SODRDS-MUETS EN FRANCE
Nous croyons intéressant de faire suivre ces tableaux de quelques notes sur divers établissements de sourdsmuets que nous avons visités à l’étranger, et sur d’autres institutions qui nous sont connues par les rapports que nos correspondants ont bien voulu nous transmettre, en 1851, et au commencement de l’année 1852.
Ces documents serviront de complément au premier rapport que nous publions à la fin de ce volume , sur la mission que le gouvernement nous avait confiée.
Nos correspondants desÉtats-ünis d’Amérique n’ayant pas encore tous répondu à nos demandes, nous donnerons plus tard les renseignements qui nous parviendront de ce pays.
Antriche,
M. Venus , professeuY à l’École impériale des sourdsmuets de Vienne, fils du célèbre directeur de cet établissement, mort en 1850, nous a adressé, en 4852, d’après notre demande, une petite notice sur l’Autriche, dont voici un extrait : L’Autriche, d’après le dernier recensement, compte, sur une population de 39 millions d’habitants, 30,116 sourds-muets. Sur ce nombre, on estimait à 9,035 ceux qui sont âgés de 5 à 15 ans. Le pays possède vingt institutions de sourds-muets, qui donnent l’éducation à 600 élèves. L’admission dans ces divers établissements varie chaque année entre 100 et 410 enfants.
Espagne.
En 1852, nos correspondants d’Espagne, M. Ramon de la Sagra et M. Ballesteros, sous-directeur du collège des sourds-muets et aveugles de Madrid, ont bien voulu nous transmettre les renseignements suivants :
L’Espagne ne possède aujourd’hui qu’un seul établissement national , celui de Madrid , et une école particulière soutenue par la municipalité, celle de Barcelone. La parole est généralement enseignée en Espagne, depuis la découverte de l’art d’instruire les sourds-muets , par le bénédictin Pedro Ponce de Léon. Le nombre des sourds-muets dépasse ^ Espagne 12,000 , et leur rapport à la population est de 1 sur 4,500 habitants.
L’Institution de Madrid renferme aujourd’hui 72 élèves ; sur ce nombre , 35 seulement y sont admis à titre d’internes.
Les externes cl les internes reçoivent gratuitement le bienfait de l’instruction publique.
ECOI.es ETRAXGÈRES. 43S
Les internes sont nommés par les conseils provinciaux de toutes les localités de la Péninsule.
Tous les élèves sont exercés à des professions le plus en rapport avec leur goût et leur position sociale. Cette îcole possède des ateliers d’imprimerie et de reliure, auxquels sont occupés les sourds-muets et les aveugles , et, chaque année, il sort de leurs presses de nombreuses productions typographiques, et une revue consacrée à ces infirmités.
De plus , des ateliers de charpentier, de cordonnier, Jirigés par d’honorables artisans , sont attachés à cet établissement. Les sourdes-muettes, même externes, sont exercées à des travaux propres à leur sexe.
Dans ce moment , le conseil administratif de l’École fait dresser une statistique des sourds-muets et aveugles de toute l’Espagne.
Le cours des études est de 6 ans; l’âge d’admission commence à 7 ans.
Voici l’ordre des matières de l’enseignement :
1” classe. Dessin, écriture sur le papier, lecture sur les lèvres, prononciation, pantomime, description des objets, étude de la langue nationale, arithmétique, nombres simples et composés, numération; connaissances utiles, noms des jours, des semaines, des mois ; morale et religion.
2' classe. Dessin linéaire, écriture dans l’air et sur le dos ; alphabet manuel apprécié par le tact, dictée , lecture sur les lèvres , signes mimiques combinés avec le dessin; étude de la langue nationale ; arithmétique; nombres ordinaires , arabes et romains , addition; connaissances utiles, division du temps.
3' classe. Dessin et écriture, alphabet manuel et labial, prononciation et lecture; langage des signes dans toute
sa richesse , scènes mimiques ; étude de la langue nationale; enseignement religieux; arithmétique, soustraction et multiplication ; connaissances utiles , histoire naturelle, etc.
4' classe. Dessin, écriture, alphabet, moyens généraux de communication ; prononciation et mimologie raisonnée, étude de la langue nationale, enseignement religieux, arithmétique, division, problèmes sur les quatre règles , géométrie, histoire sacrée ; connaissances utiles, urbanité, conduite de la vie, catéchisme.
5' classe. Dessin, alphabet et tous les moyens matériels de communication, étude de la langue nationale, enseignement religieux, arithmétique, usage de cette science dans les relations sociales, géographie, météréologie, connaissances utiles; confession, hiérarchie religieuse et politique du pays , catéchisme.
6' classe. Étude raisonnée de la parole, nomenclature des termes des diverses professions manuelles , du culte, de l’art militaire , de la navigation , de la magistrature, de la médecine, du droit, de la science, etc. Style épistolaire, dialogues, narrations, lecture; arithmétique, règles de proportion, géographie générale, histoire d’Espagne, histoire sainte, morale et religion, préparation à la première communion ; connaissances utiles, position sociale, devoirs dans la société, hygiène.
Les élèves qui montrent des dispositions à une instruction supérieure, pendant une ou deux années reçoivent un enseignement complémentaire.
Royaume-Uni de la Grande-Bretagne.
Nous allons donner un extrait des observations qu’il nous a été permis de faire dans le Royaume-Uni de la Grande-Bretagne en visitant les établissements destinés
aux sourds-muets; nous y ajouterons les renseignements que nos correspondants ont bien voulu nous adresser, et en particulier, M. Watson, directeur de l’institution de Londres , auquel nous sommes heureux d’en témoigner nos sincères remerciements.
Nousavons observé que dans les Iles Britanniques l’éducation des sourds-muets est abandonnée par le gouvernement au zèle charitable des amis de l’humanité. >fulle part autant qu’en Angleterre l’esprit d’association n’est fécond en résultats. De nombreuses sociétés de souscripteurs couvrent le sol de la Grande-Bretagne. Là les institutions consacrées aux sourds-muets figurent parmi les établissements de bienfaisance, et excitent auplus hautdegré les sympathies de toutes les classes laborieuses de la population. S’il est beau de voir un peuple comprendre ainsi les souffrances de ses frères et leur tendre une main secourable, combien n’est-il pas triste aussi d’observer que le gouvernement oublie que le premier devoir d’une nation est de donner l’éducation à tous ceux qui sont en état dé la recevoir ?
Puisque toutes les écoles de sourds-muets de ce pays doivent leur création à quelque ami de l’humanité qui a su faire partager à ses concitoyens l’intérêt dont il se sentait animé pour ces pauvres enfants, dans cette contrée, ce sont les philantropes qui ont plaidé les premiers la cause de ces êtres si digue d’intérêt. Ce sont eux qui ont provoqué toutes ces associations, et qui recueillent les fonds nécessaires à la fondation de ces établissements. Ainsi l’institution de Birmingham doit son origine au zèle charitable de M. le docteur de Lys. Dublin, Manchester, Liverpool, Doncaster, Exeler, reconnaissent pour les créateurs de leurs écoles, MM. Orpen,
Buttmaa, Cramer, le révérend W. C. Jenton et madame Hyppesley Tuckfield.
Qu’on nous permette de transcrire ici nos observations et les renseignements que, dans notre visite à l’établissement de Londres, nous a fournis son zélé et savant directeur.
L’asile de Londres pour l’éducation des sourds-muets fut fondé en 1792 par le révérend John Jowersend, qui, dans sa longue carrière philanthropique, a prononcéplus decent sermons en faveur dessourds-muets, et par Henry Cok Mason, recteur de Bermondsey. Le premier instituteur fut le défunt docteur Watson, neveu de Thomas sBaidwood, qu’on doit considérer comme le père des instituteurs de sourds-muets en Angleterre. Le fils de Watson , mort en 1829, est aujourd’hui directeur de cette institution. L’école des sourds-muets de Londres contient un nombre d’élèves qui varie de 280 à 300. La liste des postulants est dressée tous les semestres ; elle révèle souvent, comme en France, l’existence de familles qui comptent 3, 4 et même jusqu’à 8 enfants sourds-muets. Sur une de ces listes, figurent 28 familles possédant ensemble 160 enfants, dont 105 sont sourds-muets. Le nombre total des élèves reçus durant 57 ans, a été de 2,216; aujourd’hui l’établissement en renferme 300 tous élevés par la charité publique , à l’exception de quelques-uns pour lesquels les familles payent 500 fr. par an. L’éducation se compose de l’écriture, de l’arithmétique, de l’histoire, de la géographie, du dessin ; on les exerce à exprimer par écrit leurs pensées, on leur explique les fautes qu’ils commettent dans ce travail, et on leur fait corriger à eux-mêmes leurs petites compositions. Ainsi ils acquièrent la pratique de la grammaire et de la syntaxe. Plus tard, on leur enseigne à lire la Bible, on
leur explique les saintes écritures, on les conduit au catéchisme de la paroisse, et, lorsque l’évêque les en juge dignes, ils sont admis à la confirmation. L’articulation et la lecture sur les lèvres y sont cultivées, mais nous avons trouvé qu’on y consacre trop peu de temps pour permettre aux élèves d’en retirer de grands avantages. Le traitement de leur infirmité commence à être l’objet de soins particuliers. On nous a présenté quelques cas intéressants, dont nous ferons mention dans la partie médicale. Au sortir de l’institution, les enfants des familles pauvres sont envoyés en apprentissage aux frais de l’Institution. Depuis 1811, 550 élèves en ont profité, et 187 mille francs ont été consacrés à cette bonne œuvre.
Aucun sourd-muet n’est admis dans l’établissement avant l’âge de huit ans, et après douze ans; il faut, de plus , que son infirmité soit bien constatée , qu’il présente un certificat de vaccination, ou qu’il ait eu la petite-vérole.
L’éducation et l’entretien des 292 élèves , ont coûté en 1851, 247,875 irancs.
De l'emploi du temps dans l'école de Londies.
A 6 h. Lever et toilette.
De 7 à 8 Prière, classe.
8 à 9 Déjeuner, récréation.
9 à 10 Exercices gymnastiques.
10 à 1 1 /2 Classe.
1 1/2 à 2 1/2 Dîner.
2 1/2 à 3 1/2 Récréation.
3 à S Classe.
5 à 6 Souper.
6 à 8 Prière et classe.
A 8 h. 1/2 Coucher.
Dimanche. — Exercices de piété ; lecture de la Bible, récréation.
Les filles sont de plus exercées à des travaux d’aiguilles et à tout ce qui peut être indispensable à une bonne femme de ménage.
De remploi da temps dans l école de Para. A D h. été, à 6 h. hiv. Lev . et toilette.
6 à 7 Étude.
7 à 7 h. 1/2. Déjeuner.
^ 7 L. 1/2 à 10. Atelier. Articulation, soins du médecin et du chirurgien.
De 10 à midi. Classe.
De midi à 1 h. Dîner.
1 à 2. Dessin et écriture.
2 à 4 Classe, dessm, écriture.
4 à 4 h. 1/2 Goûter, récréation.
4 h. 1/2 à 6 h. 1/2 Ateliers.
6 h. 1/2 à 7 Étude.
7 à 8 h. 1/2 Souper, récréation.
8 h. 3/4 Prière.
A 9 h. Coucher.
Dimanche. — Exercices religieux, études et promenades.
Jeudi. — Promenade , trois heures d’études comme le dimanche ; ateliers, écriture, dessin.
Nous ferons remarquer que les exercices gymnastiques qui existent dans l’école de Londres ont été supprimés dans celle de Paris ; et que, dans le premier de ces établissements, les ateliers sont renvoyés à la fin des études.
Londres possède de plus une institution particulière de sourds-muets destinée à ceux qui appartiennent aux classes élevées de la société. Elle est dirigée par madame Armfield , fille de feu M. Braiswood^ fondateur jadis de l’école de Birmingham. Cette institutrice suit la méthode de son père et prend des élèves de tout âge.
L’institution actuelle de Birmingham, qui doit son existence à l’active philanthropie du docteur de Lys, possède aujourd’hui 60 élèves ; elle a été transférée dans un local plus vaste à Edgbaston. L’association qui s’est formée pour pourvoir à ses besoins, possède, outre sa commission centrale, cinq comités, qui tous rivalisent de zèle pour recueillir des souscriptions dans l’intérêt de rétablissement.
Le montant des souscriptions destinées à assurer l’existence de l’école de Doncaster a pris, dans ces dernières années, un accroissement si considérable, qu’une partie en est placée en rentes qui lui garantissent d’abondantes ressources pour l’avenir; un legs de 200 livres sterling (5000 fr.) dû à Thomas Waston , est venu les augmenter encore. La direction et l’enseignement sont confiés au talent de M. Baker, professeur distingué, qui s’est formé à l’institution de Birmingham. Il y a plus de 100 élèves, dont la santé est l’objet des soins gratuits des docteurs Robinson et John Moore.
Nous avons dit que l’institution d’Exeter devait sa création à la bienfaisance d’une dame anglaise d’un rare mérite, madame Hyppesley Tuckfield; cette dame a
consacré sa fortune et son existence à la formation de cette école qui possède aujourd’hui 70 élèves. C’est à la fois une maison d’éducation et une école d’arts et métiers.
L’institution de Manchester qui compte en ce moment 60 élèves rivalise avec celle de Liverpool qui en compte 50, pour la prospérité de l’œuvre et les progrès de l’enseignement.
Nous^mentionnerons encore, en passant, l’écoleprivée, ouverte par M. Browne , à Sutbury , dans le comté de Schafford, pour l’instruction des sourds-muets appartenant à des familles riches.
En récapitulant ce qui précède , nous remarquerons qu’en Angleterre, les comtés de Derby, Stafford, Lancastre, et, en général, tout le nord du royaume, envoient leurs élèves aux instituts de Liverpool, Manchester, Doncaster et Birmingham , que les comtés de Cornwallis, Devon et Sommerset envoient les leurs à l’établissement d’Exeter , et que l’institut de Londres recrute les siens dans tout le royaume.
On compte en Écosse six écoles de sourds-muets toutes entretenues par des associations de souscripteurs. Cinq sont situées dans les villes d’Edimbourg, Glascow, Aberdeen, Perth et Dundee. La sixième est une institution privée , dirigée par M. Taylor.
Les écoles catholiques fondées en Irlande pour les sourdsmuets suivent généralement la méthode en usage dans l’établissement du Bon-Sauveur, créé à Caen par feu l’abbé Jamet. L’institution de Dublin est située à Glass-River, aux portes de cette capitale. Les autres écoles principales sont celles deClaremont et de Cork. Celle-ci, qui est une institution particulière, a pour directeur, un respectable curé dont on s’accorde à louer le savoir et l’esprit de
charité évangélique. Celle de Claremont, près de Dublin, renferme un nombre considérable d’élèves; elle est, comme tous les établissements du même genre épars dans le Royaume-Uni, subventionnée par une association générale de souscripteurs, par une société de dames, et surtout par une réunion de jeunes gens qui est parvenue, en envoyant des députations, accompagnées de sourdsmuets, dans les différentes villes d’Irlande, à former 121 sociétés auxiliaires, recueillant chacune d’abondantes souscriptions ayant pour objet d’entretenir de nombreux élèves à l’institution de Claremont. Ces associations ont le projet d’agrandir l’établissement afin de le mettre en état de contenir de 160 à 200 enfants.
Duché de Wurtemberg, Saxe, Prusse.
D’après les renseignements que nous a fournis le savant directeur de Gmünd à la fin de 1851, voici comment l’éducation est répartie aux sourds-muets dans le Wurtemberg : En 1851, on y comptait, sur une population de 1,761,813 habitants, 1300 sourds-muets, c’est-à-dire 1 sur 1355. Le nombre des sourds-muets âgés de six à quinze ans, est de 370. Le Wurtemberg possède cinq institutions de sourds-muets (et quelques petites écoles privées) qui contiennent 100 élèves. Elles en reçoivent annuellement de 16 à 17.
1“ Sur les 370 sourds-muets âgés de six à quinze ans, 220 sont du sexe masculin, et 150 du sexe féminin.
2° Le quart à peine de ces enfants appartient à des parents qui ont quelque fortune.
3° 74 sont enfants de cultivateurs, 30 de journaliers, 32 de tisserands, 24 de vignerons, 18 de cordonniers, 14 de tailleurs, 12 de maçons, etc., etc.
4° Parmi les 370 enfants sourds-muets, il y a 50 idiots et 12 crétins; une petite fdle et un jeune garçon sont en même temps aveugles et affectés de paralysie des membres ; un enfant est aliéné, un autre épileptique et privé d’intelligence; une petite fille est paralysée du côté droit, une autre des jambes; un garçon est myope; six enfants, incapables de se tenir debout ou de marcher, sont, en même temps, presque imbéciles. A ces sujets atteints de diverses infirmités il faut encore joindre une vingtaine d’enfants rachitiques et d’une extrême faiblesse.
5“ Parmi les 370 enfants désignés ci-dessus, 240 passent pour être absolument privés de l’ouïe; mais ce nombre pourrait bien être exagéré par suite d’observations imparfaites.
Les élèves des établissements de sourds-muets du Wurtemberg se trouvent, dans ce moment, répartis ainsi qu’il suit : A Gmünd, 36 élèves; à Esslingen, 10; àNurlingen, 10; à Winnenden, 30; àW'ilhelmsdorf, 14. Les trois premières institutions sont des établissements publics; celle de Tubingue n’existe plus.
190 enfants sourds-muets sont élevés hors des établissements et fréquentent les écoles publiques; 70 reçoivent une instruction particulière. Il reste donc encore une centaine à peu près d’enfants privés de toute instruction ; mais ces malheureux présentent, pour la plupart, des vices d’organisation et une intelligence si peu développée, qu’ils sont incapables de proliièr de l’enseignement des écoles. L’instruction que reçoivent les enfants hors des établissements se borne, pour une centaine, à des leçons d’écriture, de calcul, et à quelques exercices propres à développer leur esprit. Les enfants qui reçoivent
Ui ÉDUCATION.
une instruction particulière sont exercés à l’articulation
ainsi qu’à la lecture sur les lèvres et dans les livres.
Le rapport des sourds-muets à la population dans la Hesse, les duchés de Nassau et de Brunswick, les royaumes de Danemark, de Prusse et de Saxe, est le même que dans le duché de Bade.
La Saxe, en d838, d’après M. Schmalz, avait 332 sourds-muets de quinze à vingt-cinq ans sur une population de 1,652,000 âmes, ce qui donne environ 411 sourds-muets de dix à quinze ans. Sur ce nombre, il faut en retrancher un dixième que le défaut d’intelligence rend impropre à recevoir l’éducation.
D’après nos derniers renseignements, la Prusse, sur une population de 16,000,000 d’habitants, compte 1,200 sourds-muets de dix à seize ans.
Grand-duché de Bade.
M. Bach, directeur de l’Institut de Pforzheim, nous a envoyé, en 1852, des notes qui ne changent rien à celles que nous avons données dans notre rapport.
D’après le dernier dénombrement officiel des sourdsmuets existants dans les cantons du duché de Bade, il s’en trouvait 170 de l’âge de 7 à 17 ans susceptibles d’instruction, pour une population de l million 300 mille habitants, et non 1 million 108 mille, comme l’a publié faussement M. Schmalz. Tous les sourds-muets du duché de Bade sont élevés à Pforzheim, à l’exception de 10 à 12 qui sont instruits dans les écoles deRiechen et de Beuggen ; quelques-uns aussi fréquentent l’école de Sigmaringen. Chaque année, 17 élèves, après cinq ans d’études, quittent l’établissement et sont remplacés par un nombre égal qui se sont fait inscrire dans le courant de l’année précédente.
En résumé, ce pays distribue le bienfait de l’éducation à tous les sourds-muets qui sont susceptibles de le recevoir, et l’Institution de Pforzheim, depuis 1846, n’a refusé aucune admission. Elle se trouve même en état de recevoir 10 élèves de plus, si le besoin s’en faisait sentir.
En présence de pareils faits, on voit avec peine la France ne donner aujourd’hui qu’au quart de ces infortunés le bienfait de l’éducation, et encore une éducation impropre à leurs besoins, qui ne leur ouvre pas l’accès de la société, et qui semble les préparer uniquement à vivre avec un peuple à part, ne parlant que la langue des signes, tandis que là, dans le duché de Bade, la mimique esti’estreinte dans de justes limites, comme à Gmünd, comme à Weissenfels, et la parole y est cultivée de manière à pouvoir servir de moyen de communication aux élèves à leur sortie de ces établissements. Est-il possible que, depuis dix ans que nous luttons pour le développement de la parole et de l’éducation du sourd-muet, il existe encore chez nous des hommes qui doutent du possible? Nous ne pouvons mieux faire que de les envoyer à l’école à l’étranger; là ils pourront voir en Belgique des sourds-muets parler les langues française et flamande; en Hongrie, des sourdsmuets parler le hongrois; en Allemagne, des sourdsmuets parler l’allemand. Que dis-je? dans une école aux portes de Paris, à notre clinique, au sein même de l’institution nationale, mais d’une manière limitée, nos sourdsmuets n’articulent-ils pas distinctement la langue française? La différence des idiômes n’est point un obstacle à l’acquisilion de la parole. Qu’on cesse donc, pour déclarer que les sourds-muets sont incurables de s’appuyer sur l’opinion de quelques auteurs et sur l’avis de personnes trop intéressées àperpétuer l’ancien ordre de choses.
Les preuves à i’appui ne nous manqueraient pas si, en traitant de la grave question de l’enseignement des sourds-muets, nous n’avions désiré éviter que notre démonstration ne dégénérât en personnalités, et, à ce sujet, nous regrettons de ne pouvoir rappeler la noble et judicieuse réponse que M. le baron de Watteville, inspecteur-général des établissements de bienfaisance, ût, un jour, au nom de la cause de l’humanité, dans une séance où nous assistions, à des fonctionnaires qui semblaient redouter l’introduction du perfectionnement dans l’éducation des sourds-muets ou dans la guérison de leur infirmité.
Comment? nous écrierons nous, aussi, la science marche autour de nous, la médecine et la chirurgie progressent, la physiologie éclaire chaque jour d’une lumière nouvelle le jeu de nos organes, et la science de la surdimutité resterait stationnaire?
Non; nous ferons, pour notre part, la guerre à l’infirmité dont sont atteints les sourds-muets, tant que nos forces nousle permettront. Le gouvernement, nous l’espérons, écoutera notre voix, il ouvrira enfin les yeux, il saura porter un prompt et efficace remède à un pareil état de choses, qui est une honte pour la France, et dont les malheureux sourds-muets sont les innocentes victimes.