraites de la philosophie, jusqu’aux charmes poétiques de la littérature. Et pourquoi, en ce temps-là, eût-on demandé plus qu’on ne pouvait trouver? Pourquoi eût-on exigé des conquêtes intellectuelles, dépassant ce qu’on était habitué à regarder comme les bornes du possible? — « Je ne suis pas assez instruit pour être directeur, disait le tailleur sourdmuet » — « Qu’importe? lui répondait-on. On vous enverra refaire votre éducation à Paris ; on vous fournira les moyens d’y séjourner le tempsnécessaire. » — « Mais, sourdmuet, je ne suis pas capable de diriger une maison, ajoutait-il. » — «Ne vous en occupez pas, répliquait-on, on vous trouvera une femme instruite, qui prendra en main les rênes du gouvernement, qui parlera pour vous; vous, vous n’aurez qu’à apprendre aux petits sourds-muets que, pour exprimer le pain, il suffit du mot pain, et que, pour figurer le pain en langage mimique, il n’y a qu’à faire le signe du pain. Gela paraîtra assez clair, assèz beau, assez logique. On se figurera qu’il y a quelque chose de neuf, d’admirable, de surnaturel dans votre démonstration, et vous passerez pour un grand homme. »

Transfert à Lyon de l’école de Saint-Etienne, sur les pressantes sollicitations dn préfet du Rhûne et des autorités de Lyon.

Devant ces .objections puissantes, irrésistibles, le pauvre sourd-muet dut céder. 11 céda, et c’est ainsi que Comberry devint fondateur de l’école des sourds-muets de

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