DES SOURDS-MUETS EN FRANCE
S Arrêt du Conseil portant qu’il sera établi à Paris une maison pour les sourds et muets. (Versailles, 21 noT. 1778.)
Le roi étant instruit du zèle et du désintéressement avec lequel le sieur abbé de L’Épée s’est dévoué depuis plusieurs années à l’instruction des sourds et muets de naissance, et du succès presque incroyable de sa méthode, S. M. aurait cru devoir prendre sous sa protection un établissement aussi utile et en assurer la perpétuité ; elle aurait résolu , en conséquence , d’y destiner une portion des biens que les monastères des Célestins, situés dans le diocèse de Paris, et dont la congrégation ne doit plus avoir lieu , conformément aux lettres patentes du 5 avril dernier, tiennent de la libéralité des rois ses prédécesseurs, et, pour y parvenir, de charger les commissaires établis pour l’exécution del’arrêt du Conseil, du 23 mai 1766, de lui proposer les moyens qu’ils estimeront les plus convenables pour le succès de ses vues. Mais, comme l’examen de ces différents moyens et leur exécution pourraient exiger des délais , et qu’on ne peut prendre des mesures trop promptes pour venir au secours de ceux qui sont affligés d’une infirmité aussi fâcheuse, et former des instituteurs capables de perpétuer une méthode aussi intéressante pour l’humanité , S. M. a jugé con-
veuable de commettre particulièrement deux desdits commissaires pour veiller, de concert avec les autres , à tout ce qui peut préparer et accélérer ledit établissement, même de les autoriser à employer provisoirement, à cet effet, les sommes qu’ils jugeront nécessaires , et à les faire acquitter sur la partie libre des biens que Sa Majesté entend un jour y être destinés, etc.
Le roi , étant en sou Conseil , a ordonné et ordonne , que, par lesdits commissaires établis pour l’exécution de l’arrêt du 23 mai 1766, concernant les ordres réguliers , il sera incessamment procédé à l’examen des moyens les plus propres à former dans la ville de Paris un établissement d’éducation et d’enseignement pour les sourds et muets de naissance des deux sexes , et proposé à S. M. tels statuts et règlements qu’il appartiendra , tant pour la fondation que pour le gouvernement et direction duditétablissement, et, en attendant qu’elle y ait pourvu définitivement, ordonnes. M. que, sur la portion libre des biens que les monastères des Célestins, situés dans le diocèse de Paris, tenaient de la libéralité des rois, ses prédécesseurs, il sera sur les ordres du sieur Taboureau , conseiller d’État, et du sieur évêque de Rhodez , que S. M. a commis et commet pour veiller particulièrement à tout ce qui peut accélérer et préparer ledit établissement, payé et délivré parles sieurs Bollioud de Saint-Julien , commis à la régie desdits biens , par les arrêts des 29 mars et 6 juillet 1776, les sommes qui seront par eux jugées nécessaires , soit pour la subsistance et entretien des sourds et muets qui seraient sans fortune , soit, en général, pour toutes les dépenses préparatoires dudit établissement, desquelles sommes il sera, par lesdits sieurs de Saint-Julien , rendu un compte séparé dans la
DOCUMENTS OFFJCIKtS. — V' PARTIE. 237
forme à eux prescrite par lesdils arrêts; quoi faisant, ils eu seront bien et valablement quittes et déchargés.
S 2. Députation et pétition des sourds et muets à l’Assemblée nationale.
(Séance du mardi 24 août 1790, an soir.)
On a introduit une députation des sourds et muets , présentés par le sieur abbé Sicard , instituteur royal de cet établissement.
Plusieurs membres ont insisté pour que l’Assemblée voulut bien s’occuper promptement du secours que la situation de cet établissement exige. Ils ont demandé le renvoi de la pétition des sourds et muets au comité de mendicité. L’Assemblée a rendu le décret suivant :
L’Assemblée nationale a renvoyé la pétition des sourds et muets à son comité de mendicité , pour lui en être incessamment rendu compte , et a autorisé le comité de mendicité à conférer avec les autres comités de l’Assemblée dont la participation serait nécessaire , pour améliorer et consolider le sort de cet utile établissement auquel l’Assemblée a accordé son intérêt et sa protection.
S 3. Loi relative à M. l’abbé de l’Épée, et à son établissement en faveur des sourds et muets dans le local et les batiments du couvent des ci-devant Célestins , situés à Paris, près de l’Arsenal. (Paris, 29 juillet 1791.)
Louis , par la grâce de Dieu et par la loi constitutionnelle de l’État, roi des François ; A tous présens et à venir, Salut. L’Assemblée nationale a décrété , et Nous voulons et ordonnons ce qui suit :
Décret de V Assemblée nationale , du 21 juillet 1791.
L’Assemblée nationale , après avoir entendu le rapport fait
238 LKGISLATION.
au nom de ses comités de l’extinction de mendicité, d’aliénation des biens nationaux , des finances et de constitution , croyant devoir accorder une protection spéciale à l’établissement fait en faveur des sourds et muets , décrète ce qui suit :
Article premier.
Le nom de l’abbé de l’Épée , premier fondateur de cet établissement, sera placé au rang de tous les citoyens qui ont le mieux mérité de l’humanité et de la patrie.
Le local et les bâtimens du couvent des ci-devant Célestins, situé à Paris , près de l’Arsenal, seront, sans distraction, employés à l’établissement des écoles destinées à l’instruction des sourds et muets, et des aveugles nés.
L’établissement de l’école des som-ds et muets , occupera néanmoins provisoirement la partie des bâtiments indiquée par l’arrêté du directoire du département de Paris, du 20 avril dernier.
Il sera pris sur les fonds de la trésorerie nationale ;
1“ Annuellement et à compter du 1" janvier dernier, la somme de douze mille sept cents livres pour les honoraires du premier instituteur, du second, des deux adjoints, d’un économe , d’un maître d’écriture , de deux répétiteurs et de deux maîtresses.
2“ Pour cette année seulement, pour vingt-quatre pensions gratuites, à raison de trois cent cinquante livres chacune,
DOCUMENTS OFFICIEI^. - V' PARTIE. 239
qui seront accordées à vingt-quatre élèves sans fortune , suivant actuellement les écoles, celle de huit mille quatre cents livres.
Les douze mille sept cents livres d’honoraires accordées par l’article précédent , seront réparties ainsi qu’il suit :
Au premier instituteur, quatre mille livres ,
ci . 4,000
Au second instituteur, deux mille quatre
cents livres , ci . 2, 400
A deux adjoints , à raison de douze cents livres
chacun, ci . 2,400
A l’économe, quinze cents livres, ci . 1,500
Au maître d’écriture externe, cinq cents livres,
ci . 500
Aux deux répétiteurs , à raison de trois cent
cinquante livres chacun , ci . 700
Aux deux maîtresses gouvernantes, à raison de six cents livres chacune , ci . 4 ,200
Total, douze mille sept cents livres, ci. . . 12,700
Tous auront le logement, excepté le maître d’écriture.
Nul n’aura la table que l’économe , les deux répétiteurs et les deux maîtresses gouvernantes.
Le choix des deux instituteurs actuellement occupés à l’instruction des sourds et muets est confirmé.
Il leur sera adjoint deux élèves instituteurs qui seront nom*
240 IJ^GISfATION.
mes pai' le déparleracnt de Paris , sur la présenlalion du premier insti tuteur.
La surveillance de l’établissement est spécialement confiée au département de Paris.
S â. Décret relatif à l’établissement des aveugles nés , et sur sa réunion à celui
des sourds et muets dans le local et les bâtiments du couvent des ci-devant Céles-
tins, situés à Paris, prés de l’Arsenal. (28 septembre — 12 octobre 1791.)
L’Assemblée nationale , après avoir entendu le rapport fait au nom de ses comités de l’extinction de la mendicité, d’aliénation des biens nationaux , des finances et de constitution, et conformément à l’art. 2 de son décret du 21 juillet dernier, d’après lequel le local et les bâtiments du couvent des ci-devant Célestins, situés à Paris, près de l’Arsenal, seront, dans leur entier et sans distraction quelconque, employés à l’établissement des écoles destinées à l'instruction des sourds et muets et des aveugles nés , en confirmant ce deuxième article de son susdit décret, décrète ce qui suit :
Art. le'. Le directoire du département de Paris indiquera la partie desdits bâtiments qu’il destinera à l’instruction et aux travaux des aveugles nés.
Art. 2. Il sera pris sur les revenus de l’hôpital des Quinze- Vingts et en cas d’insuffisances sur le trésor national :
1“ Annuellement et à compter du 1»' janvier dernier, la somme de 13,900 liv. pour les honoraires du premier instituteur, du second, d’un adjoint, de deux inspecteurs chefs d’ateliers, de deux gouvernantes de filles, maîtresses de travaux , de quatre maîtres de musique , tant vocale qu’instrumentale, enfin, de huit répétiteurs aveugles ;
DOCÜMF.NTS OFFiClFlS. — V‘ PARTIE. 2il
2“ Pour cette année seulement, pour trente pensions gratuites , à raison de 5o0 liv. chacune , qui seront accordées à trente élèves sans fortune , suivant annuellement les écoles , celle de 10,500 liv.
Art. 3. Les 13,900 liv. d’honoraires accordés par l’article précédent , seront répartis ainsi qu’il suit , savoir :
Au premier instituteur 5,500 liv.; au second 2,000 liv.; à un adjoint 1 ,200 liv.; à deux inspecteurs chefs d’ateliers, à raison de 600 liv. chacun , 1,200 liv.; à deux gouvernantes maîtresses de travaux , à raison de 600 livres chacune, 1,200 liv.; à quatre maîtres de musique , à raison de 400 liv. chacun , 1,600 liv,; à huit répétiteurs aveugles, à raison de 400 liv. chacun , 3,200 liv.; total , 13,900 liv.
Tous auront le logement.
L’adjoint , les inspecteurs d’ateliers , les maîtresses de travaux et répétiteurs aveugles, auront seuls la tahle.
Art. 4. L’emploi du premier instituteur, actuellement occupé à l’instruction des aveugles-nés , est confirmé.
Art. 6. Le deuxième instituteur, adjoint, inspecteurs, gouvernantes et répétiteurs, seront choisis parle département de Paris , sur la présentation du premier instituteur des aveugles nés, conjointement avec le premier instituteur àes sourds et tnuels. Les aveugles nés seront admis de préférence aux places que leur infirmité et leurs talents leur permettront de remplir.
Art.6. L'économe actuel des sourds et muets le sera aussi des aveugles nés; et toutes les dépenses seront faites en commun pour les uns et les autres , de manière que le tout ne forme qu’un seul et même établissement , sous la surveillance et l’inspection du département de Paris.
§ 5. Décret conc’rriaut les pensions des élèves des établissements des sourds et muets, et des aveugles nés. (Du 10 septembre 1792, 14 du même mois.)
L’Assemblée nationale, considérant qu’en attendant le moment de l’organisation générale de l’instruction publique, il est instant de pourvoir provisoirement à la subsistance des élèves des deux établissements des Sourds et Muets, et des aveugles nés, décrète qu’il y a urgence.
L’Assemblée nationale, après avoir décrété l’urgence, et entendu le rapport de ses comités réunis d’instruction publique et des secours publics, décrète ce qui suit :
Article 1". Les pensions gratuites accordées, pour l’année 1791, à vingt-quatre élèves de l’établissement des Sourds et 3Iuets, par l’art. 4 de la loi du 29 juillet 1 791 , et à trente élèves de l’établissement des aveugles nés par l’art. 2 du décret du 28 septembre de la même année, continueront à être payées par la trésorerie nationale, jusqu’au moment de la nouvelle organisation de l’instruction publique.
Art. 2. Le pouvoir exécutif emploiera tous les moyens qui sont à sa disposition pour faire jouir, dans le plus bref délai, l’établissement des aveugles nés, des sommes qui lui sont attribuées par le décret du 28 septembre dernier, en prélevant, s’il y a lieu, la part que peuvent réclamer ceux des trente élèves qui n’ont pas été nourris dans l’établissement, ou qui ont des droits à exercer sur lesdites sommes, à quelque titre que ce soit.
Art. 3. Le pouvoir exécutif fixera, sans délai, d’après la loi et les principes de l’équité, l’époque où doit commencer le traitement de chacun des maîtres qui ont été ou sont encore en activité dans l’établissejpent des aveugles nés.
Art. 4. Il prendra les informations les plus positives pour s’assurer du degré d’utilité de chacune des places de maîtres qui restent à remplir dans ledit établissement, et il en rendra compte à l’Assemblée nationale, pour y être statué par elle.
S 6, Décret concernant l’école des sourds et muets des deux sexes, établie à Bordeaux. (Du 12 mai 1793, 14 du même mois.)
La Convention nationale, après avoir entendu le rapport fait au nom de ses comités d’instruction publique, des finances et d’aliénation des domaines nationaux, réunis, décrète ce qui suit :
Article 1". L’école des Sourds et Muets des deux sexes, établie à Bordeaux, est sous la protection spéciale delà nation, comme celle de Paris, et elle sera administrée de la même manière.
Art. 2. Le local et les bâtiments nationaux des ci-devant Minimes, où cette école a été provisoirement placée par le département de la Gironde, continueront à être employés à l’établissement des écoles des Sourds et Muets des deux se.xes de ce département et des départements voisins, à qui la distance des lieux permettra d’y en envoyer.
Art. O. La trésorerie nationale tiendra à la disposition du ministre de l’intérieur, annuellement, et à compter du 1" janvier 1795, la somme de 16,000 livres, tant pour le traitement des instituteurs, répétiteur, économe et gouvernantes, que pour les pensions de quatorze sourds et muets nés de parents indigents, à raison de 3a0 livres chacune.
Art. .4. Les 16,000 livres de traitements et pensions seront réparties ainsi qu’il suit :
2a L.i'SISLATIOX.
Au premier instituteur .
3,000 livres.
Au second .
Au répétiteur sourd et muet. . . .
A l’économe .
A chacune des deux gouvernantes .
Pensions de vingt-quatre élèves sourds et muets, à raison de 550 livres chacune .
Total. . . .’
16,000 liv.
Art. S. Tous auront le logement.
L’économe et le répétiteur sourd et muet auront seuls la table.
Art. 6. Le recouvrement des avances faites- par l’administration du département de la Gironde à l’école des Sourds et Muets de Bordeaux, sera fait par la voie des sous additionnels sur les contributions dudit département, ainsi que le rembourment des avances particulières faites par le citoyen Saint- Sernin, pendant les années 1789 et 1790, à la charge par celuici de faire viser et vérifier par l’administration ses registres de recettes et dépenses pour ladite école, pendant les deux années.
Art. 7. Le citoyen Saint-Sernin est conservé et maintenu comme premier instituteur de l’école de Bordeaux.
Art. 8. Le second instituteur, le répétiteur, l’économe et les deux gouvernantes, seront nommés par le département de la Gironde, sur la présentation du premier instituteur.
Art. 9. La surveillance de l’établissement est spécialement confiée au département de la Gironde, sauf la surveillance particulière de la municipalité de Bordeaux.
DOCUMENTS OFFICIELS. — V- PARTIE. 24o
§ 7. CoKVENiiox KATiONAtE. — Rapport et projet de décret sur rétablissement d’une école de sourds et muets en la rille de Bordeaux, présentés, au nom des comités d’instruction publique, des finances et d’aliénation des domaines nationaux , par J. 'B. Massieu, député de l’Oise à la Convention nationale.
Je viens, au nom de vos comités d’instruction publique, des finances et d’aliénation des domaines nationaux, vous parler un instant d’une classe infortunée de nos semblables ; il est eu votre pouvoir de réparer à leur égard les torts de la nature; et vous l’annoncer, c’est être sûr de se faire écouter de vous avec indulgence.
Cette classe est celle des Sourds et Muets de naissance. On sait par des calculs très approximatifs que leur nombre est dans une proportion de 4,000 individus des deux sexes, sur la population entière de la France.
Le célèbre abbé de l’Épée trouva des moyens, aussi certains qu’ingénieux, de rendre à ces espèces de statues animées, mais tronquées, en quelque sorte, par la privation du sens de l’ouïe, les ressources précieuses de l’instruction, et, par conséquent, l’usage de la raison, de l’intelligence et des connaissances.
Le citoyen Sicard, son élève, avait formé à Bordeaux une école, à peu près semblable à celle de Paris. Il s’associa, dès les premiers moments, le citoyen Saint-Sernin, qui, après avoir étudié les principes et la méthode de ce genre d’enseignement, a maintenu seul et avec succès l’établissement de Bordeaux, depuis l’instant où le citoyen Sicard fut appelé à Paris pour y succéder à l’abbé de l’Épée que les Sourds et Muets perdirent en 1789.
Parmi les Sourds et Muets, les uns sont nés de parents aisés, en état de fournir aux frais de l’instruction Je leurs enfants , heureux encore d’acheter d’une portion de leur fortune un
avantage inappréciable que tout l’or de l’univers n’aurait pu procurer à ces infortunées créatures avant la découverte du premier instituteur; mais beaucoup d'autres, et c’est le plus grand nombre, sont aussi peu favorisés de la fortune que de la nature, et c’est pour ces derniers que l’Assemblée constituante a fixé une somme annuelle à l'établissement de Paris dans la maison des ci-devant Célestins, près de l’Arsenal. Cet établissement est évidemment insuffisant pour toute l’étendue de la République, et il est démontré qu’il en faudra former huit ou dix semblables en différents points de la France pour que tous les Sourds et 3Iuets nés français puissent participer au bienfait immortel de l’abbé de l’Epée. Il n’est pas moins essentiel , et beaucoup de membres de celte assemblée en sentent d’avance la nécessité , de prendre les mesures convenables pour que les instituteurs actuels , héritiers et dépositaires de la méthode du premier, puissent la propager en formant un nombre suffisant d’hommes capables de les remplacer, ou de leur succéder dans tous les établissements dè ce genre (1).
(1) Le citoyen Sicard, qui a beaucoup perfectionné l’art d’enseigner aux sourds et muets non-seulement le mécanisme du langage écrit, mais encore les notions les plus abstraites de la métaphysique des langues, s’occupe, en ce moment, de rassembler en un corps d’ouvrage tout ce qui compose son excellente méthode ; il donnera aussi au public le dictionnaire des signes que les sourds et muets emploient pour converser ensemble, avec l’explication mécanique et les motifs raisonnés de ces signes.
Le citoyen Saint-Sernin se propose également de rendre publics ses moyens et ses signes, de sorte qu’en peu de temps, des hommes intelligents pourront se former d’eux-mêmes dans les différents départements.
Cependant , la pratique et l’exercice de l’enseignement dans les écoles mêmes des sourds et muets, et sous la direction des premiers instituteurs, formeraient et plus promptement et plus sûrement de nouveaux sujets dignes de marcher à côté des premiers. (Note du rapporteur.)
Lors de la discussion sur l’instruction nationale, votre comité fixera plus particulièrement vos idées sur ces différents projets; mais il ne peut différer de vous proposer, dès à présent , de venir au secours de l’école de Bordeaux , comme vos prédécesseurs de l’Assemblée constituante sont venus au secours de celle de Paris. Je puis vous attester, et le citoyen Prieur, de la Marne, vous attestera avec moi que , dès 1791 , le comité des secours publics , dont nous étions membres, avait accueilli les mémoires et pétitions du département de Gironde, et que , dès lors, on lui aurait accordé ce qu’il vous demande aujourd’hui avec de nouvelles instances , si l’Assemblée ne se fût pas séparée à celte époque. L’Assemblée législative n’a pu , sans doute , s’en occuper d’une manière efficace , et les choses en sont restées en l’état où elles étaient au commencement.
Jusqu’à la Révolution , l’école de Bordeaux , comme celle de Paris, trouvait des re.ssources particulières dans la bienfaisance d’un grand nombre de citoyens , dont la bourse s’est fermée depuis pour les sourds et muets.
Les administrateurs du département de la Gironde ont cru, avec raison , qu’il était de leur devoir d’empêcher la chute d’un établissement aussi utile et aussi nécessaire. Ils ont assuré provisoirement l’existence et l’éducation des élèves abandonnés ; ils ont fait des avances ; l’instituteur lui-même y a consacré sa fortune avec ses soins, et il est d’autant plus juste de l’indemniser, qu’il a admis dans son école des enfants sourds et muets de divers départements voisins de celui de la Gironde.
L’établissement que vos comités vous proposent, ne sera pas particulier à la ville de Bordeaux , ni au département de la Gironde ; beaucoup de départements voisins sont autorisés par le projet de décret à y envoyer leurs enfants sourds et
mnels, et par celle sage disposiliou, il sera plus vrai que jamais de dire de l’école de Bordeaux , qu’elle est un établissement national.
Projet de décret.
La Convention nationale , après avoir entendu le rapport fait au nom de ses comités d’instruction publique, des linances et d’aliénation des domaines nationaux , réunis , décrète ce qui suit :
Article premier.
L’école des sourds et muets des deux sexes , établie en la ville de Bordeaux, est sous la protection spéciale de la nation, comme celle de Paris , et elle sera administrée de la même manière.
Le local et les bâtiments nationaux des ci-devant Minimes, où cette école a été provisoirement placée par le département de la Gironde , continueront à être employés à l’établissement des écoles des sourds et muets des deux sexes de ce département et des départements voisins , à qui la distance des lieux permettra d’y en envoyer.
La trésorerie nationale tiendra à la disposition du ministre de l’intérieur, annuellement, et à compter du janvier 1793, la somme de 14,800 livres, tant pour le traitement des instituteurs, répétiteur, économe et g^ouvernantes, que pour les pensions de 24 sourds et muets nés de parents indigents , à raison de 300 liv. chacune.
DOCUMENTS OFFICIEUS. - V'e DAUTIE. 2i9
Les 14,800 liv. de traitements et pensions seront répartis
ainsi qu’il suit :
Au premier instituteur . 5,000 livres.
Au second . 1,800
Au répétiteur sourd et muet . 400
A l’économe . 1 ,200
A chacune des deux gouvernantes. ... [
Pensions de 24 élèves sourds et muets , à
raison de 300 liv. chacune . 7,200
Total . 14,800 livres.
Tous auront le logement.
L’économe et le répétiteur sourd et muet auront seuls la table.
Le recouvrement des avances faites par l’administration du département de la Gironde à l’école des sourds et muets de Bordeaux , sera fait par la voie des sous additionnels sur les contributions dudit département , ainsi que le remboursement des avances particulières faites parle citoyen Saint-Sernin, pendant les années 1789 et 1790, à la charge par celui-ci de faire viser et vérifier par l’administration ses registres de recettes et de dépenses pour ladite école pendant ces deux années.
Le citoyen Saint-Sernin est conservé et maintenu comme premier instituteur de l’école de Bordeaux.
Le second instiluteur, le répétiteur, l’économe et les deux gouvernantes seront nommés parle département de la Gironde, sur la présentation du premier instituteur.
La surveillance de rétablissement est spécialement confiée au département de la Gironde.
S 8. CoNVENHOs ïATioxAiE. ObserTalîons sur les établissements préposés par la
comités des secours et d’instruction publique en faveur des sourds-muets.
(Séance du 13 pluviôse, an 2.)
Citoyens,
Je ne pense pas qu’il faille tant d’apprêts pour satisfaire à ce que la nation doit aux Sourds-Muets, et procurer à ces êtres maltraités par la nature les secours dont ils ont réellement besoin. Il s’agit ici de secours, je le pense et dois le penser ainsi, et rien de plus. Avaut de former une entreprise, il faudrait bien connaître le but qu’on se propose, tâcher de l’atteindre, et surtout ne pas le dépasser; car alors il est plus difficile d’y arriver.
Il me semble que l’on tombe précisément dans cet inconvénient par rapport aux établissements projetés pour les Sourds- Muets. Vous voulez leur donner des secours: en cela vous satisfaites à l’humanité et au devoir. Mais, dans les mesures que vous prenez pour cet effet, vous paraissez vous occuper au moins autant de la grandeur de cet établissement que de son utilité réelle pour ceux qui en sont l’objet. Vous voulez que l’on publie par toute la terre la victoire que vous aurez remportée sur la nature, en faisant des savants de ceux à qui elle
DOCUMENTS OFFICIELS. — Y» PARTIE. 25i
avait rendu très difficiles les moyens de communiquer leurs pensées.
Certes vous dépassez le but que vous vous étiez proposé : ce ne sont plus là des secours.
D’abord, examinonsavec quelques détails etsans prévention l’état des sourds-muets. Je crois pouvoir les partager en deux classes; savoir, ceux qui sont nés dans l’aisance : Ceux-là n’ont certainement pas besoin de secours. Us sont contents de vivre au sein de leurs familles ; ils ne manquent de rien ; leurs parents pourvoient à tous leurs besoins, étant eux-mêmes dans l’aisance. Il n’est pas douteux que les sourds-muets de cette classe préféreront leur situation, à vivre éloignés de leurs parents, dans des maisons communes, qui (je vous en demande pardon) ressembleront beaucoup à des couvents. Ils y seront assujettis à une gêne, à une contrainte qu’ils ne connaisent pas, à la règle des exercices communs, à l’assiduité aux leçons qui doivent orner leurs esprits de sciences dont ils n’ont que faire, et les mettre au rang des savants, dont la République n’éprouve pas disette.
Viennent les pauvres : pour ceux-ci, il faut leur donner la nourriture, l’habit, le logement, et les commodités de la vie ; leur enseigner les droits et les devoirs de l’homme en société, autant que cela sera possible ; leur apprendre les métiers pour lesquels ils auront de l’aptitude. Ces métiers, où ils réussiront, (car ils ont une grande dextérité], leur procureront de l’aisance, et les sauveront de l’ennui. Mais il ne faut pas leur vendre ces bienfaits par un tourment habituel, pour leur apprendre la grammaire, la syntaxe, la géométrie, l’histoire, etc. L’abbé de l’Èpée avait des élèves capables de soutenir une thèse de théologie. J’en ai vu un chez lui, à qui il avait appris à ré-
pondre la messe. Son parler, talent ridiculement artificiel, n’a point obtenu mon admiration. Chercher la perfection dans ce genre, ce serait courir après une chimère. Ils sont nés muets, ils mourront muets. Ainsi le veut la nature.
Je vous prie d’observer que l’institution académique du citoyen Sicard, successeur de l’abbé de l’Épée et héritier de sa réputation, ne doit pas paraîti’e, quand on l’examine attentivement , comme je l’ai fait, aussi merveilleuse qu’on la juge au premier abord. L’abbé de l’Épée a formé une grammaire pour les sourds-muets, en recueillant tous les gestes inventés par les sourds-muets eux-mêmes pour se communiquer leurs pensées. Il a recueilli tous ces divers signes, en a composé un corps de doctrine qui a paru étonnant, qu’il a grossi de réflexions métaphysiques, qu’il a pei'fectionné, si l’on veut : mais, au fond, il a peu inventé.
Les sourds-muets avant l’abbé de l’Épée, n’étaient pas si savants théologiens peut-être, mais ils se communiquaient assez facilement leurs pensées, ainsi qu’à ceux avec qui ils vivaient. J’atteste ce fait, dont j’ai été plusieurs fois témoin en France et en pays étrangers. Ils ont une langue à eux; c’est la première qui ait existé parmi les hommes, la langue des signes, qui rend si expressives nos langues parlées.
Ce sont les sourds-muets qui ont été leurs premiers grammairiens. Réfléchissez-y, et vous serez de mon avis.
Il est agréable, je l’avoue, et même commode de se livrer à l’admiration, qui est une source de jouissances, que nous procure souvent une espèce de délire ou l’ignorance. Le sage admire peu : il a moins de ces jouissances, mais plus de rectitude dans l’esprit.
Les sourds-muets que j’ai connus, possédaient très bien leur
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grammaire des signes, quoique l’abbé de l’Épée n’eill point encore établi son école.
Contentons-nous de ce qui est raisonnable ! Ne nous obstinons pas à vouloir brillanter tout ce que nous touchons, et à donner le poli de l’acier fin au soc de la charrue ! N’oublions pas que ce sont des secours que nous administrons ; que des secours se donnent à ceux qui sont dans le besoin. Laissons les sourds-muets qui ont le nécessaire, dans leurs familles, ils y seront beaucoup mieux que dans vos établissements. Sacrifions l’éclata l’utilité réelle! N’employons pas à la vanité un argent qui servira mieux à soulager les vrais nécessiteux, jusqu’à ce que nous ayions pu amener les choses au point de réduire, de diminuer considérablement cette plaie du corps social, qui est une charge énorme pour l’État (la dette des secours), en mettant la presque totalité des citoyens à portée de vivre dans une médiocrité aisée, du fruit de leurs travaux, et que nous ayions pu les affranchir de l’humiliation inhérente à la mendicité. Tout homme qui mendie, hors le cas d’accident, est dégradé de l’état de citoyen ; et, sans avoir établi une académie de sourdsmuets, nous aurions bien mérité delà patrie.
Je conclus à ce que l’établissement proposé pour les sourdsmuets se réduise à des secours pour ceux d’entre eux qui sont indigents.
Ces observations doivent s’étendre à l’institution des aveugles, dirigée par le citoyen Ilaiiy.
Signé : Raffrox.
2S4 LÉGlSf.ATlOX.
S 9. eosvESTios NATIONALE, Rapport et projet de décret sur l’organisation de six établissements pour tous les sourds-muets de la République, à Paris, à Bordeaux, à Rennes, à Clermont , à Grenoble et à Nancy, d’après les décrets des 28 juin dernier (vieux style), et 9 pluviôse, par Roger-Ducos, député par le département des Laudes, au nom du comité des secours publics.
Citoyens,
Au nom de voire comité de secours publics , je viens de nouveau fixer votre attention , réveiller votre sollicitude en faveur de cette classe d’êtres infortunés qui ont le plus à gémir des caprices et des rigueurs de la nature , les sourds-muets de naissance.
Jusqu’ici, vous vous êtes occupés de secourir l’indigence, de tendre une main généreuse à l’humanité souffrante , de vivifier l’instruction, en un mot, de tout ce que chaque individu a droit d’exiger de la grande société dont il est membre. Mais les sourds-muets réclament une institution particulière, et cÆtte institution , j’ose le dire , sera une des plus sublimes qu’ait fondée un peuple libre, humain et philosophe. Les Français doivent tout vaincre, jusqu’aux écarts même de ta nature.
Citoyens, vous avez renvoyé à la révision de vos comiliés des secours publics, d’instruction publique et des finances, un projet de décret que celui des secours vous présenta, le 9 pluviôse, sur cet objet important.
Les comités d’instruction publique et des finances ont été d’avis qu’on devait maintenir les deux établissements formés dans les villes de Paris et de Bordeaux (1), en donnant de l’ex¬
il) Celte opinion n’a passé que d’une voix au Comité d’instruction publique.
DOCUMENTS OFFICIELS, V' PARTIE. 2i”5
tension aux avantages que doit en retirer la République ; niais ils croient inutile d’en augmenter le nombre.
Votre comité de secours a été d’une opinion contraire ; il a cru qu’il vous devait compte de ses motifs; votre décret lui a fait un devoir de vous les communiquer, d’autant que vous avez déjà consacré le principe qu’il soutient et que vous devez en rapporter le décret on eu accueillir les conséquences qui ne doivent pas rester indécises.
Oui, Citoyens, malgré ce quia été observé et imprimé contre le premier projet de décret, le comité des secours a pensé qu’il était nécessaire non-seulement de conserver, mais même d’étendre les établissements pour les sourds-muets; il il n’a pas cru que ces êtres malheureux fussent indignes d’être dégrossis et cultivés, parce que la nature aura rendu leur éducation plus pénible et leur existence moins utile; il a, au contraire , cru que l’état du sourd-muet méritait toute l’atlention du gouvernement , parce que c’est l’être le plus moralement infirme, parce que tout être pensant, quelles que soient sa structure, sa couleur ou son organisation, doit jouir des droits et des bienfaits du gouvernement français sous lequel il . a, au moins, eu le bonheur de naître, et que c’est une obligation de lui en faciliter les moyens.
L’art d’apprendre à parler aux sourds-muets n’est pas moderne. Depuis longtemps, des amis de l’humanité s’étaient appliqués à donner la vie sociale à ces êtres malheureux. Ces hommes rares eurent même quelques succès qui les firent admirer de leur siècle, parce que, jusqu’alors, le sourd-muet , faute de moyens d’instruction, n’avait offert qu’une monstruosité de nature , un être à charge à la société ; mais leur nié-
2Sfi LÉGISLATION.
Ihode était incomplète et tombée même dans l’oubli par le peu d’élèves qu’elle était parvenue à former.
Un nouveau génie que la nature semble avoir décidément accordé en réparation de ses torts , a enfin découvert une méthode plus simple et plus heureuse; et déjà la nation française en a ressenti l’utile expérience par le nombre des sourds-muels qui ont été éduqués dans les établissements de Paris et de Bordeaux.
Aussi, cette partie intéressante de l’enseignement public a été prise dans la plus grande considération par la première législative. Un décret du 21 juillet 1791 («eux style) accorda une protection spéciale en faveur de l’établissement des sourdsmuets, déclara que le nom de l'Épée, premier fondateur de cet élablissement, serait placé au rang de ceux qui ont le mieux mérité de l’humanité et de la patrie , fixa le local, régla la dépense annuelle de l’établissement de Paris , le seul qui existait encore sous l’approbation du gouvernement.
Il s’en était formé un second dans la ville de Bordeaux ; vous lui avez accordé la même protection , les mêmes secours, puisque , par un décret du 12 mai 1 793 (vieux style), vous lui avez assigné un local , et réglé son administi’ation à l’instar de celui de Paris.
II y a malheureusement des sourds-muets partout ; et dans quelques autres lieux de la République, la philantropie , si fort refroidie aujourd’hui dans le cœur des riches , y soutenait quelques petites institutions de ce genre, comme elle avait soutenu celles de Paris et de Bordeaux avant que le gouvernement les adoptât. Vous avez voulu y étendre le même bienfait ; vous décrétâtes en principe , le 28 juin , qu’il y aurait plusieurs établissements semblables sur divers points de la République,
et renvoyâtes au comité des secours pour vous présenter un projet de décret d’après ce principe ; et c’est ce décret du 28 juin, ou que vous devez rapporter, ou dont vous devez décréter les conséquences.
Enfin , les besoins impérieux de la patrie ayant nécessité ta réunion du local etdesbâtimentsoccupéspar les sourds-muets à l’arsenal de Paris, loin de vous livrer à l’indifférence sur le sort de ces êtres malheureux , vous vous êtes empressés d’autoriser vos comités des secours et d’aliénation , par décret du 23 pluviôse , à les faire transférer au local du ci-devant séminaire de Saint-Magloire.
Citoyens , vous ne savez pas rétrograder quand il s’agit de bienfaisance, ou plutôt de payer une dette nationale à chaque citoyen. Vous ne le voudrez pas, quoi qu’on vous ait déjà dit à cette tribune, quoi qu’on puisse vous dire encore contre le principe que vous avez consacré.
Ce n’est pas en confondant le sourd-muet avec les autres élèves de la Patrie , que vous parviendrez à lui donner l’instruction que vous avez promise à tous. Celui qui n’entend ni ne peutêtre entendu, a besoin d’une instruction extraordinaire pour laquelle il faut même former des instituteurs particuliers ; il faut créer à cet être parasite un langage pour le conduire à la connaissance du nôtre. Ua machinisme ingénieux, des exercices purement scéniques, dont peu d’hommes tiennent encore les ressorts, suppléent au mode, aux leçons d’enseignement ordinaires , forcent l’œil à suppléer à la privation de l’ouïe et de la parole , font germer le jugement et la raison , et préparent au sourd-muet tout le bonheur dont il peut jouir et dont il ne doit pas être privé.
Ce n’est pas en vous bornant aux deux seuls établissements
qui existent, que vous mettrez tous les sourds-muets à même de recevoir l’instruction qu’ils ont aussi le droit d’exiger. Ceux d’une partie du Nord et du Midi seraient les seuls qui en profiteraient; et quand vous voudrez faire les frais pour les tourner tous vers ces deux points, outre une foule d’inconvénients qui s’y opposent et que vous pressentez , ces deux établissements seraient encore insuffisants pour quatre mille sourdsmuets qu’on compte au moins dans la République.
Ainsi , abandonner les sourds-muets au cours de l’instruction générale , serait les priver de toute instruction et les abandonner à leur malheur, comme ne pas multiplier les établissements qui seuls peuvent la leur procurer, serait enlever à la presque totalité la faveur qu’on accorderait à quelques-uns, et que l’humanité et la société réclament également pour tous.
On a reproché au comité des secours de vouloir faire des sourds-muets des savants , lorsque la nature les a voués , diton , à la nullité , et que de simples secours dans leurs familles devraient leur suffire.
Non, votre comité ne cherche pas plus à en faire des savants, que vous ne cherchez vous-mêmes à faire des savants de tous les autres élèves qui participeront à l’instruction générale que vous avez décrétée ; mais il veut en faire des hommes , il veut les porter au degré de perfectionnement dont ils sont susceptibles pour nôtre pas étrangers à la société dont ils sont membres. Or, quand on considérera que par le genre d’éducation que l’on conlère au sourd-muet , on parvient à lui faire tout comprendre , à le faire idéer avec justesse , à communiquer sa pensée, soit par le geste, soit par l’écriture , certes on conviendra que les bienfaits de la nation ne seront pas perdus : on ira plus loin , on conviendra que tout homme qui a acquis
DOCUMEMS OFFICIELS. — V« PARTIE. âoü
la faculté de penser, de niédiler, peut devenir aussi savant qu’un autre ; car on n’a besoin pour cela que des yeux pour lire , et de l’intelligence pour concevoir et approfondir.
D’ailleurs, peut-on dire que la nature ait voué les sourdsmuets à la nullité, lorsque, dans ses combinaisons, dans ses productions les plus opposées par leurs effets , elle a placé le remède à côté du mal; lorsque dans sa sagesse profonde , elle a inspiré les moyens de tourner les facultés dont elle a privé les sourds-muets au profit de celles qu’elle leur a laissées ?
Abandonner les .sourds-muets dans leur famille , avec des secours ! Mais n’a-l-on pas réfléchi que c’est tuer la moralité du sourd-muet, chez qui une famille, sans moyens d’instruction , s’habitue d'étoiifler des sentiments d’affection auxquels il est incapable de correspondre ; en qui une famille s’habitue à ne voir qu’un être sauvage, barbare, un fléau domestique , ou , si l’on veut qu’elle fit l’essai de quelques moyens d’instruction , qui ne pourrait en user que de très imparfaits , incapables de tourner au profit personnel du sourd-muet , de manière à le dégager de la charge de sa famille , dont il ne sera pas moins l’éternel rebut ?
Je le demande même, si une famille quelconque ne peut se captiver à donner par elle-même l’instruction aux enfants doués de tous les sens , s’il faut des instituteurs et une instruction commune , que doit-on espérer qu’elle fera pour le sourdmuet? Et pourquoi cependant celui-ci serait-il différemment traité que les autres ? Est-ce parce qu’il est plus malheureux? Est-ce parce qu’il a plus besoin de secours ou de moyens particuliers pour acquérir une éducation à laquelle l’expérience prouve qu’il est capable de parvenir ?
On nous annonce que l’institneur Sicard s’occupe de la com-
260 IÆG1S!.ATI0N.
position d’un livre élémentaire , à l’aide duquel tout citoyen sera en état d’instruire les sourds-muets ; mais combien n’existe-t-il pas de livres élémentaires pour l’instruction des autres élèves , et quelle est, pourtant, je le répète, la famille qui se voue à instruire ses enfants? Pourrait-on, d’aillems, l’exiger? Ce ne sera pas l’agriculteur, l’homme de métier, car il a besoin de tout son temps pour procurer du pain à sa famille : saura-t-il, d’ailleurs, user du livre élémentaire qu’on annonce? L’art d’instruire doit avoir ses maîtres; et la République le reconnaît , puisqu’elle les donne pour tous et les paie pour les indigents.
Citoyens , reportez-vous à cette idée humaine et politique , que, quand un seul membre de la société souffre , toute la société souffre , et vous n’hésiterez pas de faire participer, sans distinction, tous les enfants de la patrie au bienfait de l’instruction ; car je ne crois pas le sourd-muet plus nul pour la République que le boiteux , le perclus, l’inCrme , etc. Faitesles instruire tous, vous le devez, et chacun sera en état, de manière ou d’autre , de s’industrier pour lui et de conférer son contingent à l’utilité commune.
Abandonner les sourds-muets avec de simples secours ! Mais n’a-t-on pas encore réfléchi que ce serait se déclarer contre l’intérêt matériel de la République ? En effet , l’éducation du sourd-muet se termine à l’âge de seize ans , et plutôt, s’il est assez instruit, et tout secours finit avec elle, au lieu que, si l’éducation proposée lui manquait , il faudrait le secourir toute sa vie. Avec son éducation , le sourd-muet peut gagner sa vie; sans une éducation , il sera toujours à charge à sa famille et à la République.
Or, qu’on calcule le bénéfice qu’y retrouvera le trésor pu-
DOCUMEiNTS OFFICIELS.— V« PARTIE. 261
blic. Il existe quatre mille sourds-muets, au moins, (1), qu’il faudrait annuellement secourir, lorsque le trésor public n’aura qu’à subvenir à la dépense de six maisons , où , d’ailleurs, les élèves indigents auront seuls l’éducation gratuite.
Et les sourds-muets appartinssent-ils tous à des familles indigentes , ne serait-ce pas un motif de plus pour ne devoir pas calculer les moyens d’en former des hommes capables de concevoir leurs droits et d’en jouir? Ces moyens sont les établissements proposés. Parcourez les siècles passés qui, compai’ativement au nôtre , ont aussi produit des sourds-muets ; vous y apercevrez sans doute quelque prodige que la nature a opéré jusque dans ses monstruosités mêmes ; mais combien de milliers d’hommes perdus pour eux et pour la société ! Pourquoi? Parce qu’ils étaient abandonnés faute de moyens d’instruction. Réparez donc ce malheur pour l’avenir , aujourd’hui que tout s’offre à vous pour tout régénérer.
On nous a dit que les som*ds-muets des familles riches préfèrent vivre avec elles dans l’aisance , et que c’est tourmenter ceux des familles pauvres, comme ceux des riches, que de les enfermer dans des maisons communes.
Je réponds qu’un pareil raisonnement supposerait aux sourdsmuets , dont la pensée est absolument inactive , des jouissances
(1) Le comité des secours a invité les départements à faire un recensement des sourds-muets de naissance qui peuvent se trouver dans leur ressort, avec désignation de sexe et d’âge, et de lui en adresser les états : la plupart ont répondu qu’ils s’en occupaient.
Dans le département du Gers, deux districts, sur six, ont seulement envoyé l’état , duquel il résulte qu’il y a quarante sourds-muets. Dans le seul district de Grenoble, département de l’Isère, il y a cinquante-quatre sourdsmuets. 11 y a lieu de croire le nombre de ces êtres malheureux bien considérable. C’est la faute des départements si la Convention n’en a pas la certitude. {Noie du rapporteur.)
morales que la seule éducation peut leur acquérir ; et celle supposition n’est certainement pas admissible , car je n’ai jamais cru aux idées innées... Je réponds qu’il faudrait conclure du raisonnement objecté , que l’éducation serait un tourment pour tous les enfants quelconques ; car ils sont bien rares ceux qu’elle ne gêne , à qui elle ne répugne pas , jusqu’à ce que la raison soit assez exercée pour leur en faire sentir le besoin : dès lors il faudi’ait donc repousser tout système d'éducation... Je réponds qu’un de nos grands principes est que tous les enfants appartiennent à la patrie , qui doit s’en saisir pour les tourner à son profit : aussi , quoique la Convention nationale n’ait pas décrété des maisons communes pour l’instruction générale, elle a néanmoins voulu qu’elle fût un devoir pour tous, c’est-à-dire que les pères et mères seraient tenus de la donner à leurs enfants , et ensuite un métier... Je réponds que de ce qu’il n’est pas possible d’utiliser les sourds-muets à la faveur de l’instruction générale , la patrie doit , autant par hümanilé que par obligation , s’eu saisir et leur donner une éducation forcée. Le nombre heureusemeut médiocre de ces malheureux, est une raison de plus pour déterminer leur réunion dans des maisons communes jusqu’au complément de leur éducation... Je réponds enfin que c’est dans leurs propres familles que les sourds-muets éprouveront des tourments ; mais que, par l'instruction, qui ne leur coûte qu’une gêne momentanée , vous les en mettrez à l’abri le reste de leur vie.
On nous a encore dit que la première langue fut celle des signes ; que nous ne devions pas nous obstiner à donner le poli
de l’acier fin au soc de la charrue . Fausse similitude : car
où a-t-on puisé la certitude que les signes aient été notre premier langage ? Ne nous a-t-on pas dit aussi que le premier
homme avait parlé? Pour moi, citoyens, je considère ce qui existe ; les hommes parlent, et nous devons, autant qu’il est possible, rapprocher de nous, de nos relations sociales, ceux à qui la nature en a ravi deux éléments indispensables : or l’instruction proposée remplit ce grand objet; et, sans elle, je le répète, vous abandonnerez quatre mille êtres sauvages à la merci de leur malheur, à une profonde nullité; vous les arrachez à l’utilité commune, pour laquelle vous voulez pourtant que chaque citoyen reçoive une instruction (1).
Citoyens, ce sont des hommes qui sollicitent, non pas le poli, le degré supérieur d’une éducation scientifique, mais leur portion aux droits de tous. On compare les sourds-muets au choc de la charrue ; mais vous savez bien que ce choc ne devient incisif que par la trempe de l’acier ; l’instruction sera donc aussi au sourd-muet ce qu’est l’acier au soc de la charrue.
D’ailleurs, n’ avez-vous pas des exemples de la supériorité même des talents à laquelle le sourd-muet est capable d'atteindre ? L’art de la peinture, de la sculpture, en compte parmi ses amateurs. Le 25 pluviôse, vous vîtes à votre barre l’artiste Deseine, sourd-muet, vous offrir, par l’organe d’une citoyenne, le buste de 31utius Scevola, qu’il a sculpté : le même vous avait offert les bustes de Lepelletier et de Marat. Dans le muséum national on admire les tableaux du peintre Grégoire, également sourd-muet. L’expérience de ce perfectionnement moral se vé-
(I] Les sourds-muets peuvent ."ivoir un langage à eux { les bêtes ont le leur); mais ce n’est pas pour eux. 11 s’agit de leur acquérir celui de la communication avec leurs semblables, de les instruire, de les utiliser pour eux et la société dans laquelle ils doivent d’ailleurs vivre, non pas réunis, mais divisement.
rifie encore dans l’établissement de Paris, où Jean Massieu, sourd-muet, est répétiteur, et duquel le premier tableau analytique , joint au compte-rendu à la Convention nationale par son comité des secours, est l’ouvrage. Enfin, combien n’en voiton pas dans les imprimeries, qui paraissent plus spécialement fixer le goût des sourds-muets, car seize sourds-muets sont sortis de l’école de Paris en état de gagner leur vie dans cette partie ; vous en trouverez dans les imprimeries nationales. Un autre est tourneur, un autre chapelier, un autre jardinierpépiniériste, un autre fabricant de petites étoffes; d’autres, dessinateurs, sculpteurs; quinze filles travaillent à la couture, quelques-unes brodent: voilà le produit de cette première école, où il y en a dans ce moment qui montrent les plus grandes dispositions pour l’écriture et le calcul.
Ces exemples sont encore trop rares, il est vrai, mais c’est par la rareté des moyens d’enseignement ; ce n’est surtout que depuis que l’établissement pour les sourds-muets a été fondé à Paris, et des sociétés de bienfaisance en ont essayé avec succès à Bordeaux et ailleurs, qu’on a vu sortir des citoyens utiles de la classe des sourds-muets. Massieu a été formé à l’établissement de Bordeaux, où son collègue Badonnet est aussi répétiteur.
On ne doit donc pas douter de la possibilité d’utiliser les som’ds-muets, etpour eux, et pour la République. Il est même à remarquer que les métiers, les arts d’imitation surtout, leur conviennent, et doivent peut-être exclusivement leur être inspirés ; il est d’expérience que c’est leur goût dominant ; et, dès lors, combien les ateliers et les manufactures n’y gagneront-ils pas ! Vous pouvez acquérir des milliers d’ouvriers de plus.
Mais, pour parvenirà ce grand avantage, il faut commencer
par dégrossir le sourd-muet; il faut l’inslruclion, et il la lui faut particulière, pour qu’elle lui soit utile. Citoyens, n’en doutez pas , les établissements que vous nous avez chargés de vous proposer, seraient un grand vide dans la carrière que vous parcourez, si vous ne vous empressiez de les consacrer : la postérité, qui doit recueillir l’avantage complet de la révolution, vous les demande. Ce n’est pas seulement une grande dette que vous acquitterez à la philanthropie, mais vous exécuterez un grand principe de la Constitution.
« L’instruction est le besoin de tous : la société doit favoriser » de tout son pouvoir les progrès de la raison publique, et » mettre l’instruction à la portée de tous les citoyen. {Droits » de l’homme, art. xxii.) »
« La constitution garantit à tous les Français une instruc- « tion commune. {Constitution, art. cxxii.) »
Cependant, si tous ces motifs, si vos propres principes ne pouvaient convaincre ceux qui auraient conçu quelque système contraire, je leur dirais : Allez à l’établissement des sourds-muets, vous y trouverez la réponse à toutes les difficultés que vous vous créez; vous les surmonterez sans peine parce que vous voulez le bien de la société et le bonheur de vos semblables.
Citoyens, après que toutes ces réflexions ont convaincu votre comité de la nécessité d’étendre les établissements pour les sourds-muets, il s’est livré à l’examen du projet de décret dont vous avez ordonné la révision; il a pressenti que vous aviez du l’improuver, parce qu’on y avait réuni plusieurs articles règlementaires, créé trop de fonctionnaires, proposé de trop forts traitements, et enfin incliné à reproduire ces corporations scholastiques que vous avez anéanties ; il a rectifié ces
266 LËGISLATlOxN.
quatre causes de rejeclioii présumées du premier projet ; voici
les bases ultérieures qu’il vient vous soumettre :
Qu’il y ait six établissements pour tout le territoire de la République, compris les deux déjà en activité dans les communes de Paris et de Bordeaux ; le nombre ne peut en être moindre sur un territoire aussi étendu et aussi populeux que la France : vous auriez même beau donner de l’extension à ceux de Paris et de Bordeaux, ils ne sauraient suffire, ils ne sauraient suppléer à la justice, au besoin de rapprocher l’instruction des élèves, comme vous rapprochez les maisons d’hos* pice du malheureux (1).
Le placement et l’arrondissement de ces six établissements est fixé par le tableau suivant .
Qu’il y ait dans chaque établissement quatre instituteurs qui le dirigeront alternativement, un économe et deux surveillants : ce nombre de fonctionnaires nous a paru suffire, et ne devoir pas, non plus, être moindre ; il faut bien quatre instituteurs pour quatre-vingt à quatre-vingt-dix élèves sourds-muets que vous aurez, au moins, dans chaque établissement : à celui de Paris, vous avez dans ce moment cinquante élèves, et le nombre en serait bien supérieur si les places gratuites n’y étaient bornées ; car il y a des demandes pour cinquante-trois de plus (il n’y a que vingt-quatre places gratuites). Il faut donc quatre instituteurs ; il faut, de plus, un économe chargé du détail de la dépense ; et, comme les sourds-muets des deux sexes sont admis
(1) On a dit qu’il fallait, au moins, éluder de fonder les quatre établissements proposés jusqu’à ce qu’on fût certain s’ils seront nécessaires ; mais leur nécessité, leur utilité est déjà démontrée. Veut-on donc attendre que les bâtiments nationaux convenables soient vendus, pour que la République en acquière ou en fasse construire à gros frais?
àTinslilulioii, la moralité, les soins différënls qu’exigent les filles, rendent également les deux surveillantes indispensables.
Votre comité a encore cru qu’outre le logement qu’auraient ces fonctionnaires dans les établissements, il fallait tellement les fixer auprès d’élèves qui ont besoin d’une conduite singulièrement suivie, que la même table, les mêmes mets fussent communs à tous : cette disposition de votre décret sera à la fois utile et républicaine.
Vous n’auriez rien fait pour cette institution, si vous négligiez les moyens infaillibles de la perpétuer : il faut donc former de nouveaux instituteurs. Votre comité propose qu’il y ait deux places dans chaque établissement pour les citoyens qui voudront acquérir les connaissances nécessaires pour parvenir aux places d’instituteurs.
II vous propose de mettre ces établissements sous la surveillance des directoires de district, et à Paris sous celle de la municipalité (n’y ayant pas de district); mais le conseil exécutif aura la surveillance sur tout. Ces établissements exigeant des rapports d’autant plus étendus, que leur arrondissement est considérable, il a paru que les moyens de les simplifier était d’investir de leur surveillance les directoires de district.
Le comité vous propose encore un moyen de mettre en activité les quatre établissements à organiser ; c’est d’y appeler les instituteurs qui seront surabondants à Paris et à Bordeaux, ainsi que tousles citoyens qui se sont livrés à cette sorte d’institution; car il en est qui ont consacré leur temps à cette étude, et qui ont espéré que le moment viendrait, ou un gouvernement bienfaisant rendrait leur talent utile à l’humanité.
Le règlement pour le régime intérieur, le choix des ateliers nécessaires à l’instruction des sourds-muets, seront laissés à
la direction et aux soins des directoires de district, sous l’approbation du conseil exécutif.
Comme l’indigence a seul droit aux secours de la nation, on obligera à payer pension les familles des sourds-muets que les directoires de district jugeront en avoir les moyens suffisants. Les aspirants à devenir instituteurs, qui auront des moyens, paieront aussi leur pension.
On établit un ordre pour la reddition des comptes et pour référer de la situation des établissements au corps législatif.
Le comité vous propose de fixer l’âge de six ans pour l’admission des sourd-muets dans les établissements, et seize pour leur sortie, à moins que le perfectionnement de leur instruction permette qu’ils soient plutôt rendus à leurs familles ou livrés à l’apprentissage dequelqueart, métier ou àLagriculture, selon le goût qu’ils auront manifesté. Mais, citoyens, je l’ai déjà annoncé, la loi doit user, à l’égard des sourds-muets, du droit que la patrie a sur tous ses enfants ; il doit y avoir obligation à les confier aux établissements. La République ne peut tolérer que des enfants, qui ont besoin d’une instruction extraordinaire pour surmonter le tort que la nature leur a fait, en soient privés; elle ne doit pas tolérer, autant qu’il est possible, qu’aucun citoyen ne lui soit pas utile.
Enfin, votre comité vous propose d’accorder à chaque sourdmuet indigent, à la sortie de l’établissement, les moyens de se livrer à l’apprentissage de l’art ou du métier qu’il aura choisi ; c’est un dernier secours que vous leur devez autant pour ne pas rendre leur instruction infructueuse dans leur intérêt personnel, que pour remplir le grand but de les utiliser définitivement au profit de la société.
C’est à ces bases, citoyens, que le comité a circonscrit son
travail, il les a résumées eu douze articles, au lieu de soixantequatorze qu’en contenait le premier projet de décret. II a ensuite examiné le traitement que vous devriez accorder aux instituteurs, à l’économe et aux surveillantes. Il a considéré qu’en réglant leur traitement, vous deviez réfléchir que ces fonctionnaires, fixés dans de grandes villes, ne seront pas, comme dans l’ancien régime, des célibataires ; qu’ils, doivent donc retrouver dans le prix de leur travail quelque ressource qu’ils doivent à leur famille et qu’ils pourraient lui procurer par d’autres genres d’occupations.
En conséquence, le comité vous propose d’assigner à chacun des instituteurs 2,400 livres; à l’économe 1,800 livres, et à chacune des surveillantes 800 livres.
Voici le projet de décret :
Projet de décret.
La Convention nationale, après avoir entendu le rapport de son comité des secours publics, décrète ce qui suit :
Abticle prem-ier.
Il y aura dans la République six établissements pour les sourds-muets, y compris les deux déjà établis dans les communes de Paris et de Bordeaux, par décrets des 21 juillet 179 1 et 12 mai 1795 (vieux style): les quatre autres seront placés dans les communes de Rennes, de Clermont, de Grenoble et de Nancy ; ils seront tous organisés et entretenus aux frais de la République, ainsi qu’il est prescrit ci-après.
L’arrondissement de chacun de ces établissements est fixé suivant le tableau annexé au décret.
Ces élaWissemeiits seront sous la surveillance des directoires de districts où ils sont placés, et à Paris sous celle de la municipalité.
Les directoires des districts de Piennes, Grenoble, Clermont et Nancy proposeront incessamment à la Convention nationale les Lâliinenls nationaux les plus commodes et les plus salubres qu’ils croiront devoir être consacrés à ces établissements.
Ils y feront disposer, sous l’autorisation du conseil exécutif, les différents meubles, effets et ateliers nécessaires.
Il y aura dans chaque établissement quatre instituteurs, un économe et deux surveillantes ; et, en outre, deux places pour les citoyens qui voudront se livrer à l’étude de l’instruction des sourds-muets. Chaque instituteur sera alternativement et pendant trois mois directeur de l’établissement ; tous auront le logement, vivront à la même table et des mêmes mets qui seront servis aux sourds-muets.
Les instituteurs qui excèdent le nombre prescrit par l’article précédent dans les établissements de Paris et de Bordeaux, ainsi que les citoyens qui se sont occupés de l’art d’instruire les sourds-muets , seront admis à l’organisation des autres ; mais aucun établissement ne sera mis en activité que lorsque le nombre des fonctionnaires y sera complet.
Les sourds-muets seront reçus dans les établissements à
DOCUMENTS OFFICIEUS. - V« PARTIE. 271
l’âge de six ans, et y seront entretenus jusqu’à seize. Les pères, mères, tuteurs et tous les citoyens qui en ont à leur charge, sont tenus de les conlier pendant ce temps à l’instruction que la République leur offre.
Néanmoins si, avant l’âge de seize ans, quelque sourd-muet était en train d’entrer en apprentissage de quelque art ou métier, ou d’être livré à l’agriculture, il sera rendu à sa famille.
Les sourds-muets et les aspirants indigents seront à la charge de la République, durant tout le cours de leur instruction ; ceuxdes sourds-muets dont les familles seront reconnues avoir des moyens suffisants, ainsi que les aspirants qui auront aussi des moyens, paieront une pension qui sera réglée par les directoires de district.
Le travail de tous les sourds-muets et des surveillantes sera au profit de l’établissement.
Les sourds-muets indigents emporteront, à leur sortie des établissements, les vêtements et linge à leur usage ; ils l'ecevront, en outre, une somme de trois cents livres chacun, laquelle servira à payer leur apprentissage pour l’art ou le métier auquel ils manifesteront vouloir se fixer ; ceux qui se livreront à l’agriculture, recevront la même somme, dont les directoires de district désigneront l’emploi le plus utile.
Le directoire du district du lieu de chaque établissement dressera, de concert avec les instituteurs, l’économe et les surveillantes, un règlement pour l’ordre et le régime inté-
rii LÉGISLATION.
rieurs ; ce règlement sera soumis à l’examen et à l’approbation
du conseil exécutif.
Les comptes de recettes et dépenses desdils établissements seront rendus par le directeur et l’économe, tous les trois mois, aux directoires de district, qui, après les avoir vérifiés et arrêtés en double, les transmettront sans délai au conseil exécutif.
Le conseil exécutif rendra compte au corps législatif de la situation etdesétats de recette et dépense de ces établissements.
Le traitement de chacun des quatre instituteurs est fixé à â, 400 livres.
Celui de l’économe à 1,800 livres.
Celui de chaque surveillante à 800 livres.
DOCUMENTS OFFICIEI^. - V' PARTIE.
Tableau des communes où il sera établi des écoles pour l’éducation des sourds-muets , avec celui des départements compris dans l’arrondissement de chacun de ces établissements.
/Paris.
Nord.
Ardennes.
Aisne.
Pas-de-Calais.
Somme.
Oise.
Seine-et-Oise.
Yonne.
Loiret.
Eure-ei-Loire.
Eure.
Seine-Inférieure.
Loir-et-Cher.
^Eure-et-Loire.
!Becd’Ambès.
Pyrénées (Basses).
Pyrénées (Haute).
Arriége.
Pyrénées-Orientales.
Aude.
Garonne (Haute).
Tarn.
Gers.
Laudes.
Lot-et-Garonne.
Dordogne.
Charente.
Charente- Inférieure.
Sarthe.
; Maine-et-Loire.
Mayenne.
Manche.
Loire -Inférieure.
Ile-et-Vilaine.
Morbihan.
Côtes-du-Nord.
\ Finistère.
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Nièvre.
Saône-et-Loire.
Allier.
Creuse.
Rhône.
Loire.
Haute-Loire.
Cantal.
Lot.
Aveyron.
Lozère.
! Isère.
Ain.
Mont-Blanc, Ardèche.
Drôme.
Hautes-Alpes.
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Gard.
Basses-Alpes.
Var.
Bouches-du-Rhône.
Vaucluse.
Corse.
Meurihe.
Moselle.
Bas- Rhin.
Vosges.
Haute-Saône.
Haute-Marne. Côte-d’Or.
Doubs.
Jura.
Mont-Terrible.
§ dO. Convention nationale , rapport et projet de décret sur l’organisation des six établissements pour les sourds-muets indigents, décrétés le 28 juin dernier : et sur celle d’une école centrale qui sera fondée à Paris pour l’instruction des professeurs qui se consacrent à celte spécialité, par Maignet, député du département du Puy-de-Dôme, au nom du comité des secours publics,
Représentants du Peuple,
La masse des citoyens indigents que la nation doit secourir se compose de différentes classes de malheureux, qu’il faut soigneusement distinguer dans la distribution des secours. Chaque genre d’infirmité en appelle d’analogues à ses besoins. Celui qui a encore des bras vigoureux, et qui peut trouver dans son travail des ressources pour vivre, n’a le droit de demander à la nation que du travail, quand il ne peut s’en procurer par lui-même. Ce serait, au contraire, une étrange manière de secourir l'indigent, que de vouloir exiger que des mains encore enfantines, ou épuisées par l’excès du travail, remuassent le boyau ou la bêche pour chercher leur subsistance. Le calcul serait tout aussi barbare, si, pour épargner des dépenses que l’on regarderait comme trop considérables, l’on accumulait dans un même hospice, l’on forçait à vivre sous un même régime, à respirer le même air, et l’indigent qui n’est tourmenté que paria misère, et l’homme qui, accablé de maux, couvert d’ulcères ou en proie à des maladies contagieuses, appelle tous les secours de l’art.
La société n’acquitte qu’une partie de sa dette en offrant des secours: c’est en les proportionnant à la nature des besoins, c’est en les rendant toujours analogues à l’espèce de mal qu’elle a à soulager, c’est surtout en les rendant les plus efficaces possibles, qu’elle l’acquitte dans son entier.
Ces principes, citoyens, nous les avons développés dans dif-
féientes circonsUinces ; mais, quand il s’agit d’assurer i’exislenee des malheureux, l’on ne peut sc lasser de rappeler tout ce qui peut rendre leur sort plus doux. L’homme sensible et juste aime continuellement à rapprocher ce qu’il fait de ce qu’il doit faire, afin de tranquilliser celle conscience qui craint de n’avoir jamais assez fait pour celui qui jadis fut toujours oublié.
Parmi les différentes classes d’indigents que le comité a formées pour reconnaître les différentes espèces de secours que réclame chacune d’elles, il enaremarquéune d’autant plus malheureuse que, partageant la misère de toutes les autres, elle a été, en outre, longtemps condamnée à la plus affreuse de toutes les infortunes, celle de ne pouvoir faire partie de la société, de former une caste à part, étrangère à la grande famille , d’en devenir le fardeau, sans lui être Jamais d’aucune utilité, de n’avoir de l’homme que la forme, sans participer à l’instruction qui l’ennoblit.
Telle a été l’affreuse destinée de ces hommes que la nature créa sourds-muets, jusqu’au moment où elle offrit, en quelque sorte, en expiation de celte erreur, ce philanthrope qui trouva le moyen de les reporter dans le sein de la société.
Dès le moment de cette heureuse découverte, l’obligation du corps social envers ces malheureux augmenta; il leur dut le nouveau secours que la philanthropie venait leur offrir; il dut se mettre à la place de la nature même et restituer à ces infortunés ce quelle leur avait si cruellement refusé. En travaillant pour ces individus, il travaillait utilement pour lui, puisqu’il augmentait le nombre de ses membres.
Votre comité ne s’était pas dissimulé, qu’en général , c’est rendre le secours vraiment plus eflicace que de le mettre à
portée (les citoyens qui doivent le recevoir; il avait senti que, dans toute autre circonstance, il n’y aurait pas à balancer pour disséminer sur la surface de la République un certain nombre d’établissements semblables à celui qui existe dans cette ville sous la direction du citoyen Sicard; mais le défaut d’instituteurs, mais le grand nombre d’élèves demandé, pour que l’instruction devienne vraiment utile, avaient fait penser à votre comité que c’était atteindre plus sûrement le but que l’on cherchait, que de se borner pour longtemps à ce seul établissement.
Vous avez pensé, citoyens, qu’il valait mieux le rendre moins fructueux dans les premiers moments et le rapprocher sur-lechamp du malheureux; vous avez décrété, en conséquence, le 28 juin dernier, qu’il y aurait dans plusieurs points de la République des établissements à l’instar de celui de Paris, et vous avez renvoyé au comité, pour vous présenter un projet de décret d’après ce principe. Votre comité n’a plus vu que votre volonté, et il s’est empressé de vous offrir le travail que vous lui avez demandé.
Ces nouveaux hospices, pour remplir les vues que nous nous sommes tous proposés, doivent offrir au malheureux à qui vous allez les consacrer, tous les avantages que les autres citoyens trouveront dans les différents établissements que vous leur ouvrirez. Comme écoles nationales, ils doivent réunir tout ce qui peut former le citoyen, en déterminant le mode d’instruction que l’organisation particulière des élèves peut exiger.
Comme hospices, ils doivent rassembler tout ce qui peut contribuer au développement des forces physiques et préparer les moyens de subsistances, quand l’époque déterminée pour la
cessation des secours de la nation sera arrivée. L’indigent, qui n’aura à accuser que la fortune, trouvera dans les secours à domicile ou dans ceux qui seront distribués dans l’hospice tout ce qui sera nécessaire pour atteindre cet âge heureux où il pourra puiser dans une utile profession les moyens de subsister; il ira avec tous ses frères chercher dans les écoles nationales les connaissances qui développent les talents; mais le malheureux, dont nous vous entretenons aujourd’hui, se présenterait en vain à vos écoles ordinaires ; privé d’un organe précieux, ne pouvant se faire entendre ni être entendu, tout serait perdu pour lui. Retenu dans les simples hospices que vous avez créés, il n’y recevTait de vos secours que la partie la moins essentielle. Réduit aux simples aliments, il resterait isolé de la société; il faut donc que ces établissements pour le sourd-muet soient tout à la fois un hospice et une école ; il faut qu’en même temps que ce malheureux y recevra la nourriture, il reçoive l’instruction ; il faut qu’il y devienne tout à la fois homme et citoyen.
Votre comité, respectant les limites que la nature de ses travaux lui assigne, n’envisagera cet établissement que sous l’aspect des secours. Tout ce qui appartiendra essentiellement à l’instruction, il l’abandonnera au comité d’instruction publique ; mais, si, dans les développements où il sera forcé d’entrer, lise trouve quelques articles qui semblent appartenir plus à un comité qu’à l’autre, l’on sera forcé de convenir que l’on a été entraîné par la nécessité de rendre le secours complet; l’on se rappellera que vous l’avez exigé de nous ; dans tous les cas, l’on se dira que la bienfaisance est du domaine de tous.
Tant que les secours de la nation devront se borner aux simples aliments, tant qu’il ne sera question que du développement
des facultés physiques, les sourds-muels trouveront, dans la loi du 28 juin dernier, tout ce qu’ils ont droit d’attendre de la société. Comme tous les autres enfants, ils seront secourus dans le sein même de leur mère ; nés, ils recevront la pension alimentaire au sein de leur famille, s’ils ont le bonheur de connaître les auteurs de leurs jours, ou sous le toit hospitalier si, au défaut de parents, l’homme sensible se présente pour les accueillir, ou enün, dans les hospices nationaux, si la froide indifférence les force de recourir à ce dernier asile.
Mais aussitôt que l’âge amènera un autre ordre de choses, aussitôt que le moment de l’instruction arrivera; alors le mode de secours, qui jusqu’à ce moment aura été uniforme pouf tous les enfants, doitTarier.
Celui que la nature n’aura pas traité en marâtre, continuera de jouir d’une pension proportionnée à ses besoins, il trouvera dans les écoles nationales tout ce qui sera nécessaire pour tous son éducation.
A ce même âge, l’établissement que nous allons créer dwt s’ouvrir pour l’enfant né sourd-muet; il doit y trouver réuni tout ce qui lui est nécessaire pour son éducation physique et morale; un plus long séjour chez ses parents ou chez les personnes qui auront pris soin de ses premières années, ne peut plus être permis, parce qu’il ne pourra fréquenter les écoles nationales, où se rendent les autres enfants, et qu'abandonné à des hommes à qui le .mode de son instruction sera étranger, il serait privé du secours le plus utile et le plus essentiel. Ce secours, il ne pourra le trouver que dans notre nouvel établissement ; nulle part on ne saurait lui en offrir les premiers éléments ; il faudra donc qu’à l’instant ce nouvel hospice s’ouvre pour lui. Là, les besoins du corps seront soulagés, là en même
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temps ceux de l’âme seront puissamment secourus; là il récupérera, pour ainsi dire, les organes que la nature lui a refusés ; là il apprendra à devenir citoyen, et se mettra en état de trouver sa subsistance dans son travail, quand arrivera le moment déterminé pour la cessation des secours de la nation.
L’époque où la nation retirera ses secours au sourd-muet, ne peut pas être la même que celle fixée pour les autres enfants ; 1° le développement des facultés intellectuelles se fait plus lentement chez le sourd-muet, à raison des obstacles que l’on a à vaincre pour faire parvenir chez lui l’instruction; 2° l’éducation de l’enfant ordinaire n’est point achevée à la sortie des écoles, elle n’est pour ainsi dire qu’ébauchée; il n’a appris que les éléments des sciences, l’on a fait que former son jugement, pour que, livré à lui-même, il puisse utilement continuer ses études. Le sourd-muet, au contraire, recevra dans cette école, le moajimMm d’instruction auquel il pourra espérer d’atteindre; en la quittant, il perdra tout moyen de pousser plus loin cette instruction : il faut donc prolonger le temps que vous destinez à son éducation. Votre comité vous proposera de continuer au sourd-muet les secours de la nation jusqu’à seize ans accomplis. Cette différence dans le traitement ne compensera jamais celle qu’un jeu cruel de la nature à mis entre ses enfants ; cependant il deviendra suffisant pour achever l’éducation du sourd-muet, entré à l’âge de huit ans dans ce nouvel hospice : il suffira pour cela d’organiser ces établissements de manière à offrir partout le secours le plus complet et le plus uniforme.
Ici, citoyens, il faut sans cesse se rappeler que ceux qxii se présenteront dans ces établissements sont des enfants également chers à la Patrie, des enfants que le malheur a conduits
à celte égalité parfaite qui réclame les mêmes secours, puisqu’elle présente la même masse de besoins à soulager ; même misère, même privation d’organes, même besoin d’instruction, partout nous devons donc leur présenter mêmes ressources, même soutien. Si dans une partie de la République ce secours était moindre que dans les autres, ceux de ces enfants que vous contraindriez, par la formation de vos arrondissements, d’aller prendre leur éducation dans ces premiers établissements, auraient le droit de vous reprocher d’avoir violé à leur égard les principes les plus sacrés, et de vous traduire au tribunal de la postérité, comme les ayant privés par votre insouciance du plus grand bienfait qu’on pût leur offrir ; ils vous accuseraient d’avoir établi entre eux la plus cruelle de toutes les inégalités, celle des talents, en leur présentant une inégalité aussi désespérante dans l’instruction qui les développe. Vous devez donc vous attacher à leur présenter un mode uniforme d’éducation.
La méthode employée pour rendre ces infortunés à la société est encore , pour ainsi dire , à sa naissance ; peu de personnes en connaissent les principes : il en est encore moins qui se soient adonnés à pratiquer un art aussi utile qu’il est étonnant.
Il ne faut pas se dissimuler que ce défaut d’instituteurs ne permettra pas , de quelque temps, d’ouvrir tous les établissements que vous allez décréter ; il faudra que les instituteurs commencent à se former, avant que l’on puisse leur conBer des élèves. Quand nous aurons pourvu aux premiers besoins, il faudra se hâter de préparer de secondes générations, qui puissent, en remplaçant les premières, rendre moins amères les pertes que nous ferons successivement. Il faudra donc un centre commun, où se réuniront ceux qui se destineront à une profession aussi honorable. Cette école centrale formera une espèce de no-
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viciât, non plus du genre de ceux qu’inventa la superstition et l’inutilité, mais de l’espèce de ceux que créent l’humanité et le désir d’apprendre à se rendre utile à ses semblables.
Et pourquoi l’art de secourir efficacement le sourd-muet serait-il la seule science abandonnée au hasard ? La chirurgie, la médecine n’ont-t-elles par leurs écoles primaires? Chaque profession n'exige-t-elle pas un apprentissage? La plus difficile, la moins connue de toutes serait-t-elle la seule que l’on dédaignât de ne confier qu’à des hommes expérimentés ? Partout ne voyons-nous pas imposer à l’homme qui se destine à une profession, la nécessité de suivre des cours où on lui démontre les principes sur lesquels se fonde l’art auquel il se consacre ? Ce n’est qu’ après des études préliminaires, après des cours suivis et des concours, qu’il lui est permis de pratiquer. Prenons de nos anciennes institutions tout ce qui est bon et utile, perfectionnons et gardons-nous bien, pour vouloir tout innover, de nous priver des sages et vieilles leçons de l’expérience; que l’on ne dise pas que nous voulons créer une nouvelle espèce d’académie, d’université, lorsqu’on détruit celles qui existaient i Et nous aussi nous avons applaudi au décret qui a fait disparaître ces enfants de l’orgueil et de l’oisiveté ; et nous aussi, nous avons désiré que l’on débarrassât les sciences des maillots que les préjugés leur avaient donnés ; nous avons désiré qu’on laissât prendre au génie son essor, nous savons qu’il fuit la gêne, et qu’il ne se développe qu’avec la liberté ! Mais, citoyens, nous parlons ici d’une science qui ne fait que de naître ; c’est une plante qu’il faut s’empresser de porter dans la serre, de crainte que le grand air ne la tue. Admettons auprès d’elle tous ceux qui désireront la connaître, encourageons le cultivateur qui se présentera pour la soigner; mais gardons-nous bien
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de l’abandonner à elle seule, ou de la négliger assez pour qu’elle soit confiée aux premières mains qui voudront l’élever; nous risquerions bientôt de la perdre. Commençons du moins à nous assurer quelques rejetons ; propageons les éléments de cette science; formons quelques instituteurs qui nous rassurent sur la perte prématurée des dépositaires des premiers principes, et, après avoir obtenu ces avantages, nous pourrons faire disparaître sans danger une école qui aura produit tout le bien que nous en attendions. Tels sont les motifs qui ont fait regarder à votre comité comme absolument indispensable l’établissement d’une école centrale, pour y former des instituteurs.
Cette école, citoyens, pour être vraiment utile, doit être placée à côté d’un de vos établissements ; la science qui doit y être enseignée se compose , comme nous vous l’avons dit ailleurs* de principes et de jeux scéniques. Pour que celui qui en étudié la théorie, puisse en saisir tous les développements, il faut qu’il ait continuellement à côté de lui des sujets sur lesquels il puisse faire l’essai de ce qu’il vient d’apprendre ; il faut qu’il acquiert tout à la fois et les principes et l’usagé de pratiquer. Ce n’est que parce moyen qu’il pourra, en entrant dans l’établissement où vous l’appellerez, donner à l’enseignement la célérité et la perfection dont il aura besoin, pour que tous les instants dont se composeront les huit années que vous consacrerez à l’éducation du sourd-muet, soient utilement employés, pour que partout elle puisse marcher d’un pas égal.
Notre comité a cru que c’était dans celte ville qu’il fallait l’établir. Paris est le berceau où naquit ce nouveau genre d’instruction , Paris posséda longtemps le seul établissement
que créa la philanthropie ; il est encore , pour ainsi dire , unique, puisque celui que vous avez décrété pour la ville de Bordeaux est à peine organisé. Ici se trouvent réunis et les instituteurs et les ateliers nécessaires aux élèves ; ici se trouveront toujours , dans un degré de perfection où l’on ne pourra de longtemps atteindre partout ailleurs, les arts et les sciences qui peuvent concourir à perfectionner l’instruction des sourdsmuets. C’est donc ici qu’il faut appeler ceux qui voudront se consacrer à une étude aussi intéressante, afin qu’ils trouvent pour leur propre instruction les facilités les plus grandes.
Dans celte école centrale , les leçons seront publiques ; nonseulement les élèves auront le droit d’y assister, le public y sera également admis. Son œil agrandit tout, sa présence anime Ic talent et double le zèle de celui qui voit devant lui son juge.
En formant cette école centrale, vous trouverez dans l’homme que vous placerez à sa tête, un surveillant général ; ce sera lui qui, chargé de l’inspection de tous les établissements que vous allez disséminer sur la surface de la République, sera chaîné de rendre partout le secours que vous allez offrir à ce nouveau genre de malheureux , le plus complet possible ; tout sera par lui ramené à cette uniformité qui apportera partout la même masse de bonheur.
Loin d’écarter la surveillance paternelle des corps administratifs sur chaque établissement placé dans leur arrondissement , il lui donnera ce degré de perfection sans lequel tous leurs soins seraient perdus.
Rien de tout ce qui peut être saisi par les administrateurs, n’échappera sans doute à leur vigilance ; elle s’étendra avec fruit sur tout ce qui sera relatif à la nourriture , aux vêtements des enfants , à la bonne économie des fonds qui seront
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destinés à alimenter l’établissement. Mais les ^ices dans le mode de l’instruction , mais les erreurs des instituteurs, n’échapperont-ils pas à tous autres qu’à ceux qui seront dans le cas de saisir avec discernement les causes qui retardent l’instruction ? Et qui peut , dans une science qui est encore , pour ainsi dire, à son berceau, les saisir, que ceux qui en auront fait une étude particulière , que ceux qui , ayant consacré toute leur vie à cette étude , joindront les lumières de l’expérience à celles de la théorie, ceux qui, pouvant sans cesse rapprocher les découvertes que chaque instituteur répandu sur la surface de la République aura faites , seront continuellement en état d’indiquer ce qui doit perfectionner insensiblement des établissements aussi utiles ? Cette double inspection et des administrateurs et de l’homme que vous mettrez à la tête de vos établissements, ne permettront pas qu’aucun vice qui s’y introduirait puisse échapper à la réforme ; vous assurerez et au régime administratif et à l’enseignement le degré de perfection que l’on doit désirer d’y établir.
En admettant ce centre commun , toutes les difficultés pour la formation des établissements disparaissent.
Vous connaitrez la pépinière dans laquelle vous pourrez puiser, quand des évènements malheureux vous auront enlevé quelques-uns des instituteurs ; vous saurez que là se sont formés d’autres hommes qui, ayant appris les principes élémentaires de cette science , qui l’ayant pratiquée , conduiront vos élèves avec la même rapidité et le même succès. Vous saurez que ce changement de personnes n’en apportera aucun dans l’enseignement , et que, l’instruction étant par là indépendante en quelque sorte de ces évènements , vos malheureux enfants auront, au bout de huit années consacrées à leur instruction, reçu
le uiéiiie degré de connaissance que ceu.x qui les ont précédés et qu’ils doivent trouver dans eux les mêmes resssources contre le besoin ; ce sera avec cette certitude consolante que votre élève doit trouver dans son travail sa subsistance , que vous lui retirerez vos secours.
Alors plus de difficultés pour les remplacements ?
Un établissement sera commun à plusieurs départements. Sans votre école centrale , au danger de confier à des mains inhabiles un secours aussi précieux , vous joindriez la difficulté non moins grande de faire ces nominations. Tous les citoyens des départements qui formeraient l’arrondissement, ou du moins tous les corps administratifs auraient un égal droit d’y concourir; il faudrait donc établir un nouveau mode d’élection , indiquer le lieu où se ferait le dépouillement du scrutin , désigner comment tous les corps administratifs, chez lesquels ne se ferait pas cette opération , pourraient néanmoins la surveiller. Il faudrait, par conséquent, donner un nouveau rouage à la machine politique , tandis que , pour en faciliter la marche, il faut en simplifier le mouvement. Nous le faisons par notre école centrale, qui ressemblera, en quelque sorte, à celle établie pour les ponts-et-chaussées.
L’école centrale sera composée d’un inspecteur principal et d’un inspecteur particulier, tous les deux seront alternativement occupés à l’instruction des élèves. L’inspecteur particulier en sera seul chargé pendant l’absence de l’inspecteur principal , qui sera tenu tous les ans à faire la visite des établissements particuliers.
Chaque établis-semeut aura un directeur, un adjoint principal , deux adjoints secondaires, deux répétiteurs surveillants, deux maîtresses surveillantes pour les personnes de leur sexe ,
ua clief à atelier et un maître d’écriture. C’est la formation de celui qui existe à Paris, et que vous avez consacré en décrétant l'organisation de celui de Bordeaux ; c’est celle que vous nous avez vous-même donnée, en nous avertissant que les nouveaux établissements que vous vouliez former, devaient l’être à l’instar de celui de Paris. Au reste , loin de songer à réduire le nombre de ces instituteurs, peut-être serez-vous, par la suite, obligés de l’augmenter en raison du nombre d’élèves que renfermera chaque établissement, puisque, créés par plusieurs départements, il est à croire que ce nombre d’élèves se portera à plus du double de celui qui était reçu dans celui de Paris.
Nous avons pensé, citoyens, qu’il fallait encourager les pères de famille à se charger de cet hospice , ou, du moins, à faciliter un établissement aux jeunes citoyens qui embrasseraient cette profession honorable. Mais nous n'avons pas oublié en même temps que, dans une école ou tout devient instruction , les élèves devaient avoir continuellement auprès d’eux les hommes qui devaient à chaque instant les instruire.
Nous avons pensé que ce serait mal répondre à vos vues que d’obliger tous les instituteurs à vivre dans l’établissement, parce que ce serait en éloigner tous les pères de famille, et faire d’eux de nouveaux moines , en leur imposant par là la nécessité du célibat. Nous avons cru tout concilier en ne donnant la nourriture dans la maison qu’aux surveillants , surveillantes et chefs d’atelier, et eu laissant aux autres le soin de venir la chercher au sein de leur ménage.
Pour la première fois , il vous sera indispensable dénommer aux places d’inspecteurs principal et particulier, qui doivent former l’école centrale.
Mais une fois que cette école renfermera des sujets propres
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à être placés dans les établissements particuliers, aloi's il s’établira entre eux un concours dont le résultat sera de placer chacun d’eux , non pas au rang qui conviendrait le mieux à son ambition , mais à celui où il pourra être le plus utile à la chose publique.
Ainsi, la place d’inspecteur-général viendrait-elle à vaquer de droit, l’inspecteur particulier qui n’aura dû son entrée dans l’institution des sourds-muels qu’au concours, lui succédera. La place qu’il laissera vacante, donnera lieu à d’autres déplacements, mais ils se feront seulement dans la maison qui aura fourni l'inspecteur; l’adjoint principal deviendra directeur, le premier adjoint secondaire lui succédera , et ainsi de grade en grade jusqu’au dernier répétiteur surveillant. C’est sur eux que s’arrêtera le droit de concours. Le chef d’atelier et le maître d’école n’y seront point admis , attendu que la nature des fonctions qu’ils auront à remplir dans les maisons, les rendant étrangers à l’enseignement particulier des som’dsmuets , et ne les assujétissant pas à passer par l’école centrale, le concours serait toujours nul pour eux; il en serait de même pour les maîtresses surveillantes, qui ne sont appelées que pour l’ccevoir les enfants de leur sexe lorsqu’elles sortiront de l’école, et pour veiller sur leurs mœurs.
Alors il vaquera dans cette maison une place de dernier répétiteur surveillant ; elle donnera lieu à un concours parmi les éléves de l’école centrale.
L’inspecteur général sera tenu de présenter au Corps-Législatif un plan général d’instruction, et de déterminer par un réglement général les fonctions qui seront attribuées à chaque instituteur; il se concertera pour cela avec le comité de l’ins- Iruclion publique.
Ces maisons étant principalement établies en faveur des sourds-muets indigents qui seront secourus par la nation , l’on ne perdra jamais de vue que le principal but est de les arracher à l’indigence , en leur donnant une profession qui puisse leur faire trouver dans leur travail des ressources suffisantes contre le besoin. Le soin des instituteurs sera donc de bien discerner quelle est la profession pour laquelle chacun d’eux a montré le plus de talent , et de l’y appliquer. On se concertera avec les corps administratif pour présenter à ces élèves le genre d’occupation qu’il serait le plus utile de propager dans l’arrondissement de l’établissement. Si quelques-uns des élèves annonçaient des dispositions qui les appelassent à des arts supérieurs , les instituteurs les feraient connaître aux corps administratifs, qui les désigneraient au conseil exécutif, et celui-ci les placerait dans les établissements nationaux, ou leurs talents pourraient se développer d’une manière avantageuse pour la République.
Cet établisement sera également ouvert â tous les autres sourds-muets; mais, pour y être admis, ils seront obligés de payer la pension qui, tous les deux ans , sera déterminée par les corps administratifs ; le régime sera le même pour tous, même nourriture, mêmes vêtements, mêmes exercices, tout y rappellera le règne de l’égalité.
Le nombre des établissements devant être calculé sur celui des sourds-muets, votre comité aurait désiré pouvoir se procurer des renseignements certains sur le nombre d’enfants qui auront besoin de secours ; mais n’ayant pu encore acquérir aucune notion exacte, et ce nombre ne pouvant jamais être uniforme, il s’est attaché à s’en former une idée approximative. lia eu recours aux renseignements que le citoyen l’Epée et, après
DocüMOTs orne ei.s. — ve partie. 289 lui le citoyen Sicard, ont pu se procurer sur cet article intéressant. Il a vu que l’on portait la masse des sourds-muets, répandus sur la surface de la République à 4,000. En partant de ces données, et ne perdant jamais de vue que nous allons ouvrir ces établissements précisément à ceux qui en avaient toujours été éloignés, il a pensé que, pour donner à cette nouvelle espèce de secours toute la latitude que vous aviez voulu lui assigner , il fallait créer six établissements; il ne s’est plus alors occupé que du placement.
Ici il n’a consulté que l’intérêt du malheureux , et jamais celui des communes ; il s’est occupé à trouver le point le plus central de l’arrondissement à former, et, quand il l’a reconnu , il s’est mis peu en peine que le lieu qui acquerrait ainsi l’établissement, eût à ses côtés une ville que l’on s’était accoutumé à regarder dans l’ancien régime comme plus considérable. Sous le règne de l’égalité, c’est au contraire à établir ainsi l’équilibre politique entre toutes les différentes parties de la République qu’il faut sans cesse s’attacher.
Une agence semblable à celle qui sera mise à côté de tous vos autres établissements, deviendra le conseil d’administration ; elle sera composée de cifoyen.s et citoyennes désignés par lesuffrage des babitantsde la ville où sera l’établissement. C’est sous la surveillance du peuple qu’il faut mettre tous vos établissements, surtout ceux que la bienfaisance nationale va élever.
Sans doute, dans la rigueur des principes, il eût fallu appeler dans celte agence des citoyens pris dans tous les départements qui formeront l’arrondissement , puisque cet hospice leur appartient tout autant qu’à la commune où Usera formé; mais l’impossibilité de faire concourir à cette formation des citoyens qui se trouveront à des distances très grandes les unes *** 49
des autres, et de les obliger à des déplacements pour remplir des places auxquelles on n’attache aucun traitement, ne nous a pas permis de nous livrer à ce premier désir. Nous avons compté sur les liens de la fraternité qui ne fait qu’une même famille de tous les Français, et nous avons été convaincus que, loin d’exciter la jalousie, en confiant cette première surveillance aux citoyens qui auraient parmi eux l’établissement, nous leur assurions la reconnaissance de leurs frères .[
Votre comité , qui a pris l’engagement de visiter de temps à autre tous les établissements créés en faveur de l’humanité , s’est transporté dans celui des sourds-muets ; il y a vu, avec un intérêt bien grand, les succès vraiment surprenants que les instituteurs ont obtenus; mais il s’est convaincu que l’emplacement occupé par les sourds-muets pouvait les retarder. La maison des ci-devant Célestins avoisinant l’arsenal , est continuellement fréquentée par les ouvriers employés à la manufac. ture d’armes ; la circulation de ces ouvriers dans la maison est un objet de distraction pour les sourds-muets et met un empêchement aux exercices et aux promenades qui leur sont nécessaires, parce que tes lieux qui sont consacrés à ces amusements, sont toujours occupés par ces ouvriers , ou par des matériaux nécessaires à leur genre d’occupation. D’ailleurs ce terrain est d’une valeur inappréciable, et est sans cesse désiré par le ministre de la guerre. Il peut lui être facilement cédé, en transportant l’Institution des sourds-muets dans le ci-devant séminaire de Saint-Magloire. Ce lieu avait été autrefois destiné à ces malheureux; mais, dans un temps où tout cédait à l’idée de faire des prêtres, l’évêque de Paris le choisit pour y établir un séminaire , et les sourds-muets furent jetés à l’extrémité de Paris. Maintenant que la raison s’est fait entendre, et qu’eUe
a rendu désormais inutile une pareille institution , que la Convention cède cette maison aux sourds-muets , et elle aura fait tout à la fois leur bonheur et celui de la nation !
C’est ainsi , mandataires du peuple , que vous compléterez tout ce qui est relatif aux enfants indigents. La monarchie les avait condamnés à tramer leurs jours dans l’indigence , la République va leur donner tous les moyens d’en sortir , en se consacrant à des professions utiles et fructueuses. Qu’une éternelle reconnaissance les lie d’une manière inébranlable au règne de la liberté, qui leur assure un pareil bonheur !
En adoptant, citoyens, le projet de décret que nous venons vous présenter, et que la discussion améliorera sans doute, vous aurez rempli votre devoir envers les sourds-muets nés sur le territoire de la République ; mais, en limitant ainsi vos bienfaits, vous ne vous seriez acquittés qu’àdemi envers l’humanité.
Votre comité s’est rappelé, avec un profond attendrissement, que le malheur resserre les liens qui unissent tous les hommes ; que la philanthropie embrasse dans ses douces étreintes tous les infortunés, qu’il n’y a ni temps, ni motifs qui puissent lui rendre indifférents les cris de l’être souffrant.
Il s’est dit que , quand la nature a désigné un Français pour le rendre dépositaire de cet art précieux qui devait réparer ses propres erreurs, elle n’a voulu que nous assurer un nouveau moyen de devenir les bienfaiteurs du genre humain. Les gouvernements libres ne ressemblent en rien à ces tyrans qui faisaient étouffer le trop confiant auteur d’une découverte qu’ils jugeaient pouvoir leur être utile , pour en devenir les propriétaires exclusifs ; la bienfaisance républicaine réclame de vastes domaines, elle n’aime pas à être circonscrite : elle n’est satisfaite qu’eu faisant un grand nombre d’heureux.
Vous l’avez vous-mêmes proclamée, citoyens, celte consolante vérité dans la déclaration des droits , lorsque vous avez dit , article XXXV : « Les hommes de tous les pays sont frères, et les différents peuples doivent s’entre-aider suivant leurs pouvoirs, comme les citoyens du même état. »
O vous , dont tous les travaux tendent à rappeler sans cesse aux hommes cette sainte fraternité qui doit les unir, hâtezvous de resserrer ces liens d’une manière qui vous honore autant qu’elle soulagera vos cœurs i Nous venons vous offrir un nouveau genre d’alliance, alliance inconnue jusqu’à présent dans les fastes de l’histoire , mais qui n en sera que plus chère à des républicains, c’est l’alliance de l’infortune.
Vous voulez prouver aux peuples que vous ne faites la guerre qu’aux despotes ; quelle plus grande preuve pouvez-vous leur en fournir qu’en accueillant au milieu de vous , en traitant comme vos propres concitoyens, ceux qui voudront se consacrer à l’instruction de leurs frères nés sourds-muets?
Vous désirez voir tous les peuples recouvrer un jour leurs droits; accueillez tous les sourds-muets qui se présenteront dans vos hospices : ce sont les hommes de la nature. Visitez rétablissement qui contient ces malheureux , c’est là que vous trouverez des républicains ; veillez seulement à ce que l’instruction qu’ils recevront, ne gâte point l’ouvrage delà nature, et comptez que vos principes n’auront pas de plus chauds amis.
La postérité avance à grands pas pour nous ; quel vaste champ nous allons lui fournir î de quel étonnement ne serat-elle pas frappée quand elle verra la nation française, dans le moment où elle combat toutes les puissances de l’Europe, abattre d’une main hardie le trône où .s’assit le dernier de ses tyrans , fonder la République au milieu de l’anarchie , terras-
DOCUMENTS OFFICIELS. — V’e PARTIE. 29'j
ser l’hydre du fédéralisme, étouffer la guerre civile, que des hommes qu’elle avait appelés pour faire son bonheur avaient allumée dans- différentes partie de son territoire , renverser les autels delà superstition, et ne se servir néanmoins de tous ces avantages' que pour fonder le culte de l’humanité, pour appeler tous les hommes , de quelque nation qu’ils soient , au partage des bienfaits que la nature leur a assurés , aller les chercher , pour les associer à son bonheur, jusques dans les lieux les plus reculés , et même au milieu de ceux dont les tyrans se servent pour lui faire la guerre 1 Citoyens, c’est en honorant ainsi le malheur, en embrassant dans votre tendre sollicitude tous ceux qui auront recours aux bienfaits de la République , que vous répondrez à vos ennemis , et que vous déciderez le grand procès qui s’est ouvert entre vous et les despotes , le jour que vous avez fait monter un des leurs sur l’échafaud.