Chapitre vu
PROPHYLAXIE. — Les causes de la surdi-mutité peuvent, sauf quelques exceptions, se résumer en un mot : la dégénérescence (*) Tous les moyens proposés pour combattre cette dernière, s'ils sont efficaces, diminueront le nombre des sourds-muets. Je n'insisterai pas sur quelques mesures plus ou moins barbares qu'on a préconisées dans ce but, telle que l'interdiction du mariage pour les dégénérés, ou bien l'obligation pour les fiancés de se déclarer mutuellement, quand ils la connaissent, l'existence de tares personnelles ou familiales, sous peine de dommages-intérêts, ou bien encore la stérilisation chirurgicale, etc., etc. Il n'est
C1) Le mot dégénérescence est emploj-é dans son sens médical et signifie déviation du type normal et non déchéance. L'homme de génie est un dégénéré de même que l'idiot et l'imbécile. Le sourdmuet est un dégénéré comme l'aveugle.
guère possible non plus, dans l'état actuel de notre civilisation, de mettre en pratique les préceptes des perfectionnistes oVOneida qui, dans le but d'améliorer la race humaine, faisaient un choix particulier des individus destinés à participer aux « expériments, » les perfectionnaient au physique et au moral et réglementaient les actes de la reproduction.
Le seul moyen pratique est de répandre les notions précises que nous possédons sur ce sujet et de faire connaître urbi et orbi les causes de la surdi-mutité ou plutôt de la dégénérescence en général. Tous les règlements et toutes les lois seront inutiles si l'opinion publique, si la conscience de chacun n'est pas éclairée. Elle en a singulièrement besoin. Le degré d'ignorance où se trouve la masse est souvent déconcertante. Il faudrait qu'à l'âge du mariage, chacun connût ce qu'il en est de l'hérédité, de ses lois et de ses dangers, et nul ne devrait arguer de son ignorance en pareille matière et dire : « Je ne savais pas. » Il faudrait aussi s'inquiéter un peu moins de la dot, du nom et du sang et donner à la santé une plus grande place dans les préoccupations. Nous ne sommes certainement pas près de cet âge heureux, mais je suis convaincu que tout ce qui contribuera à faire connaître dans le public les lois de l'hérédité nous en rapprochera.
Si l'on se reporte au chapitre III, qui traite de la pathogénie, on trouve, en premier lieu, l'action de l'hérédité similaire. Des parents sourds-muets transmettent leur infirmité à leurs enfants, ou bien cette
affection se rencontre chez des collatéraux et paraît être une maladie familiale bien caractérisée. Nous avons vu que la transmission directe de la surdi-mutité des parents aux enfants se fait assez rarement et que le nombre des sourds-muets fils de sourds-muets est très restreint. On sait aussi que certaines statistiques semblent établir que les mariages entre sourds ne donnent pas naissance à un plus grand nombre de sourds-muets que ceux entre sourds et entendants. Aussi, faut- il déconseiller d'une manière très énergique les mariages entre sourds et entendants. Les derniers y perdraient plus que n'y gagneraient les premiers. Il faut, au contraire, engager les sourds-muets à se marier entre eux; les recherches de M. E. A. Fay ont démontré que ces unions sont plus heureuses lorsque les deux conjoints sont atteints de surdité ; dans les ménages de sourds et entendants, les divorces sont très fréquents. Il doit en effet être très pénible, pour un entendant de passer sa vie avec un sourd, lequel aussi doit souffrir d'être inférieur à son conjoint.
Il est établi par la plupart des statistiques que les ménages de sourds-muets ont relativement peu d'enfants et que, dans le chiffre total, il n'en est que 1 sur 4u ou 50 qui soit atteint de la même infirmité que les parents. Il en résulte que si cette hérédité similaire directe était la seule cause de surdi-mutité, on pourrait, au bout d'une génération, fermer les neuf dixièmes des instituts de sourds-muets.
Malheureusement, il est beaucoup d'autres causes
de cette affection, et l'étude de la pathogénie nous montre que la dégénérescence, sous tous ses aspects, peut aboutir à la surdi-mutité, soit qu'elle résulte de défauts congénitaux ou acquis des parents qui peuvent être tarés par des intoxications ou des troubles de nutrition, soit qu'elle soit produite par des défauts d'hygiène de la fécondation, de la gestation ou de l'enfance.
Il importe que chacun sache qu'il est dangereux de contracter mariage avec une personne appartenant à une famille où abondent les tares névropathiques. Cependant, il faut dire, et c'est là le côté consolant, que la transmission des caractères pathologiques n'est pas fatale et que l'on peut, par des croisements heureux, ou surtout par une hygiène bien comprise de la conception et de la gestation, obtenir le retour à la moyenne, c'est-à-dire procréer des enfants normaux et ne présentant aucun stigmate de la dégénérescence. C'est ici que se placent les conseils d'hygiène si magistralement établis par notre maître, le Professeur Pinard, sous le nom as puériculture. C'est en suivant ces préceptes que l'on évitera à sa descendance les tares de dégénérescence et par conséquent la surdi-mutité.
Les dégénérés devront, avant la procréation, se mettre dans des conditions physiques et morales aussi bonnes que possible. Ceux qui sont atteints de troubles de la nutrition devront suivre un traitement approprié, habiter la campagne, vivre au grand air, éviter les impressions morales pénibles et surtout les causes
d'intoxication. La mère sera entourée de soins délicats et attrayants avant et pendant la gestation. On évitera la fatigue, les émotions vives, les impressions désagréables, les excès de toutes sortes qui ont, on le sait, un retentissement nuisible sur le développement du fœtus. Un repos systématique et une alimentation bien ménagée seront recommandés. Le régime à suivre variera suivant chaque cas particulier, et c'est le médecin de la famille qui devra indiquer la conduite à tenir. Mais ce dernier devra cacher à la mère les raisons qui l'obligent à prescrire ce régime, car des préoccupations constantes de cet ordre pendant la gestation pourraient avoir précisément un résultat complètement opposé au but qu'on se propose.
Une fois que l'enfant est né, de nouvelles précautions doivent être prises. Il faudra surveiller son alimentation avec grand soin, il sera nourri par sa mère si la chose est possible. On évitera de lui donner trop tôt des soupes ou du vin, etc. Le lait doit être la base de son alimentation jusqu'à 3 ou 4 ans au moins.
Les règles d'une bonne hygiène empêcheront cet enfant d'avoir les maladies de l'enfance ; l'isolement et la vie au grand air, à la campagne, le préserveront de la rougeole, de la scarlatine et des diverses maladies qui peuvent se compliquer de lésions graves de l'appareil auditif.
Les prédisposés aux troubles névropathiques sont sujets aux convulsions dès le plus bas âge. Il est indispensable de les surveiller beaucoup sous ce rapport,
288 SÛRDI-MÛÏITI3
d'autant plus que les moindres causes suffisent à provoquer chez eux l'éclampsie infantile qui est, on le sait, une cause fréquente de surdi-mutité. Il faut éviter aussi, chez les enfants nés de dégénérés, les accès de colère auxquels ils ont la plus grande tendance, l'état congestif du cerveau pendant ces colères étant tout à fait favorable au développement d'accidents cérébraux, lesquels peuvent aboutir à la surdité.
Je n'ajouterai que peu de chose à ce qui a été dit sur l'action de la consanguinité. Il sera toujours prudent de s'abstenir d'un mariage entre cousins, car, outre qu'on n'est jamais absolument sûr de l'excellence de sa race, il n'est pas complètement démontré que la consanguinité n'est pas capable de produire seule la surdi-mutité ou une forme quelconque de la dégénérescence. On a beaucoup de raisons de croire qu'elle agit en prenant dans les familles les tares qu'elle y trouve pour les exalter et les multiplier ; mais il persiste toujours un doute, et il vaut mieux s'abstenir.
A côté de ces conseils qui s'adressant aux individus, il en est d'autres qui doivent constituer une hygiène sociale.
Il est incontestable qu'à la société seule appartient l'emploi des moyens efficaces de guérir la dégénérescence en l'évitant et en s'opposant à sa propagation.
En effet, il suffit de rappeler les principales causes de la dégénérescence pour comprendre qu'elles sont à peu près toutes d'un ordre spécial. L'inégalité des conditions créée par les besoins intenses de la lutte
pour la vie, la misère, l'alcoolisme, le surmenage, l'insalubrité des professions, les agglomérations urbaines, la sophistication des produits alimentaires, les maladies épidémiques et contagieuses, etc., sont autant de maux qu'il appartient à la société sinon de supprimer complètement, tout au moins d'atténuer. (Magnan.)
Je ne rappellerai pas ici les louables efforts qu'ont faits les pouvoirs publics pour obtenir ce résultat. La lutte contre l'alcoolisme, la misère, les maladies contagieuses, l'insalubrité des professions, etc. est engagée de tous côtés. Malheureusement, la victoire n'est pas encore complète. Il faut souhaiter vivement de voir bientôt se lever le jour du triomphe qui consacrera la régénérescence de notre race. C'est en effet par l'hygiène sociale seule qui s'adresse à la masse, par l'amélioration des conditions matérielles qu'on arrivera à faire disparaître la dégénérescence et ses diverses manifestations. Comme preuve à l'appui de cette affirmation, je citerai l'exemple d'une race, la race juive, qui a su, dans certains pays, se tirer, par ses propres forces, de la misère. Qu'est-il advenu ? La surdi-mutité et les autres tares névropathiques ont suivi une marche décroissante à mesure que les conditions s'amélioraient (').
TRAITEMENT, — Nous avons vu, en traitant du pronostic de la surdi-mutité, qu'il n'existe pas, à proprement parler, de traitement pour cette affection. Les
(>) Voir page 23.
cas de guérison authentique qu'on a publiés se sontproduits spontau émeut, sans l'intervention du médecin auriste. Cela ne veut pas dire cependant que le rôle de celui-ci soit inutile. S'il ne peut guérir la surdi-mutité, il pourra souvent faire disparaître les nombreuses affections auxquelles les sourds-muets sont sujets. En particulier, les maladies de l'oreille moyenne et de la cavité naso-pharyngienne sont très fréquentes chez eux et il y a le plus grand intérêt à les en débarrasser. Souvent,, un traitement approprié améliorera l'audition d'une manière très appréciable, de même que la guérison des affections naso-pbaryngiennes, dont ils sont presque toujours atteints, facilitera l'émission de la voix et l'articulation de la parole.
Je n'insisterai pas sur le rôle du médecin dans les institutions de sourds-muets: la lecture du chapitre traitant de la symptomatologie a montré que les sourdsmuets ont à chaque instant besoin de soins médicaux de toute sorte. Même au point de vue pédagogique, le médecin auriste sera très utile ; c'est lui qui organisera et dirigera les exercices acoustiques qui sont, jusqu'à ce jour, le traitement le plus efficace, celui qui a donné les meilleurs résultats.
Exercices acoustiques. — De tout temps, on a essayé d'utiliser les restes auditifs pour apprendre la parole aux sourds-muets. Il nous suffira de citer les tentatives d'Ernaud 1761), de Pereire 1768), d'Itard (1802) de Toynbee, de Jâger, de Gallaudet ('1884', de Javal
(1888;, etc. pour montrer qu>^ ces tentatives sont : anciennes et se sont continuées jusqu'à nos jours Mais, comme pour l'étude de la capacité auditr faut arriver aux recherchts d'Urbantschitsch et à
celles de Bezold pour voir ces essais s'établir sur une base scientifique.
La métbode d'Urbantschitsch repose sur les considérations suivantes : chez un grand nombre de sujets atteints en apparence de surdité totale, mais ne sentant pas., bien entendu, de lésions très graves du labyrinthe, on peut réveiller, pour ainsi dire, et de lopper progressivement la perception auditive en produisant devant l'oreille des sons intenses au m d'un instrument approprié qui. en l'espèce., est l'accordéon d'Urbantschitsch. Si donc on se trouve en prés □ d'un sourd-muet qui., au commencement, n'entend aucune voyelle., on parvient, au moyen de l'accordéon, à réveiller les restas auditifs sommeillants, et. ce réveil une fois opéré, on constate que le sujet commence à percevoir non seulement les notes de l'accordéon, mais encore d'autres sons et même des voyelles. Une fois ce progrès obtenu, lorsque les voyelles sont perçues îi distinguées, on passe à l'apprentissage des mots et. en dernier lieu, à celui des consonnes. Voici les résultats pratiques obtenus par Urbantsehitsch :
(') Ceux que cette question historique intéresse liront avec profit l'article de M. Boyer, paru dans la Voix, en 1S95. Ils trouveront aussi des indications nombreuses dans l'index bibliographique que nous reproduisons à la fin de ce volume.
Première série d'expériences (1894)
Avant le début
des exercices. Au bout de 6 mois.
Traces d'audition 32 11
Audition pour les voyelles. 22 21
— mots ... 6 16
— phrases.. 0 12
60 élèves. 60 élèves.
c En considérant ce tableau de plus près, dit Urbantschitsch, nous voyons que tous ceux qui possédaient l'audition pour les voyelles sont arrivés à entendre les mots et 6 d'entre eux parvinrent à l'audition des phrases, degré qu'atteignirent aussi ceux qui, primitivement, entendaient les mots ; donc, au total, 12 cas d'audition pour les phrases ; il reste ensuite 16 cas avec audition pour les mots, à savoir de 6 qui entendaint les mots dès le début et 22 qui y parvinrent (total : 28), 12 arrivèrent à entendre les phrases, ce qui fait qu'il n'en reste que 16 avec l'audition pour les mots. 32 cas présentaient au début des traces d'audition ; de ceux-là, 11 ne furent pas sensiblement améliorés et 21 parvinrent à l'audition des voyelles; et, comme pendant ce temps, les 22 sujets qui possédaient l'audition des voyelles faisaient des progrès, il ne reste finalement que les 21 cas chez lesquels des traces d'audition s'étaient élevées à l'audition pour les voyelles. »
Deuxième série d'expériences (1895) 1° De la surdité presque totale :
Arrivèrent à l'audition des bruits 9 cas.
— — sons 17 —
— — voyelles 18 —
-~ — mots 4 —
2° De l'audition des bruits :
Arrivèrent à l'audition des voyelles. .... 7 cas.
— — mots 2 —
3° De l'audition des sons :
Arrivèrent à l'audition des voyelles 2 cas.
— — mots 3 —
— — phrases 2 —
4° De l'audition des voyelles :
Arrivèrent à l'audition des mots 9 cas.
— — phrases 19 —
Total des sourds-muets 92 cas.
La communication de ces résultats souleva des discussions passionnées au sein de la Société d"otologie de Vienne. Politzer, en particulier, allait jusqu'à mettre en doute la bonne foi d'Urbantschitsch et prétendait que sa théorie ne tenait aucun compte des connaissances anatomo-pathologiques que nous possédons sur la surdi-mutité. Il semble impossible de voir, sous l'influence des exercices acoustiques, renaître un labyrinthe détruit par les processus morbides. Il est donc inutile de perdre son temps à soumettre les sourdsmuets à ces exercices. Politzer était soutenu par la majorité de ses collègues viennois.
La vérité était également éloignée de ces deux opinions extrêmes et c'est à Bezold que revient le mérite de l'avoir définie. Bezold conseille les exercices acoustiques, mais ne leur demande que ce qu'ils peuvent donner. Il n'admet pas que l'accordéon puisse réveiller des restes auditifs qui n'existent pas ou même agrandir le champ auditif en reculant les limites des îlots et des trous. La seule chose qu'il est possible d'obtenir, mais
elle en vaut bien la peine, c'est l'amélioration de la perception, de Y élaboration psychique des parties intactes de l'échelle sonore. Les exercices auditifs doivent donc être réservés aux sourds-muets qu'on a reconnus capables d'apprendre la parole après examen par la série continue des sons.
Ce fait entraîne une réforme considérable sur laquelle Bezold insiste beaucoup. Comme parmi les sourdsmuets qui peuplent les institutions, il en est qui sont capables d'apprendre la parole par les exercices auditifs et d'autres qui ne le sont pas, il est indiqué de séparer les deux groupes. En conséquence, il propose la classification suivante des sourds-muets :
1° Ceux qui sont atteints de surdité totale;
2° Ceux dont la surdité acquise date de la seconde enfance et qui ont conservé quelques restes de langage;
3° Ceux qui possèdent une capacité auditive partielle.
Les sourds-muets du premier groupe, atteints d'une surdité totale, continueront à être éduqués suivant l'ancienne méthode. Chez ceux du second groupe, on aura soin de réunir, pour chaque sujet, les mots dont il dispose encore pour en faire le point de départ de l'éducation. Enfin, les sourds-muets du troisième groupe seront soumis à un double apprentissage : a) parole articulée pure ; b) exercices auditifs par la parole prononcée dans l'oreille.
Les groupes 2 et 3 pourront, plus tard, être réunis,
mais ce qui est essentiel, c'est que les sujets de ces groupes soient complètement séparés de ceux du premier (sourds-muets avec surdité totale).
La technique de Bezold, qui n'offre rien de particulier, consiste à prononcer fortement des mots près de l'oreille du sujet. Il emploie aussi un tuyau acoustique qui permet au professeur de se mettre en face de l'élève qui peut ainsi en même temps suivre et apprendre les mouvements des lèvres. A ces exercices acoustiques par la parole, Bezold ajoute quelques exercices musicaux. Parmi les sourds-muets qui comprennent des mots, il en est qui perçoivent des mélodies et peuvent même les répéter, et Bezold en conclut que ces exercices spéciaux ne peuvent qu'être utiles à l'apprentissage de la parole. C'est aussi l'avis de Hamon du Fougeray qui a méthodiquement employé le piano et et. enseigné le chant aux sourds-muets. C'est aussi celui de Schwendt qui dit que les exercices musicaux ont l'avantage d'aiguiser en quelque sorte l'attention du sujet pour les perceptions auditives. Ajoutons que contrairement à l'opinion de Bezold, Schwendt estime qu'à titre adjuvant, l'accordéon d'Urhantschitsch peut rendre quelques services dans l'éducation auditive des sourds-muets.
A côté des recherches d'Urhantschitsch et de Bezold, se produisaient de tous côtés des travaux nombreux sur le même sujet. Les limites de cet ouvrage ne me permettent pas de donner ici une analyse, même succincte, de toutes ces expériences; je vais me con-
tenter de signaler celles qui ont été faites en France.
Après les recherches de Javal et Dufo de Germane, faites de 1888 à 1892, nous voyons les exercices acoustiques pratiqués à Bourg-la-Reine à l'aide de l'audigène Verrier. Les premiers résultats parurent brillants entre les mains des promoteurs, mais ne purent se maintenir lorsque ces méthodes furent appliquées dans d'autres institutions. Je dirai la même chose du cornet acoustique de Marage qui avait donné de bons résultats à Lille et qui ne nous a été d'aucune utilité à l'Institut d'Asnières.
Enfin, en 1896, MM. Laborde et Gellé présentèrent au monde savant un appareil qui semblait réunir les conditions les plus favorables et ne devoir donner lieu à aucune critique ; je veux parler && micro-phonographe de Dussaud qui, d'une manière générale, se compose d'un microphone adapté à un phonographe. Le grand avantage de cet appareil était de produire automatiquement des sons articulés et de ne pas exiger l'emploi de la voix humaine, évitant ainsi des fatigues considérables aux professeurs de sourds-muets. En outre, les sons produits sont très intenses, très perçants et donnent, en pénétrant dans l'oreille, la sensation d'une force irrésistible. Cette sensation, pour les entendants, est très pénible, très désagréable à cause de cette intensité même et aussi à cause de la présence de sons surajoutés, d'harmoniques, inséparables de tout phonographe; mais cela ne semblait pas devoir être un inconvénient pour les sourds-muets dont l'ouïe, très
diminuée, n'est pas capable d'apprécier les notes désagréables. Du moins, c'était l'opinion des promoteurs.
MM. Laborde et Gellé obtinrent d'excellents résultats à l'aide de cet appareil. Tel sourd-muet qui n'avait jamais entendu, semblait percevoir nettement les sons qui sortaient du micro -phonographe. Mais leurs expériences ne portaient que sur un nombre restreint de sourds-muets; aussi, demandèrent-ils aux professeurs de l'Institution Nationale de vouloir bien essayer le nouvel appareil. Une commission fut nommée, M. Marichelle fut chargé de faire un rapport. Les conclusions de la commission furent absolument négatives ; après plusieurs mois d'expériences, les professeurs de l'Institution Nationale n'avaient tiré aucun bénéfice de l'emploi du micro-phonographe de Dussaud. Dans ce rapport de M. Marichelle, les défauts de cet appareil ne sont pas nettement déterminés; mais il ressort clairement qu'il n'a été d'aucune utilité.
Je n'ai pas expérimenté le micro-phonographe de Dussaud ; j'ai cependant pu le voir fonctionner à deux reprises différentes, et une fois quelques sourds-muets, élèves de l'Institut d'Asnières, ont été soumis à l'action de cet instrument. Tous ceux qui présentaient des restes auditifs ont perçu les sons qui sortaient de l'appareil ; mais aucun de ceux dont la surdité était totale n'a rien entendu. Cette seule expérience ne me permet pas, on le conçoit, d'avoir une opinion personnelle sur le micro-phonographe.
Je ne puis pas cependant ne pas faire une critique
d'ordre général qui s'adresse à tous ceux qui ont essayé de pratiquer des exercices acoustiques, dans la surdimutité, à Faide d'appareils plus ou moins compliqués dont le but est d'augmenter l'intensité de la voix humaine et surtout à ceux qui ont voulu que tous les sourds-muets sans exception en tirent profit.
Il résulte des notions d'anatomie pathologique que nous possédons sur la surdi-mutité que dans quelques cas, le labyrinthe membraneux est totalement détruit et remplacé par du tissu osseux ou calcaire. On ne peut espérer le voir se reconstituer sous l'influence des exercices acoustiques. Lorsqu'il n'est que partiellement détruit, les portions intactes peuvent seulement, ainsi que cela ressort clairement des recherches de Bezold que j'ai répétées moi-même, entendre certaines notes déterminées de l'échelle sonore. Il ne semble pas qu'une suppléance puisse se produire comme, par exemple dans quelques fonctions des circonvolutions cérébrales. La surdité de sourds-muets est surtout une surdité de qualité plutôt qu'une surdité d'intensité. Lorsqu'un sourd-muet perçoit une note déterminée de l'échelle sonore, il n'est pas nécessaire, pour qu'il l'entende, que cette note soit produite avec une très grande force. Un diapason ordinaire la donnant sera distinctement perçu à plusieurs centimètres de l'oreille. C'est seulement aux limites des trous et des îlots que l'intensité doit être plus grande. Je fais exception, bien entendu, pour les sujets, assez rares du reste, qui présentent des lésions graves de l'oreille moyenne, chez les-
fuol'iTVLAXîK ET TRAITEMENT 299
quels la transmission des sons se fait mal.
La conclusion à tirer de ces faits, c'est qu'il est inutile d'employer des appareils dont le but est d'augmenter Fintensité de la voix humaine; j'ajouterai même que ces intruments sont nuisibles, car ils fatiguent les sujets qui sont impressionnés par les sons presque toujours désagréables qui en sortent. Les sourdsmuets qui présentent des restes auditifs sont très sensibles, contrairement à ce qu'on pourrait croire, aux bruits peu harmonieux. Il semble que les parties intactes de leur labyrinthe présentent une sorte d'hypéresthésie.
Tout cela ne veut pas dire que les exercices acoustiques, dans la surdi-mutité, sont inutiles. J'en suis, au contraire, un partisan très résolu ; mais il ne faut leur demander que ce qu'ils peuvent donner et les exécuter avec méthode. La première chose à faire consiste à déterminer avec soin la capacité auditive des sourdsmuets par le procédé de Bezold qui, jusqu'à ce jour, est le meilleur. Si la surdité est totale ou si les restes auditifs sont minimes, ce n'est pas la peine d'essayer les exercices acoustiques ; on n'obtiendra rien. Mais pour les sujets qui possèdent des restes appréciables d'audition, il faudra déterminer avec soin les notes qu'ils perçoivent, puis les leur faire entendre souvent de façon à créer, en quelque sorte, une habitude de l'audition. En même temps, on se servira de la voix humaine et on prononcera des voyelles, des mots et des phrases. Le seul appareil qui pourrait rendre des
services, en ménageant les forces des professeurs, c'est un phonographe, encore à trouver, qui ne modifierait pas la voix humaine. On emploiera aussi avec profit des instruments qui émettent des sons agréables, tels que le piano, l'accordéon, l'orgue, etc.
On sera le plus souvent stupéfait des progrès réalisés en peu de temps. Tel sourd-muet qui, au début, ne distinguait qu'une ou deux voyelles, distingue, au bout de quelques mois, des mots, des consonnes et même des phrases; et cependant si l'on fait l'examen de l'audition à l'aide de la série continue de Bezold, on constate qu'il ne s'est produit aucune modification dans la capacité auditive. L'explication est facile : les exercices acoustiques n'ont pas agrandi V étendue du champ auditif, ils ont seulement développé la perception, ils ont exercé V èlaborationpsychique des sensations auditives. On ne peut leur demander autre chose; mais ce qu'ils donnent mérite bien qu'on leur soit favorable. i Pour terminer, je vais citer l'opinion de MM. Ganetta et Biaggi qui pensent que les exercices acoustiques par la voix humaine, émise près de l'oreille des sourdsmuets, agissent surtout en exerçant la perception des sensations tactiles qui deviennent d'une finesse extrême et permettent au sujet de reconnaître les mots articulés sans intervention de la fonction auditive. Il est certain qu'il y a une part de vérité dans cette opinion ; mais je ne crois pas qu'on puisse enlever le rôle principal à l'audition. En tous cas, elle est un argument de plus en faveur des exercices acoustiques par la voix nue.
Juin 1900.