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Chapitre vi

DIAGNOSTIC. — Le diagnostic de la surdi-mutité comporte plusieurs parties :

1° Reconnaître la surdi-mutité:

2° En déterminer la cause ;

3 Rechercher si elle n'est pas compliquée d'une autre affection, par exemple de troubles nerveux ou cérébraux, de maladies des organes des sens, etc. ;

4° Enfin, rechercher les restes auditifs afin de les utiliser pour l'éducation ultérieure du sujet.

1° Reconnaissance de la surdi-mutité. — La reconnaissance de la surdi-mutité est généralementfacile,sauf cependant lorsqu'il s'agit de jeunes enfants pour lesquels le diagnostic devient parfois extrêmement compliqué. On n'a pas encore résolu, d'une manière définitive.. la question de savoir si le nouveau-né entend ou n'entend pas. On sait que l'oreille moyenne de l'enfant, au

moment de la naissance, ne contient pas d'air et, par conséquent, n'est pas apte à transmettre les vibrations sonores aériennes. Aussitôt qu'il a vu le jour, les inspirations qu'il fait et les cris qu'il pousse remplissent d'air ses oreilles moyennes. A ce moment, théoriquement, il doit pouvoir entendre. Cependant, certains auteurs, Bernard Perez (*), par exemple, affirment que le nouveau-né est sourd pendant un temps plus ou moins long, pouvant aller jusqu'à deux ou trois semaines; si l'on constate chez lui des frémissements lorsqu'un bruit se produit dans le voisinage, c'est à des perceptions tactiles qu'on les doit. Sachs affirme le contraire et prétend que les nouveaux-nés distinguent parfaitement les sons. Des observations personnelles me font ranger à cette dernière opinion. Cependant, il est incontestable que certains enfants, qui ne sont pas sourds, ne réagissent pas ou réagissent très peu sous l'influence des vibrations sonores : et l'on conçoit alors les difficultés que présente le diagnostic de la surdité dans ces conditions : lorsque le jeune enfant ne parait pas entendre, on n'a pas le droit de conclure qu'il est sourd.

Lorsqu'il avance en âge, vers 6 ou 8 mois, si ces mêmes phénomènes persistent, il faut commencer à s'en inquiéter et rechercher si l'ouïe est ou non absente. Pour cela, on se servira d'instruments sonores divers, sonnettes, etc., qu'on approchera de

(!) Bernard Perez. — Les trois premières années de l'enfant, p. 31. Félix Alcan, éditeur, Paris 1892.

son oreille ou qu'on mettra entre ses mains. On observera alors attentivement s'il manifeste de la joie, de l'étonnement ou même de la frayeur. Les bruits pouvant causer de la frayeur sont peut-être ceux qui donnent les meilleurs résultats. Les parents devront aussi rechercher cette surdité, appeler fréquemment l'enfant lorsqu'il a le dos tourné, etc. Cependant, avant l'âge d'un an, il ne faudra pas, d'un résultat négatif, conclure que l'enfant est irrémédiablement sourd.

A 18 mois ou 2 ans, si, en même temps que la surdité, on constate l'absence de la parole, le diagnostic de surdi-mutité devient à peu près certain.

Le plus souvent, les enfants ne sont présentés au médecin que vers l'âge de deux ou trois ans, lorsque les parents, les voyant muets, se sont inquiétés de leur état. Ce qu'il faut rechercher alors, c'est la surdité ; car il arrive fréquemment que des enfants entendant normalement,^ parlent que très tard; ils sont atteints d'une certaine aphasie non compliquée de troubles cérébraux. Si l'on constate que l'audition est bonne et que l'intelligence est normale, on peut tranquilliser les parents et leur affirmer que leur enfant parlera.

Vers 3 ou 4 ans, les symptômes deviennent de plus en plus nets ; la recherche de la surdité est, si l'on veut s'en donner la peine, relativement facile. Mais, malgré l'intégrité de la fonction auditive, il peut arriver que l'enfant ne parle pas ; on est alors en présence d'un aphasique. Cette aphasie des enfants se rencontre assez souvent; elle s'accompagne presque

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toujours d'une arriération mentale et intellectuelle; 10 à 15 0/0 environ des candidats à l'Institut d'Asnières sont des sujets de ce genre. L'examen de la fonction auditive permet rapidement de poser le diagnostic.

La recherche des lésions de l'oreille moyenne ne donnera que bien rarement des résultats utiles pour le diagnostic de la surdi-mutité.

Si l'on a affaire à un enfant âgé de 5 ou 6 ans ou à un adulte, il est facile de voir si l'ouïe est ou non absente, et si le sujet a l'usage de la parole. Les commémoratifs permettront le plus souvent de déterminer les autres éléments du diagnostic.

Simulation de la surdi-mutité. — Les difficultés sont quelquefois très grandes lorsqu'il s'agit, non de reconnaître un cas de surdi-mutité, mais d'établir si un sujet, se disant sourd-muet, n'est pas un simulateur. Des difficultés de ce genre se produisent assez souvent dans les conseils de révision et sont parfois insurmontables. On sait à quelle perfection peuvent arriver, dans cet ordre d'idées, certains individus pour éviter le service militaire ou pour tout autre motif. Il faudra, en premier lieu, s'entourer de tous les renseignements permettant de connaître la vie antérieure de ces sujets. On pourra peut-être apprendre ainsi que cette surdimutité n'est qu'intermittente et ne se montre qu'en public. Ensuite, comme il est rare qu'un simulateur ne dépasse pas la mesure, et, ne voulant entendre aucun bruit, prétendre ne pas percevoir certaines vibrations

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que les sourds-muets distinguent très nettement, on pourra frapper très fortement le plancher avec le pied; un sourd-muet se retournera, un simulateur ne bronchera pas. Lorsqu'on applique un diapason à notes basses sur les dents ou sur le front d'un sourd- muet il affirme toujours ressentir une impression; un simulateur, au contraire, déclarera ne rien éprouver. Le son du tambour que Ton emploie dans certaines institutions de sourds-muets, pour donner les signaux, est perçu par tous les sourds-muets, au moins par le thorax; un simulateur affirmera ne rien distinguer. Si cependant, connaissant ces faits, il ne se laisse pas prendre à tous ces pièges, on pourra, en diminuant progressivement l'intensité des sons, arriver à un point limite que les vrais sourds ne perçoivent ni par l'ouïe, ni par le sens tactile; s'il prétend encore entendre, il sera facile de le prendre en défaut. Les diapasons seront, dans ce cas, utilement emplo}^és.

Ce qui se produit pour la surdité se constate aussi pour la mutité. On sait qu'il n'est aucun sourd-muet qui ne puisse prononcer quelques mots. Les simulateurs, voulant trop bien faire, prennent soin de n'émettre aucun son articulé. Ce seul fait devra les rendre gravement suspects.

On a imaginé une foule de procédés pour reconnaître la simulation de la surdi-mutité. Le plus généralement employé consiste à profiter du sommeil des sujets pour les appeler par leur nom. S'ils se réveillent, il leur devient bien difficile de persévérer dans le même

système. Dans d'autres cas, lorsque le sujet se dit demisourd, on peut feindre de croire à son infirmité, s'entretenir avec lui à voix très haute, puis diminuer graduellement la force de la voix, un simulateur continuera presque toujours à répondre et se démasquera.

Mygind préconise encore un moyen d'une application peu-être un peu délicate, mais qui semble ne pouvoir laisser aucun doute sur l'existence ou la non-existence de la surdi-mutité. Il conseille d'administrer le chloroforme aux individus suspects de simulation. Si, pendant la période d'excitation ou au moment du réveil, le sujet n'entend ni ne parle, c'est qu'il est vraiment sourd-muet.

Lorsque la mutité seule est en cause, il faut faire un examen attentif des organes de la parole et de la bouche. « Le mutisme, dit Legrand de Saulle (!), a été simulé quelquefois avec une persistance et une opiniâtreté désespérantes ; la surveillance, le réveil en sursaut, rien n'y faisait. Certains simulateurs, pour ne pas se trahir, ont eu recours à un procédé qu'il est bon de connaître; ils rejetaient fortement leur langue pelotonnée au fond de la bouche et l'y maintenaient au moyen de tampons de linge plus ou moins ingénieux. » D'autres se procuraient une mutité momentanée par l'injection de substances stupéfiantes (datura strammonium)\ mais cette mutité est accompagnée de symptômes généraux, de stupeur et d'ivresse qui rendent toute erreur impossible.

C) Cité par Goguillot. Comment on fait parler les sourds-muets'

Quelle que soit, cependant, l'habileté d'un simulateur, un homme habitué à fréquenter les sourdsmuets s'y trompera bien rarement. L'attitude, le mutisme même, la parole plus ou moins développée, les intonations caractéristiques de la voix, etc., offrent des caractères qu'il est impossible de simuler à moins d'avoir vécu au milieu des sourds-muets et d'avoir un grand talent d'imitateur. Le vrai sourd regarde attentivement son interlocuteur ; le faux sourd, au contraire, de peur de se trahir, baisse le plus souvent les yeux. Le vrai sourd, même dénué d'instruction, sait s'exprimer par gestes et le fait avec aisance. S'il sait écrire, il offre cette particularité qu'il ne fait pas de fautes d'orthographe, sauf des fautes d'accord. Il écrira V arbre est haute, mais jamais V arbre è ho. Il n'écrit pas, et cela se conçoit, comme on parle. (Goguillot).

La première question qui doit se poser est de savoir si la surdité est congénitale ou acquise. On ne pourra généralement la résoudre que par l'interrogatoire des parents ; j'ai déjà, à plusieurs reprises, signalé les difficultés de cette partie du diagnostic; je n'y reviendrai pas. On a dit que l'examen objectif de l'oreille pouvait donner des renseignements utiles, que les tympans ne présentent aucune modification dans la surdité congénitale, et que les lésions de l'oreille moyenne sont le fait de la surdi-mutité acquise. Dans

le chapitre relatif à la symptomatologie, nous avons vu que les choses ne sont pas aussi simples et que les lésions de l'oreille moyenne se rencontrent souvent dans la surdi-mutité congénitale. C'est donc par les commémoratifs qu'on pourra seulement résoudre cette question ; mais il faut bien savoir qu'il ne sera que rarement possible d'affirmer d'une façon catégorique que la surdi-mutité est congénitale et qu'elle ne s'est pas produite dans les premiers mois de l'existence. Pour les surdi-mutités acquises, la détermination est le pi as souvent facile ; les parents disent que leur enfant a entendu et même parlé ; il n'y a alors aucun doute. La connaissance de la cause occasionnelle de la surdité est quelquefois plus délicate, mais on l'obtient à peu près toujours si l'on peut interroger les personnes qui ont assisté à la maladie de l'enfant.

Il est une forme de surdi-mutité, la surdi-mutité hystérique, qu'il est parfois difficile de reconnaître. Elle s'accompagne généralement d'autres stigmates de l'hystérie, et Ton pourra, dans les cas difficiles, s'assurer du diagnostic en administrant le chloroforme. Gomme pour les simulateurs, la parole et l'audition reviendront au moment de la période d'excitation ou pendant le réveil.

Je ne reviendrai pas sur la détermination des causes héréditaires de la surdi-mutité: cette question a été traitée longuement dans les chapitres précédents.

3° Examen de l'état physique et moral des sourdsmuets. — Nous avons vu que les sourds-muets sont

fréquemment porteurs d'affections diverses. Ils sont sujets à la tuberculose pulmonaire , ils ont souvent des maladies du nez, de la gorge, des oreilles : il est indispensable de reconnaître toutes ces affections pour les traiter. Il est d'un intérêt capital de rechercher si la surdi-mutité n'est pas compliquée de troubles cérébraux, d'épilepsie, de folie, d'arriération mentale ou intellectuelle, affections qui obligent à un isolement de ces malades. Ce diagnostic est souvent très difficile et ne peut être fait que par une observation de plusieurs jours. Lorsqu'un enfant, présentant certains phénomènes douteux, est soumis à mon examen pour son admission, on le prend en observation pendant une période de 8 à 15 jours, à l'Institut d'Asnières, et on le soumet à une série d'épreuves qui permettent de l'admettre ou de l'éliminer en toute connaissance de cause.

4° Détermination des restes auditifs des sourdsmuets. — Je ne reviendrai pas sur ce sujet qui a été traité dans le chapitre précédent. Je dirai seulement que, jusqu'à ce jour, seule la méthode de Bezold a donné des résultats satisfaisants.

PRONOSTIC. — Le pronostic de la surdi-mutité est très défavorable. Les exemples authentiques deguérison sont exceptionnels : cependant, il en est d'incontestables. Sans remonter à Hérodote qui raconte qu'un fils de Crésus, atteint de surdi-mutité, fut guéri de cette infirmité,, on trouve dans la littérature médicale

de nombreux cas de guérison de surdité compliquée de mutité. Itard, Deleau, Toynbee, Trôltsch, Urbantscliitsch, Alt, Bogg, Uchermann, Politzer, Lemcke, Hamon du Fougeray, Lavrand, et bien d'autres ont obtenu des améliorations considérables de l'ouïe et même des guérisons complètes. Les cas de surdi-mutité congénitale chez lesquels, ainsi que nous l'avons vu plus haut, les restes auditifs sont plus considérables, semblent plus favorables que les cas acquis ; la presque totalité des guérisons se rapporte à des surdi-mutités congénitales. L'étude attentive de l'anatomie pathologique nous donne l'explication de ce fait.

Je terminerai ce chapitre en citant l'opinion de l'un des maîtres de l'otologïe, du professeur Politzer, de Vienne (l) : « D'après mon expérience, dit-il, le pronostic est plus favorable pour la surdi-mutité congénitale que pour celle acquise. Dans un grand nombre de cas où j'ai constaté, dans l'enfance, la surdi-mutité congénitale totale, j'ai pu observer, quelques années plus tard* le développement de l'audition pour le langage jusqu'à un tiers ou un demi-mètre et au-delà. Dans la plupart des cas, cette amélioration de l'ouïe ne s'est produite que pour une oreille, pendant que l'autre restait sourde. Hartmann cite également une jeune fille sourde de naissance, chez laquelle l'ouïe s'améliora spontanément au point qu'elle put comprendre les mots prononcés directement dans l'oreille. Je n'ai observé la

(') Politzer. — Traité des maladies de l'oreille. Traduit par Joly Paris, 1884, n° 709

guérison complète que dans un cas. Il concerne un enfant de 3 ans qui fut examiné en 1862 dans mon service et enregistré comme sourd-muet sans perception sonore. Dans sa sixième année, l'enfant fut présenté de nouveau par sa mère, avec cette indication que, depuis un an, l'ouïe s'était peu à peu développée, et que maintenant il entendait bien. Par un examen minutieux, je trouvai en effet l'ouïe normale des deux côtés; le langage était défectueux et incertain. Quand je fus consulté par le même P..., alors âgé de 19 ans, en 1878, je trouvai, à droite, l'audition normale; à gauche, à la suite d'une suppuration de l'oreille moyenne depuis un an, la membrane du tympan était perforée et la distance de l'audition pour l'acoumètre était égale à un tiers de mètre, pour le langage murmuré égale à un mètre. »

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