‹ La surintendanteChapitre 13 sur 13 · V. -r'T^'yî · texte numérisé non relu

V. -r'T^'yî

« Rue de Valois.

— Non... à riiôtel... vite. »

Le regard de Peltrot sur Bertliier fut si éteint que le visage impassible tressaillit : « Qu'y a-t-il?

— Le ministère est tombé.

— Et nous?

— Oh! nous!... Plus bas que tous les autres. »

La même idée leur était venue, toute naturelle : recourir, comme le jour du flagrant délit, à celle dont ils n-'avaient plus prononcé le nom depuis ce jour-là. Ils se turent, n'osant avouer que depuis, en cachette Tun de l'autre, ils s'étaient inquiétés d'elle tous les deux.

Enfin Constant hasarda : <l Elle a eu l'autre fois un bizarre évanouissement. »

Marins fit un geste : <s: Je ne sais pas. ^ Mais il ajouta tout haut : « On l'a trouvée par terre. Elle a dû rester plus de deux heures sans connaissance. » Après une pause, il reprit : « La fièvre était intense, hier soir. Le médecin devait revenir ce matin. » Constant murmura : <c Je suis inquiet. »

Très pessimiste aujourd'hui, il pensa que sa femme, 5i nécessaire, pouvait lui manquer; il indiqua cette peur d'une façon détournée : « Faustin Marchai aussi qui est mourant. » Il conclut, d'une formule oratoire : 4i Tout s'en va. »

Quand la voiture s'arrêta devant la porte du vesti-

-fïS

362 Là SOBISTEHDINTE.

bule,Ber(hier, forcé de descendre puisqu'il élalt arrivé, descendit avec celle hâte qui se tetienl. La fraîcheur sombre de l'escalipr l'alTecla douloureusement, il frappa chez Antoinette, aucune voix ne lui répondit; il entra, et il eut l'immédiate impression de chambre mortuaire.

Oui, sans nulle apparente modilicalion en les arrangements d'une chambre habituelle, nous y percevons la mort prochaine immédiatement, avec une puissance de seconde vue qui est peut-être la plus surnaturelle de nos divinations, peut-être le plus animal de nos instincts, l'aboiement de chien de notre chair vivante après la mort qui plane.

Les persiennes closes, — car l'écho des roulements de la rue rouait le crâne de la malade, — la vaste chambre n'était éclairée que par les lueurs éparses des fleurs japonaises brodées en haute saillie dor sur le rouge de la tenture. Sous le dais royal du lit, d'où se descendaient les stores d'une pareille pourpre, sans plis, maintenus en une raideur de chasuble par la solide charpente des broderies, Antoinette se perdait, mignonne, prostrée, en je ne sais quel blanc fouillis ensanglanté jusqu'au fond des ombres par les reflets. Sauvée de la congestion cérébrale qui avait failli la tuer raide, mais ressaisie par la main multiple de la mort, elle succombait à la pelvi-périlonile, et mourait quand même de son sese.

Sur le tapis gris et blanc, épais, presque profond, la discrétion des pas; dans la porte ouverte sans un grincement, la pâleur subitement apparue de Constant et de Marins, leur émotion contenue, le baissement de aupières sur leurs yeux... oui, l'impression inhre mortuaire s'imposait, et en même temps deux hommes, Antoinette eut cette impression. se souleva. Elle fouilla toute l'ombre. Elle vit

LÀ SURINTËNOANTË. 363

d'un seul coup d'œil tout ce qu'il y avait de spécial dans la physionomie de chaque objet, dans l'attitude de chaque personne. Nécessairement, c'est par ellemême qu'elle finit son examen; elle surveilla sa propre attitude. Elle se dédoubla. Elle devint la spectatrice de son agonie, qui fut pour elle, dès lors, une scène jouée : car son cabotinage voyait la scène partout, comme le peintre voit partout le tableau, et le littérateur, la page écrite.

Elle sentit dans la délicate pulpe de son cerveau comme des traversements de clous. Puis elle eut dans la chambre noire de son crâne, une bête aveugle qui allait çà et là très vite, se heurtant aux parois. Il lui parut que ces pénibles sensations' provenaient d'un effort de l'intelligence pour élucider une réflexion qu'il était indispensable de mettre au net, et qui ne parvenait pas à se formuler. Ensuite elle fut soulagée : elle reconnut qu'elle éprouvait un étonnemenl assez curieux, analogue à celui d'un acteur qui, en jouant, croit, suivant l'expression vulgaire, que c'est arrivé, et qui se trouverait également désorienté si son illusion était absolument détruite ou si elle était absolument confirmée. La scène de son agonie la choquait aussi un peu, comme trop pareille aux scènes décrites : de même, le plus réel des romanciers serait surpris, choqué peutêtre, s'il rencontrait tout cru dans la réalité un chapitre d'un de ses romans.

Elle sentit que, outre la fièvre et le trouble cérébral, quelque chose, encore indéterminé, la gênait pour penser clairement. Elle s'aperçut enfin que c'était une espèce de bruit continu, et que ce bruit venait d'ellemême : la fièvre lui arrachait un vagissement. Elle s'enjoignit de se taire, et cela lui fut aisé ; elle découvrit que cette plainte n'exprimait aucune souffrance, n'était qu'un acte réflexe et logiquement injustifiable.

3e4 14 SUBmiFT«DANl£.

Elle eut cependant une certaine fierté d'avoir su obtenir d'elle-même le silence.

Mais elle perçut un autre bruit, en chercha Torigine, vit Constant qui sanglotait dans un coin. En son àme si proche du néants une orgueilleuse comparaison se fit entre sa propre énergie, témoignée par Tarrêt volontaire du vagissement, et la faiblesse de cet homme. Et du mépris, au lieu de tendresse, lui vint pour ce pauvre vieil étudiant, qui pardonnait, qui oubliait, qui pleurait. Ces larmes Toffensèrent comme une chose peu convenable. Il lui sembla que son mari n'était pas dans la note.

Elle eut alors la vision, en série, des diverses attitudes possibles en présence de la mort. Devant ses yeux se succédèrent des chambres, suspendues dans l'espace. Parfois, la série était coupée par des images d'un ordre quelconque, et le hasard d'une association d'idées faisait filer l'imagination sur un chemin de traverse. Mais, aimantée par l'idée fixe, elle revenait chaque fois aux tableau^ d'agonie, où, dans une ombre conventionnelle, les personnages prenaient la couleur de deuil et les mouvements de vigoureux reptiles des personnages qui grouillent dans la fresque du Jugement dernier. Elle parcourait comme une iconographie complète de toutes les agonies décrites ou descriptibles. A chacun des changements à vue, son attention se portait vivement, pour se sauver ensuite, sur le personnage central qui jouait son propre rôle de moribonde. Dès qu'elle fut moins obsédée par les images, elle revint à ridée abstraite d'où elle était partie, d'un rôle à remplir, d'une attitude à garder.

Elle rouvrit les yeux. A présent, Harius était seul dans la chambre. Elle examina toutes choses avec une soupçonneuse attention, pour bien se persuader que son appareil sensitif était intact et qu'elle possédait

encore touie sa raisoa. Elle se trouva en effet éreintée, fiévreuse, douloureuse de partout, mais lucide.

Cependant cette constatation lui procura, au lieu d'un plaisir, une terreur. L'idée fixe de mort s'unissant à l'idée actuelle dé lucidité, elle se représenta qu'elle allait mourir avec sa pleine connaissance, elle eut la sensation anticipée de cette mort consciente; elle se vit émettant avec le plus de lenteur possible un souffle qu'elle savait être le dernier. Puis l'idée non moins fixe de rôle et d'attitude, intervenant à son tour, compliqua ses peurs d'une peur nouvelle, celle de ne pas mourir comme il aurait fallu, de ne pas terminer cette vie toujours si Voulue, si apprêtée, par le dénouement convenable.

Mais à quoi, en vérité, songeait-elle? La scène était commencée; depuis des heures elle jouait, et n'importe comment, sans aucun souci de son jeu. Elle pensa la formule populaire : c II n'est que temps de s'y mettre. » Elle appela d'une voix faible Marins.

Il marcha vers le lit, prit la main brûlante qui pendait, essaya de fixer ses yeux faux et fuyants sur les yeux d'Antoinette, qui exprimèrent avec "effort la tendresse passionnée. Pourtant, ils ne se dirent aucune parole d'amour, n'en trouvant point; ils se contentèrent d'un regard, soi-disant significatif.

« Approche ta chaise, et causons.

— Ne te fatigue pas », dit Marius, qui n'y tenait pas autrement.

Elle répondit gravement : « Je veux profiter de mes derniers instants lucides... Ma lucidité est parfaite actuellement... J'en note les retours et les éclipses... C'est extraordinaire, n'est-ce pas, d'en être arrivé à cette perfection du dédoublement? Je m'analyse. Je m'étudie. y> Elle oublia, dans sa rhétorique, la sincérité de sa peur : < Je me regarde mourir. »

Marius se récria : « Mourir! quelle idée! » Le mot prévu irrita Antoinette, qui répondit ayec humeur : (n Comme tu es banal, mon pauvre ami ! »

Cette critique, en lui procurant dans la scène jouée un avantage sur son partenaire, lui rendit un peu d'aplomb. Elle se mit à parler de là mort de manière à donner Tillusion du sang-froid; mais, en réalité, elle subissait l'obsession d'un cauchemar, qu'elle était obligée d'exprimer en dépit d'elle-même et qu'elle parvenait seulement à travestir avec des paroles calmes.

Elle semblait psalmodier les litanies de la mort : mort moderne, mort dépourvue de tout appareil religieux; mort un peu nue peut-être et un peu sévère, mais parfois mort artiste, mort de raffinés et de névropathes, combinant le souci antique de mourir avec grâce à des spéculations plus neuves : ainsi dégageant la jouissance du stoïcisme à souffrir, mêlant la sombre joie de s'anéantir à des regrets un peu puérils qui ne manquent point d'un certain charme suranné, assaisonnant la jubilation d'un pessimisme enfin satisfait avec les regrets de la chair, qui malgré le pessimisme intellectuel a le goût de la vie; mort consciente; mort néo-païenne; mort précieuse : ne serait-elle point, cette mort, la moins douteuse et la moins prévue des voluptés?

Oh! l'Euthanasie, rêve suprême des artistes et analystes forcenés ! Jouir de la mort et noter sa jouissance ! Si Antoinette, réellement, attribuait au dédoublement factice de la personne tout l'orgueil humain, son présent orgueil était juste, car deux femmes étaient bien distinctes en elle ; l'une grisée de rhétorique abstraite, l'autre assaillie par d'eflroyables images en correspondance avec ces sereines abstractions ; une femme philosophe, et une femme humaine qui riait de la première sardoniquement.

Non, elle ne l'atteignait pas, l'Euthanasie. Avec l'en-

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thousiasme de son discours sa fièvre s'échauffait^ et avec sa fièvre sa terreur; et si elle avait osé êlre franche, au lieu de tous ces mots vides, elle aurait pleuré : e: Ne me laisse pas mourir ! ^ en jetant au cou de Marius ses tièdes bras nus. Car elle était comme une petite fille. Elle se disait qu'elle ne mourrait pas tout à fait, tant que Marius demeurerait près d'elle; s'il avait voulu sortir, elle eût crié! Mais elle parlait, toujours, toujours, comme les gens ivres dont les inconscientes phrases ae s'enchaînent que par une habitude de l'esprit à qui la logique est naturelle, pour qui l'incohérence serait un effort. Euthanasie ! Idées modernes de la mort! Elle répétait obstinément ces mots en contradiction violente avec son état intime.

Ah! la vérité transcendante est bien inaccessible à présent. Les préjugés héréditaires étaient bien plus commodes. Le premier entendement venu n'est pas un flacon assez hermétique pour retenir le subtil alcool des vérités contemporaines. Et peut-être est-il tout proche, le jour où cette liqueur deviendra tellement capiteuse que seuls les cerveaux de génie en pourront supporter les fumées.

Misérable intelligence ordinaire sous l'oripeau de son enveloppe exceptionnelle, Antoinette s'efforçait en vain à l'heure terrible de se raccrocher par des bribes de phraséologie à la sérénité philosophe et artiste qu'elle avait magistralement feinte aux heures de vie et de santé. Mais la voix faiblissait; la cabotine jetait le masque. Elle n'était plus que la pauvre petite grisette, la grisette qui a beaucoup péché, qui se repent à l'article de la mort, qui s'éteint avec une larme sentimentale — en se confessant!

Un prêtre ! Cette pensée lui resurgit en son esprit de fille de portier, de femme du peuple ! Pour la plèbe qui ne croit à rien, la soutane est pourtant nécessaire aux

quatre époques de la vie : le baptême, la première communion, le mariage et la mort. Dernière humiliatioa pour ce cerveau' qui si longtemps s*était cru un grand cerveau : tandis qu'avec une comédie de sang-rroid, sous le dais de pourpre brodé d'or, sa voix involontaire récitait la leçon apprise de la mort stoïque et raffinée, toute la construction factice de cette intelligence se désagrégeait subitement dans une agonie intellectuelle; et il ne restait plus d'elle entre ces draps mortuaires que la fille d'autrefois, folle de mourir, hantée par la vision de la seule mort qu'elle fût apte à concevoir, la mort traditionnelle, avec un prêtre au chevet et des cierges sur la table de nuit.

Ah ! quel beau cri de sincérité elle eût poussé^ si le fantoche hypocrite qui se raidissait au pied de son Ut avait sourcillé un instant, au lieu d'écouter froidement ces prétentieuses inepties, posé comme un disciple de Socrate dans les tableaux d'école qui représentent la mort du Sage! S'il avait dit une parole de tendresse vraie au rappel des amours d'autrefois ! S'il avait pleuré comme son mari tout à l'heure! Mais il restait furieusement dans la note, lui ; si bien qu'elle eut la honte de la pensée qui la travaillait; mais comme elle ne pouvait plus s'empêcher de l'exprimer à la fin, elle voulut du moins l'excuser par de hautes raisons, l'amener peu à peu avec jjeaucoup de précautions oratoires.

Elle revint aux propositions philosophiques. Le positivisme contempprain le' déclarait : certaines vérités tombent sous notre connaissance; d'autres nous échappent, nous échapperont toujours, par la constitution même de notre esprit. La science délimite un certain domaine de Tincognoscible, réservé aux métaphysiques et aux religions. Autrefois, l'homme, affamé de certitude, voulait que les vérités inconnaissables nous eussent été révélées par la puissance suprême : la caractéris-

tique de l'esprit moderne est cette faculté que noiis avons de nous passer, sur ces points-là^ de certitude, d'atteindre au vrai scepticisme - — ce scepticisme qui n'est pas seulement un scepticisme d'apparence, c'està-dire un dogmatisme voilé : enfin un scepticisme sincère dans son doute, dans son ignorance. Douter, et souffrir du doute , c'est déjà beaucoup. L'idéal , ce serait d'être sceptique avec tranquillité. Il faut pour cela une âme trempée bien fortement.

« Ou bien, peut-être cela tient-il à l'éducation, à une hérédité privilégiée... Croiraisrtu, ajoula-t-ejle par le plus flagrant des mensonges, croirais-tu que je n'ai" jamais été troublée, moi, par cette inquiétude des destinées futures qui empoisonne tant de jeunesses d'hommes. Non, jamais... Je découvre chez d'autres une religiosité instinctive... toujours sensible, même lorsqu'elle est vaincue par la raison... Il y a un besoin de.^. Chez moi, non.., »

Marins alors laissa entrevoir ses propres opinions. Jadis voltairien par esprit classique, il avait cru en Dieu, fondant sa croyance sur l'argument des causes finales. A présent, il était athée, par esprit politique, rejetant les causes finales, sur la foi de Darwin et des évolutionnistes qu'il n'avait pas lus ; athée hargneux, aboyant après les chausses du Dieu auquel il ne croyait psls.

ç Une chose pourtant m'a toujours inquiétée, reprit Antoinette plus fiévreuse : la question morale. Et il est tout simple qu'elle me préoccupe davantage encore aujourd'hui, puisque l'heure de l'examen final a sonné. J^ai toujours estimé que le bien était quelque chose comme le beau. J'ai regardé la morale comme une sorte d'art, et j'ai cru que l'essentiel était de ne pas agir comme tout le monde, de pratiquer cet art avec une certaine originalité. Eh bien ! aujourd'hui j'ai des

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doutes comme tous les artistes. Je n'ai pas voulu suivre le chemin battu. Si je m'étais trompée? Si mon esthétique baudelairienne de la vie, qui a préféré souvent une perversité voulue à la banalité des vertus bourgeoiseSy était une erreur? Je crois toujours qu'il y a une morale particulière pour chaque individu ; mais si celle que j'ai choisie était trop fantaisiste pour une personnalité médiocre comme la mienne? Si ma théorie paradoxale n'était applicable qu'aux grands artistes moraux, et si moi je n'étais qu'une femme de la foule, ayant essayé de justifier ainsi, après coup, ses mauvais instincts et ses débordements?

. — Calme-toi, calme-toi.

— Mais alors, réponds-moi, dis-moi donc quelque chose ! Dis-moi que j'ai bien fait, que je ne suis pas coupable, que je n'ai rien à craindre, qu'il ne m'arrivera rien... Oh! tiens, je t'en prie, aie un peu pitié de moi. Je vais mourir. Ta petite femme va mourir. Tu ne peux pas avoir oublié, n'est-ce pas? tout ce que nous avons fait ensemble. Tu ne peux déjà, à cause de la mort qui vient, avoir assez le dégoût de ce pauvre petit corps que tu as tant caressé, pour ne pas me prendre en pitié. Marins, mon petit Marins, fais ce que je te demande, je t'aime tant! Tu sais qu'on ne doit rien refuser à ceux qui vont partir. On n'a pas besoin d'être d'une religion pour dire que la volonté des mourants est sacrée... mon petit Marins... sans ça, vois-tu, il vaudrait mieux croire à un tas de bêtises, si ça pouvait vous empêcher de faire de la peine aux autres... Je t'en prie, écoute, je veux... Tu as deviné déjà, n'est-ce pas? Eh bien! oui... alors, dis-le toimême... Non?... Enfin... je t'en prie... je veux un prêtre!... »

Il recula, il tomba dans le fauteuil au pied du lit.

Elle poursuivit presque bas : « On n'en saura rien.

' rst*.

Je sens bien que c'est bête. Je te demande ça, tu comprendSy ce n'est pas que je croie. Je sais bien que c'est des blagues, tout ça. C'est une faiblesse de mourante. C'est parce que je n'ai plus toute ma raison. Je m'en rends très bien compte. Mais tu comprends que je ne cherche pas à la ressaisir. Il y a des cas où il est complètement inutile de faire des efforts de volonté. Le principal, c'est que je m'en aille tout tranquillement, sans inquiétude. On a des choses comme ça dont on n'est pas maître et dont on rit tout le premier. Je trouve ça idiot ce que je te demande, tu sais, mais ce n'^est pas une raison. Pour une fois que j'ai un caprice, tu peux bien le satisfaire. Si ce n'était pas absurde, ce ne serait pas un caprice. Je suis une femme, c'est pour ça que je n'agis pas toujours par raison, mais beaucoup par sentiment. Voyons. Je veux un prêtre, je t'en prie. Sois gentil, Marius!... Tu ne peux pas refuser un prêtre à une femme qui a couché avec toi si souvent. »

Elle se dressait vers lui, coquette, adorable. Il se leva, recula encore, lentement, jusqu'au fond de la chambre, avec un seul geste : la main essuyant le front, comme s'il était fou; puis il disparut, et elle retomba avec un cri de détresse qu'il n'entendit point.

Il traversa des pièces, arriva dans le cabinet de Constant, le trouva devant son bureau, assis, pleurant dans ses papiers comme un enfant sur un pensum. Marius, les deux bras en l'air, égaré : « Elle demande un prêtre !

— Eh bien, sonne, et dis qu'on aille en chercher un.

— Ah ! çà, tu n'y penses pas! On dira que nous pactisons avec la droite ! »

Constant leva les épaules.

« Voyons, reprit Marius, ne perdons pas la tête, ça n'arrangera rien. Je conçois tes scrupules. Tu n'admets pas que l'on contrarie les volontés suprêmes. Tu n'im-

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poses pactes propres crojaaces aux gens qni t'entourent. Trè« bien. Mais il ne faut pas aller trop loin. Raisonnons : si sOus n'étîous pas des gens à idées établies, si nous conservions des doutes, je comprendrais fort bien que tu ne voulusses pas prendre la responsabilité... Mais enfin, nous savons... avec une certitude absolue... que la présence d'un prêtre n'; fera ni cfaaud ni froid, n'est-ce pas?... Ce n'«st donc là que la faotaisie d'une cervelle déjà troublée... D'ailleurs, elle en convient elle-même. »

Constant, blême, frappa la table du poing, cria d'une voix blanche : « Est-ce que tu es le maître ici?... Elle veut un prêtre? Va toi-même lui en chercher un! »

Pellrot sortit pour réfléchir. Il s'assit sur une marche de l'escalier. Au bout d'un quart d'heure de méditation, il eut une trouvaille admirable de tartuferie. 11 rentra en souriant dans la chambre d'Antoinette. ■: On ne peut rien te refuser, lui dit-il. Seulement tu comprendras d'autre part que nous conservions certains ménagements... Attends, écoute... Alors, j'ai pensé qu'il fallait au moins choisir un prêtre dont la personnalité fût en quelque sorte une excuse... Le père Jodon me parait tout indiqué... Ses idées libérales... Ses conférences à Notre-Dame, qui ont fait un certain bruit... j'oserais presque dire un certain scandale... »

Elle lui coupa la parole : a J'accepte... Oh ! ce n'est int pour favoriser votre sale politique, vos sales cal- Is... Mais le dominicain que vous me proposez est un prit large. Il connaît l'&me contemporaine. 11 me mprendra, celui-là... Allez... Laissei-moi seule. » Sous ces apparences de dédain, il se cachait de l'adiration naïve pour la présence d'esprit de Marius. itoinette lui sut gré d'avoir imaginé un subterfuge i déguisât cette fantaisie de honteuse faiblesse en un te de suprême bon ton. Il lui plaisait de remplacer la

confession à un prêtre impersonnel, par un entretien sur les choses métaphysiques avec un orateur libéral et artiste. Puis la robe blanche du dominicain est plus décorative qu^une soutane.

Longtemps de minces détgfils l'occupèrent : dénommerait-elle le père Jodon € mon père ]», ou simplement « monsieur » ? Elle se décida pour la première appella' tion : puisqu'elle mandait un prêtre, il lui paraissait délicat de se conformer à l'étiquette ecclésiastique. Si elle s'adressait à un archevêque ou à un prince, ne leur dounerait^elle point de la Grandeur ou de l'Âltesse, en dépit de ses opinions religieuses et politiques ?

Lorsque le dominicain fut introduit, M"® Berthier le contempla en silence quelque temps, avec plus d'admiration pour son costume que de respect pour son caractère. La face rasée présentait une frappante ressemblance avec celle de l'acteur Chantreuil, mais le front plus développé indiquait un penseur; le feu du regard était plus pétillant chez le comédien, plus noir et plus égal chez l'ecclésiastique. Tous deux avaient le nez au vent.

€ Mon père, dit Antoinette, je vous ai appelé à moi. »

Elle allait s'expliquer au sujet de sa mort imminente ; mais depuis rentrée en sa chambre de cette robe, les termes qui signifient la mort lui paraissaient empreints d'une horreur sacrée. Elle se tut, hésita, puis proclama emphatiquement : « Je suis une grande pécheresse.

— Ma fille, dit-il, de loin, et sans un geste qui rappelât l'action oratoire applaudie à Notre-Dame, méfiez-vous de la vanité qui se glisse à l'insu de vousmême dans vos paroles. N'attribuez point la grandeur à vos péchés : confessez-les simplement et avec une humilité vraie. »

Antoinette rougît un peu : cette réponse lui fit l'effet d'une impertinence. Puis elle songea combien la re-

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marque du père Jodon était juste, fine, et dénotait une pénétrante psychologie. Elle en sourit discrètement, et répliqua d'un ton complimenteur : < Mon père, je connais la subtilité de votre obseryalion ; c'est pourquoi j'ai eu recours à vous, comme à l'analyste le plus capable de porter la lumière dans le labyrintlie d'une âme compliquée.

— Yoilà de bien grands mots, dit le dominicain rudement, mais plutôt avec le dédain d'^un penseur qu'avec une évangélique simplicité. — Quelle haute idée avezvous donc de vous-même pour exiger que Dieu vous parle par une bouche célèbre ? Tous ses ministres sont égaux. Si vous m'avez appelé à vous pour me confesser vos fautes, repentez-vous d'abord d'avoir choisi par vanité un prêtre injustement fameux : ignorez-vous d'ailleurs que j'ai reçu l'ordre de renoncer à la gloire qui est toujours un scandale, et que j'ai obéi ? — Si vous m'avez appelé afin que je fixe quelques-uns de vos doutes, je vous le dis en vérité : le plus modeste des prêtres pouvait dessiller vos yeux aussi bien que moi, car le p'us modeste des prêtres possède tout entière la science du bien et du mal, qui est tout entière contenue dans les évangiles. — Si vous avez cru trouver en moi ce que le monde appelle des idées larges, détrompez-vous. J'ai pu croire et professer- naguère certaines doctrines. L'autorité pontificale me les a interdites : j'ai cessé d'y croire, car la preuve de mon erreur était dans cette défense même, provenant de celui à qui le Seigneur accorda la grâce ineffable de ne faillir jamais, i^

Irritée d'abord comme une mondaine en présence d'un homme mal élevé, puis peu à peu subjuguée par l'éloquente parole, Antoinette fut humble franchement. Avec une certaine bonne grâce, elle reconnut qu'elle avait obéi à une pensée de vanité. Le père Jodon, flai-

rant enfin la sincérité, s'adoucit. Il s' approcha du lit, prit un siège, et, les bras en croix, il écouta.

Alors elle essaya de lui expliquer sa morale, son esthétique de la vie, comme tout à l'heure à Marins, mais d'une voix toute timide, presque enfantine, avec de tortueuses phrases pleines d excuses et de repentirs d'expressions. A mesure, elle s'apercevait que ses théories devaient être non point inacceptables, mais inintelligibles au prêtre, à cause, non de sa foi, mais de sa constitution intellectuelle. Lorsqu'elle en vînt à son idéal pervers, elle comprit clairement l'inutilité de pour* suivre. Allons ! Elle avait fait une sottise* Bizarre idée dé demander un prêtre, elle qwi ne croyait à rieri de ce que les prêtres enseignent ! Car elle ne croyait pas. Oh î ce n'était pas cette fois une pose d'irréligion, non, très simplement, très sincèrement, elle ne croyait pas, elle le sentait bien. Et elle se tut, toute confuse, craignant d'avqir fait elle-même une chose peu convenable en dérangeant cet homme pour rien.

Le père Jodon, qui l'avait écoutée avec une attention pénible, dit un peu naïvement : (c Ma fille, ce tableau étrange de votre vie que vous venez de m'achever, semblerait signifier que vous ne croyez à aucun des dogmes de notre sainte Église. Toutefois en convoquant Dieu à votre chevet, vous avez eu la pensée qui fait tout pardonner. Espérez en lui. »

Espérer ? Non. Espérer quoi ? Elle n'espérait rien. Seulement, elle devinait que le prêtre allait lui poser des questions, et qu'elle ne pourrait pas mentir : alors, il comprendrait qu'il n'avait rien à faire ici, il s'en irait, et elle resterait seule, abandonnée, sans personne pour l'aider à mourir.

« Mon père, reprit-elle très émue, pourvu que l'on se rende compte de ses fautes et qu'on s'en repente, on n'a rien à craindre, n'est-ce pas?... La destinée future

...s'il y a une destinée future... n'est pas attachée à une croyance... qui... :»

Il dit avec stupeur : « Vous ne croyez donc pas ? r^

Elle se désespéra : c Mais je ne peux pas ! Je ne peux pas ! Soyez juste, voyons, ce n'est pas ma faute, n'estce pas?... Ah ! par exemple, c'est trop fort, une religion qui vous fait un crime...

— Ne blasphémez pas, dit-il d'un ton sec, atteint comme par une injure personnelle : j'élève mon cœur vers Dieu et je le supplie de vous accorder la foi. »

Elle haussa les épaules. Il se leva. Elle supplia : € Ne m'abandonnez pas.

^ — Croyez-vous aux commandements de Dieu et de l'Église ?... Dites-moi que vous croyez : sans cela, qu'aije besoin ici ?

' — Vousne pouvez pourtant pas vouloir que je mente au moment de mourir ! Je ne crois pas, eh bien ! je ne crois pas, voilà ! » .

Hais comme lentement le prêtre se retirait, elle jeta un cri de détresse : « Je n'y crois pas, . vous entendez, je n'y crois pas à votre religion, mais je sais ce qu'elle vous ordonne : votre devoir est de ne pas laisser les gens mourir désespérés. Essayez quelque chose, voyons, estce que je sais, moi ? Vous êtes donc un prêtre de rien du tout, pas plus capable de me consoler que les médecins de me guérir ? »

Elle s'arrachait de son lit. A la porte, l'homme de Dieu, impassible, se retourna, et avec un beau geste, le premier : « Je ne puis, dit-il, qu'intercéder pour vous auprès de Celui qui seul guérit et console. Madame, je vais prier. »

Elle retomba sur son oreiller à plat, convulsée, les doigts crispés, les dents grinçantes : « Cabotin, va, toi aussi ! >

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Le père Jodon rencontra dans le vestibule M"« Renaudin, et, en s'inclinanl, il se gara d'elle avec ce respect fuyant des prêtres quand une femme passe. Elle s'arrêta, inquiète de cette apparition ecclésiastique. Même pour les esprits dénués de toute superstition, les choses par trop imprévues prennent, dans les occasions graves, des allures de présages. Or Faustin Marchai était en train de mourir au troisième pendant que sa belle-mère agonisait au premier; il venait d'appeler Suzanne par quelques lignes d'une écriture tremblée. Elle savait bien, elle savait avec certitude que Marchai ne demanderait pas un prêtre ; mais elle ne pouvait s'empêcher de penser à la mort prochaine de son ami, à propos de ce dominicain inattendu.

Elle monta. Elle entra dans l'atelier. Faustin lui tournait le dos. Il était voûté, assis devant une toile où il peignait, d'après des esquisses autour de lui éparses, un ciel tout pâle de printemps, et la divine puberté d'une terre brune, duvetée des premières végétations.

Il ne put se lever. Lorsque Suzanne fut assise auprès de lui, il lui prit les deux mains. Après un long silence, il lui désigna, d'un signe de tête, le tableau, et dit: « Est-ce bien, ça, pour finir ?

— Oh!...

— Je vous en prie... » Et par un sourire, il arrêta sur les lèvres de Suzanne la banalité.

Puis il travailla; et sa main qui, au repos, tremblait d'une façon continue, posa sûrement quelques touches. Ce petit détail d'énergie émut M"® Renaudin.

« Quel hôpital, hein ! dit-il avec détachement. On meurt ici à tous les étages. »

Elle l'interrogea des yeux.

« Vous ne savez pas ? Ma belle-mère... Elle est perdue.

— Perdue ! )> répéta Suzanne consternée, faisant un instant retour à des préoccupations personnelles.

Lui, avec un sauvage égoïsme d'artiste : € Une mort dont je ne profiterai pas, c'est dommage. J'allais enfin travailler tranquillement : le ministère à bas, M'"'' Berthier disparue, plus de commandes... Enfin!... J'ai encore trois semaines environ devant moi... En somme, c'est tout ce qu'il me faut pour achever ce petit tableaulà... Et cinq ou six œuvres, c'est peut-être assez pour prouver à ceux qui feront un tri dans la grande saloperie des toiles contemporaines, que je n'étais pas abso-* lument une moule. i>

Il reprit : « Vous savez, elle est à peu près folle... Des fantaisies !... Elle a fait venir un prêtre.

— Ah ! c'est elle qui... J'ai rencontré en effet...

— Vous n'avez pas, j'imagine, soupçonné que c'était moi?... >

Il s'anima un peu : € C'est très curieux, les maladies comme la mienne : on sait d'avance la date, l'heure presque du dénouement... Je garderai, paraît-il, ma lucidité jusqu'à la fin, et je ne serai guère plus faible qu'à présent. Je pourrai tout disposer pour mourir décemment. Je rangerai mes affaires. Tout à fait au dernier moment je vous écrirai un mot, Suzanne. Je fermerai bien l'enveloppe et je la cacherai là, dans le troisième carton, parce que, si on la trouvait, je crois qu'on la jetterait. Vous la prendrez vous-même... Ensuite je me poserai sur mon lit, et j'attendrai... Je vous avoue que je suis un peu étonné de rester si calme. C'est à vous que je dois cela. »

Elle ne pouvait pas répondre. Il lui dit : a Je n'y vois plus assez bien, conduisez-moi jusqu'à la fenêtre. :»

Elle le souleva. Ils furent très longs pour arriver jusqu'à la fenêtre ouverte. On voyait de là tout le Bois de Boulogne, de houleuses cimes vertes jusqu'à l'hori-

LA SURLNTENDANTE.

zon et le ciel était tout simplement bleu." Ils en burent longtemps la lumière, sans parler.

Puis le peintre dit ; « Ce que je vous dois est extraordinaire. Vous avez arraché une taie qui était sur les yeux de Tartiste. Vous avez doué l'homme d'une si mâle philosophie qu'il accepte la mort sans colère, en pleine jeunesse. Vous avez débouché mon cœur. Je ne suis pas une intelligence aussi haute que la vôtre. Ainsi vos amitiés toutes pures, Suzanne, ne sont pas à ma portée. Je vous ai, je crois, aimée d'un sentiment plus naïf, plus vulgaire si vous voulez, et vous êtes la veuve que je laisserai. Vous fûtes mon initiatrice, mais vous fûtes aussi toute la douceur de ma vie. Vous fûtes même la véritable mère de ma fille, car l'autre, que je ne nommerais pas devant vous, n'est pas plus une mère pour cette enfant qu'une femme pour moi. y>

La tête de Suzanne, qui pleurait de lourdes larmes, s'était inclinée jusque sur l'épaule de Faustin. Il baisa ce beau et cher front. Il dit ensuite gaîment, légèrement presque : « Voyez-vous, ma chérie, l'amour, cela existe encore, cela peut encore se rencontrer quelquefois, dans les cas exceptionnels comme ici, entre un mourant...

— Et une vieille fille, dit-elle.

— Que ferez-vous, ma bien-aimée, lorsque je ne serai plus là ?

— J'ai songé, dit-elle, à me cloîtrer complètement, fallût-il pour cela prendre l'habit. Quant à moi, je ne verrais à cela aucun inconvénient ; vous le savez, mon ami : je ne m'offense point des expressions un peu grossières par lesquelles les religions positives traduisent Dieu au peuple, et j'adopte moi-môme quelquefois le symbolisme des dogmes. Mais ce projet de retraite dans un couvent, à peine paradoxal à mon sens, pourrait être envisagé par d'autres personnes comme une manifes-

tatîon hypocrite, et cela me répugne. D'ailleurs, je ne saurais me soumettre à la puérilité de certaines règles. Et enfin je ne resterai pas seule au monde, je ne puis vivre encore dans la contemplation absolue : j'ai des devoirs à remplir, j'ai à nourrir mon père, j'ai à former votre fille qui est maintenant la mienne. »

Faustin lui dit, au sujet de l'enfant : « Si elle doit elle-même devenir une artiste, écartez d'elle ce qui fut le malheur de ma vie d'artiste : l'inconscience. »

A la fin, il conclut ainsi : < Je viens de vivre une heure complètement heureuse, au moment précis de mon existence où toutes mes facultés se trouvaient à point pour apprécier le bonheur^ Je partirai donc sans regret et sans rancune contre la vie. Maintenant, Suzanne, il faut que nous nous disions adieu comme des gens qui ne se reverront jamais. Regardez-moi bien en face. Nous ne croyons tous les deux à la survie de nous-mêmes que dans la mémoire de ceux qui nous ont aimés. Ainsi, l'image que vous allez emporter, c'est tout ce qui restera de moi dans quelques jours. »

Mais elle ne put supporter la vue de ce visage décomposé, et elle éclata en sanglots.

Lorsqu'elle sortit de l'atelier, quelque chose déjà était changé dans son maintien. Elle avait cette démarche des femmes que personne ne possédera et dont la virginité se réserve. Ses pas ne s'entendaient point.

Au premier étage, elle s'arrêta. Il lui sembla qu'elle devait inaugurer ici même la tâche de dévouement et de sacrifice à laquelle elle voulait se consacrer désormais. La mort attire ceux qui sont voués aux œuvres charitables. Elle demanda la permission d'entrer dans la chambre de M"*" Berthier. L'ombre était nuancée de pourpre et d'or, à cause de la royale tenture, malgré la

-Vnt' i.

LA SURINTKNDANTE. 38 J

pâleur de Tunique lampe voilée d'un grand abat-jour en soie pâle et en dentelles.

Antoinette délirait doucement. Elle sourit à Suzanne^ et murmura : « Personne ne m'a consolée, ni eux ni le prêtre. »

M"* Renaudin hésitait, demeurait loin. Antoinette lui fit signe du doigt : « Venez... Oh! je vous en prie, venez... »

Suzanne se pencha sur le lit, toucha les paumes de la malade. Avec un peu d'emphase, mais en baissant les yeux, elle dit : « C'est assez d'avoir aimé une minute pour 4u'ii vaille la peine d'avoir souffert tout le reste de sa vie.

— J'ai aimé! j'aîaimé! » répliqua la Surintendante vivement. — Aimé? Oui.^. Mais hélas! Son amour ii'ai, l'avait-elle assez gâché avec du cabotinage imbécile!... Son amour vrai? D'où lui était-ce venu, cet amoui^là?... Peut-être, tout bonnement, d'une ardeur de femme à l'âge critique?... Oui... Mais riridîgnité des causes n'implique pas l'indignité des effets... Elle répéta obstinément : « J'ai aimé... j'ai aimé... » Oui... Maiscelui qu'elle aimait, ill'avait méprisée... Suzanne, sans se douter qu'elle répondait aux secrètes pensées de la mourante, murmura au hasard : « L'essentiel n'est pas d'être aimé... Aimer suffit. i>

La cotisolatrice se retira. Antoinette dit : ^ Adieu. » Puis elle se rappela. Elle retrouva en sa vie une minute de passion vraie, une minute surtout de sincérité indéniable : lorsque celui qu'elle aimait l'avait surprise, dans une posture honteuse, avec ce misérable, et qu'alors elle s'était sentie mourir. Eh bien! cela, oui, cet épouvantable saisissement de pudeur, c'était la sensation la plus complète et la plus noble de sa vie.

Le Présîdenl de la République ne pouvant réussir à constituer un nouveau cabinet, les ministres démissionnaires faisaient l'intérim depuis une semaine; de sorte qu'Emile Boucart n'avait pas encore pris possession de sa sinécure, et demeurait astreint à faire acte de présence rue de Valois. Ce matin, la corvée prolongée contre toute attente, l'irritait cependant un peu moins que les jours précédents : il ne passait au bureau que pour y palper ses appointements du mois, et il y devait rester d'ailleurs peu d'instants, car c'était aujourd'hui, 30 juillet, les funérailles de la Surintendante. Malgré l'étouffante chaleur, Emile portait une redingote noire. '

Il acheta son Ft^aro en face du café de la Paix; mais il ne prit même pas la peine de le déployer avant d'avoir traversé de biais le carrefour des écrasés : car il était sûr de trouver à la première page la rubrique, devenue quotidienne: La Crise, Gâchis, septième jour... — Gâchis, huitième jour...

Avenue de l'Opéra, il mit sa canne sous son bras, ouvrit le journal, et vit, en grosses lettres, au titre do premier Paris : Le mouve&q ministère. Le saisissement de sa joie fut si vif, qu'il ne songea pas k parcourir la liste des nouveaux secrétaires d'État.

Il conclut que la présente journée était décidément une journée de bonne chance, une journée à caillou

'TIBTW^S^^ ' . - . . ^j.. . .. ^^.^ .^,. ,

LA SURINTEMDANTE. 383

blanc. A ses yeux, la publication des décrets présidentiels avait pour unique résultat de le soustraire luimême à l'esclavage du bureau. De plus, Fernande viendrait à l'enterrement de M"* Berthier en un demideuil de convenance, et il était amoureusement curieux de I9 voir pour la première fois vêtue de noir. Enfin, comme l'enterrement, presque officiel encore puisque Constant Berthier ne devait transmettre son portefeuille que le soir, était purement civil et réduit à un convoi de la maison au cimetière de Passy, toutes les femmes du cercle intime de la morte devaient aller jusqu'à la tombe; Emile comptait bien se glisser dans la voiture de M"** de Bueil et avoir tout le temps devant les yeux la jolie tête écrasée de cheveux blonds pour le distraire pendant qu'il accompagnerait M°* Berthier à sa dernière demeure.

Il monta droit au bureau technique. Tous les employés, au lieu d'être assis à leur table, se groupaient devant la cheminée, debout, en position pour parler et ne disant rien, ainsi que cela se pratique dans les maisons mortuaires. Tous portaient des redingotes de coupes diverses, dont la confection résumait leur caractère individuel, dans une psychologie du vêtement.

Après Emile, Dumoustier parut, en retard, parce qu'il sortait de chez le coiffeur. Il serra des mains silencieusement. Cocheteux, le sous-chef, entra, un claque luisant sur la tête et des dossiers verts à la main.

a Âh! non, cria Roudillon, pas de blague aujourd'hui! Vous n'avez donc pas vu les affiches? » Il venait de coller des pancartes sur les murs et sur les glaces : Fermé pour cause de décès.

Mais les portes battirent et Lanjalley fit une de ses entrées en bourrasque, jeta des paquets de minutes sur tous les bureaux: « Souchon!... Une lettre, deux lettres, trois lettres... Bédouin!... Brimaux!...

— Eh bien! et renterreraenl?

— Je m'en f...! .

— Sale boutique ! >

Emile blagua : « Êtes-vous crevant, mon cher ! C'est moi qui me félicite de n'être plus sous vos ordres!

— Tiens, c'est vrai, vous ne rentrez pas ici... Compliments... :»

Par un de ces brusques revirements qui lui étaient familiers, Lanjalley se fit très rond, très camarade. Alors la cordialité devint générale. Là-*dessus Fessart, dit Rigolo, se présenta en grande tenue de garçon de bureau, petonnant, branlant sa tête blanche ébouriffée, plus vieux avec ceiie apparence d'un uniforme d'invalide. Aussitôt, là grosse gaieté qui couvait éclata. Des gens du peuple se seraient embrassés : ces messieurs, du moins, se sentirent très bons amis.

Roudillon déclara tout net qu'il ne copierait pas ses lettres : le deuil lui donnait la crampe de. l'écrivain. Puis il se mit à encadrer de noir son papier coquille.

« Voyons, mon petit, dit Lanjalley, pas de farce: nous allons être forcés de filer tout à l'heure, et il faut que ce soit prêt avant.

— Comment ?. . . Vous m'embêtez ! . . . Est-ce que nous savons seulement ce que nous sommes? Sommes-nous un ministère, un sous-secrétariat d'État, une direction?

^- Tiens, au fait! dit Cocheteux, il parait que nous avons un cabinet. Je n'ai pas lu le journal.

— Voilà, le Figaro^ dit Emile: c'est-à-dire que la France possède un ministère, mais que nous, personnellement, nous ne possédons pas même un sous-secrétaire d'iîitat.

— C'est insensé ! soupira Hédouin. Le ministère des Beaux-Ârts était une institution vraiment.. •

— Démocratique! ajouta Souchon.

LA SURINTEHDANTE. - 385

— Vous voyez bien, interrompit Roudillon, que, puisque nous n'existons plus, nous ne pouvons plus copier de lettres : je pense, donc je suis, — je ne suis pas, donc je n*écf is pas.

— Qu'est-ce que vous chantez? Est-ce que vous croyez que nous avons besoin d'un Berthier quelconque pour fonctionner? Une administration, mon petit, c'est une machine qui marche toute seule. .Je veux bien qu'il ait donné une bonne chiquenaude qui a un peu activé le mouvement : voilà d'ailleurs le seul résultat pratique de ses idées cocasses. Eh bien! ça, va, ça roule, on n'a plus besoin de lui... Allons, vite, copiez-moi ça, nous avons encore trois quarts d'heure... Vous comprenez que la mort de cette grue ne supprimera pas les examens de fiîi d'année pour le certilîcat d'aptitude. »

On s'empressa. On se partagea la besogne sans chipoter. On expédia beaucoup mieux qu'à l'ordinaire et beaucoup plus vite. Les plumes grinçaient. Ceux qui avaient fmi les premiers disaient tout bas à un camarade, en souriant : « Voyons, j'ai fini... Voulez-vous me passer une de vos lettres, que je vous aide ?

= — Ah çàl cria Boucart, qui ne faisait rien, et la Sainte-Touche? C'est aujourd'hui. On ne va pas nous forcer à revenir ici après l'enterrement! i^

Hédouin, très complaisant, monta jusqu'à la caisse ;. mais il revint, ému, disant que le caissier était déjà parti, et que, de tous les bureaux, on descendait.

« Filons!

— Rue de la Faisanderie?... Comment va-t-on làbas ?

— Il me semble que la Princesse aurait bien pu nous payer des sapins. ^

Lepargnéux, en homme qui a pioché YIndicateur des Omnibus, avertit ces messieurs qu'il en connaissait un très commode, un grand omnibus à trois chevaux, celui

386 LÀ SURINTEMDâNTE.

du Palaîs-Royal-Étoile-Trocadéro. On y trouverait facilement des places, puisqu'on le prendrait à la tête de ligne, et Ton pourrait descendre, soit devant le cimetière où il passait, soit à Tautre tête de ligne, au bout de l'avenue du Trocadéro, au coin même de la rue de la Faisanderie.

On se leva vivement. On se brossa entre soi les dos de redingotes. Dans l'escalier, on cria aux collègues des autres bureaux : « A l'omnibus, n'est-ce pas ? > Le mot d'ordre circula, et tout le personnel du ministère courut à la station pêle-mêle, garçons, chefs, directeurs et commis.

Dans la rue, Emile heurta Suzanne Renaudin, qui traînait son père : « Bonjour... Tiens ! Vous n'allez donc pas à l'enterrement?... Qu'est-ce que vous venez faire ici?

— Si, nous y allons... Mais papa supposait qu'on signerait rue de Valois...

— Non, il n'y a pas de registre... Venez vite... » Personne ne monta dans la première voiture, où

quelques places étaient libres : on envahit les deux voitures vides qui stationnaient derrière, afin de rester entre soi comme dans un wagon réservé. On mit les deux écriteaux : Complet. Toute l'administration, sans distinction hiérarchique, avait réussi à se caser dans les deux intérieurs , sur les deux impériales et sur les deux plates-formes.

Seul, Oscar Lotte, — Tarte-aux-Fraises, n'avait pas trouvé de place. On voulut le faire monter quand même, et il y eut une dispute avec le contrôleur, qui fut inflexible. Il courait d'un omnibus à l'autre, suant, furieux et triste, ayant la sensation d'être abandonné; sa tète à bourgeons rouges jaillissait du faux col comme d'un cornet de papier. Ozenne cria : « Il a moins de quatre ans, on le prendra sur les genoux! » Lanjalley protesta : «c Monsieur a. des maladies contagieuses. »

€ Allons, mon vieux, dit Roudillon, fais ton deuil de renterrement et va surveiller tes filles... Rêve au sort lamentable de M"® Berthier : c'est un exemple î »

La première voitufe s'ébranla, et le conducteur grimpa aussitôt sur l'impériale pour contrôler ses voyageurs. Alors Tarte-aux-Fraises n'hésita point : il partit derrière au trot; il sauta, manqua le marche-pied; on le hissa. Quelqu'un même le contrôla : le conducteur redescendit et fit une scène. Tout le monde tomba sur le dos de Lotte : « A la porte ! — Faites respecter le règlement ! » Le conducteur dit sérieusement : « Voyons, monsieur, veuillez descendre. » Mais on se retourna contre lui : a Vous insultez un collègue ! ^ Il prit le parti de rire, flairant des gens qui étaient fonctionnaires comme lui-même, bien que d'une autre compagnie. « Qu'est-ce qu'il y a donc aujourd'hui ? » demanda-t-il. Roudillon répondit d'une voix sépulcrale : « Un enterrement. »

Puis on aperçut, à quelques mètres derrière, l'autre voiture, avec Doutrelaine et le chef des théâtres sur l'impériale, parmi tous les huissiers en habit et les garçons en uniforme. On se fit des signaux. Les deux voitures se rejoignirent, arrivant à chaque bureau ensemble : « Personne ne descend ? — Complet ! » Et des voix criaient : « Réquisitionné pour service mortuaire ! »

Tout au fond de l'omnibus, M"* Renaudin se taisait, déjà naturellement timide, puis choquée par la gaminerie de tous ces hommes, dont quelques-uns avaient des cheveux blancs. La trop belle pureté du ciel l'offensait aussi, car elle pensait, non point à celle qui était morte, mais à celui qui allait mourir dans quelques jours, et que d'ici là elle ne reverrait pas, et que jamais elle ne reverrait plus. Elle posait parfois un regard maternel sur son père distrait, égaré, et qu'elle surveillait constamment. D'autres fois, ses yeux rencon-

388 LÀ SUKINTENDANTE.

traient ceux d'Emile, mais sans provoquer, ainsi que naguère, l'inévitable sourire affectueux : ils étaient complètement absents Tun de Fautre.

Lui s'enivrait en silence; il ne jetait pas un mot à travers la folle causerie. Il regardait passer les fiacres dans le soleil, comme les enfants qui s'agenouillent sur Ja banquette pour voir la rue. Par instants, il fermait les yeiîx, afin d^avoir la vision dé Fernande en demi-^ deuil.

Après l'avant-dernière station, au bout de l'avenue Kléber, on se trouva pris dans line foule compacte : les sergents de ville avaient laissé envahir la place du Trocadéro que le cortège ne devait pas traverser. Ils se mirent à marcher devant l'omnibus, qui s'enfonçait lentement dans cette masse hiimaine, et la faisait refluer à droite et à gauche, avec des remous ati niveau des têtes:

Emile pâlit : l'absurdité de chercher Fernande parmi cette foule lui apparut. « C'était bieii la peine de me déranger!... Si j'avais su!... »Puîs il reprit espoir. Les trois chevaux repartaient grand tràih tout le long de l'avenue du Trocadéro, ou la circulation était déjà élablie, la chaussée dégagée par les agents qui , tour à tour impassibles et brutaux, maintenaient les badauds sur les trottoirs.

Mais lorsque l'on approcha de la riie de la Faisanderie,les deux voitures se trouvèrent de nouveau bloquées, en vue même de la station. « Descendons ici : nous n'avons pas besoin d'attendre.

— Mais non, mais non, proposa Lepargheux : l'omnibus ne pourra certainement pas repartir avant le défilé; et comme au retour il suit le même itinéraire que le cortège, comme il passe devant le cimetière, rien ne nous empêche de rester sur nos banquettes tout tranquillement.

Lepargneux! dit Roudiilon, vous savez voyager,

ami. » Et il se précipita pour taire remonter les

jtues de l'impériale, qui s'échelonnaient déjà sur

aller.

Hais, messieurs, on descend! dit le conducteur

péré.

C'est possible... nous nous plaisons ici : nous res-

II faudra repayer.

Esl-ce que tu nous prends pour des Anglais? » lilese penchait, regardait, désolé : la cohne bou-

complètement la rue de la Faisanderie. On ne iguait que les choses placées en l'air : les patères ent et un pan de la draperie noire à la porte de il, les cinq panaches du corbillard à dôme, et tout ig du trottoir, des cochers de maître en livrée sur

sièges.

iicart se leva : «Tenez, Lotte, puisque vous êtes de

cl, gardez-moi donc ma place.

Où vas-tu? dit Ozenne.

Je vais voir... Je reviens. »

jescendlt à grand'pelne du marche-pied qui était

ird même de la foule, il fut soulevé aussitôt, porté

|ues instants avant de toucher terre. Puis il ne put

un mouvement, et il fut ahuri de se trouver sou' lu milieu de la masse qu'il avait examinée d'abpru in et d'ensemble, et de n'y plus saisir que trois ou e détails grandeur nature qui lui masquaient le . Il ne dépassait personne de la tête. Au contraire, ivait à l'épaule de bien des gens, il frôlait des hes avec ses joues et avec son front, il avait dans ire des visages d'inconnus ; il se garait avec les

touffa. Il fut obligé, pour respirer, de se dresser is pointes ; alors il aperçut de nouveau la ligne

des voitures contre le trottoir et il manœuvra pour y arriver. Il se faufilait parmi des rangées d'hommes et de femmes dont Timmobilité placide l'énervait. il les poussait, les écartait, les comprimait, s'excusant d'ailleurs avec une persistante politesse : « Pardon... Pardon... Pardon, monsieur... »

Il se trouva tout près d'un coupé, faillit même être serré contre la roue, dont il dut saisir un rayon. Il se raccrocha à la poignée de la portière et jeta un coup d'oeil dans la voiture qui était vide. Il passa derrière, écarta de la main la tête d'un cheval pour passer, et finit par gagner le trottoir.

Le public n'y était plus immobile comme sur la chaussée : un mouvement lent et continu l'emportait vers la maison. Boucart s'abandonna au courant, tout en ayant soin de se maintenir assez près des voitures pour les passer toutes en revue; mais à présent il poursuivait distraitement son examen, ne se rappelant même plus que c'était Fernande qu'il cherchait.

Tout à coup il respira largement et il fut ébloui par des lumières : il venait d'arriver à la porte cochère 4ont l'accès était libre et où l'on entrait un par un. JDevant lui le catafalque se dressait, hérissé non point de cierges mais de ces longues bougies de bal qui .durent toute une nuit, écrasé sous' des couronnes en Jtas, ruisselant de fleurs en grappes.

.On ne voyait de noir qu'un drap sans pli, au fond, tendfu là, semblait-il, uniquement pour détacher les petites flammes des bougies. Le velours noir de la bière disparaissait sous une bannière bleu pâle avec des franges d'or et une inscription en lettres d'or : Les SAUVETEURS DE PASSY. Parmi les fleurs violettes et blanches, de gros ronds d'immortelles jaunes et rouges jetaient une note canaille, tandis que tous les palmiers de la serre enchevêtrés autour, paraissaient

TÇ?5

LA SURINTENDANTE. 39t

réellement d'un indiscutable chic, mais sans nul caractère funèbre.

Emile restait à regarder cela comme quelqu'un qui n'aurait pas compris. Il se retourna par hasard, et aperçut dans la porte le profil du corbillard avec le dôme, la galerie d'argent et le panache, avec la place vide qui attendait la caisse de chêne. Il eut un petit frisson; puis Tétonnement d'avoir eu besoin de cette vision du corbillard pour se rappeler qu'il y avait sous ces fleurs une morte, lui suggéra l'étonnement d'être si calme devant le cercueil d'une femme qui, somme toute, l'avait aimé. Il sourit, songeant à Fernande, la seule aimée. Puis il se dit : « Comme j'ai bien fait de ne pas vouloir! Jt Et la pensée qu'il aurait pu, deux mois plutôt,, être l'amant de cette femme, aujourd'hui froide, lui causa un épouvantable dégoût.

Il entra dans la loge du concierge. Un registre était ouvert sur la table; à côté, une coupe emplie de cartes. En attendant qu'on lui passât la plume, il regarda une carte dans la coupe, où il y avait quelque chose d'écrit. C'était, sous un nom quelconque, les mots suivants :

« Avec mes condoléances bien sincères,

« Lorsque vous le pourrez, je vous serai fort obligé de vouloir bien nCaccorder Vaudience que fai eu Vhonneur de vous demander, »

Il signa; et comme tous les visheurs montaient, il les suivit. Il arriva au grand salon qui était démeublé. Au fond, Consfant Berthier et Marius Peltrot, cravatés de blanc, donnaient des poignées de main et murmuraient des « merci ». On apercevait par la porte ouverte dans le salen voisia, une centaine de femmes. Constance Marchai les recevait, sans aucune émotion, dérangée à tout propos par Créancier, qui, faisant fonction de maître des cérémonies, venait prendre ses ordres.

392 LÀ SDRINTENDÂNTE.

€ M"* de Bueîl et Fernande sont là, » se dit Emile. > Et sans réfléchir qu'il était peu convenable d'aller les y rejoindre, il se dirigea résolument vers le second salon, à travers une foule aussi compacte que dans la rue.

Mais comme il atteignait la porte, il entendit un piétinement : les femmes se retiraient. Il voulut retraverser rapidement le salon en sens inverse pour les rattraper à la sortie. Mais Créancier venait de faire un signe à Marins : tout le monde se mit en marche, et Ton descendit en désordre avec de grands éclats de voix.

Dans le vestibule, d'où Ton venait d'emporter la bière, on marchait sur des pétales hachés. Des couronnes étaient en monceaux sur quatre brancards, remisés le long du mur. Ce qui n'avait pas tenu sur les brancards était accroché à tous les angles du corbillard, dont l'architecture devenait informe sous les paquets de roses et de pensées; et de gigantesques palmes entre-croisées très haut interrompaient la courbe du dôme. On eût dit un chariot bizarrement arrangé pour quelque bataille de fleurs.

Au bord du trottoir, le porte^drapean des Sauve^ leurs de Passy^ qui avait repris sa bannière sur le cercueil, la tenait droite, et attendait qu'on lui assignât une place dans le cortège. Son uniforme d'opéracomique attira Tattention d'Emile sur le bariolage de la foule. Des députations de loges maçonniques portaient des cordons et des écharpes multicolores, avec une foule de petits instruments en métal agrafés sur leurs vêtements. Des garçons en dolmans, comme des tziganes des Batignolles, ou en vareuses de flanelle ouvertes sur des jerseys rayés, représentaient bruyamment les sociétés de gymnastique. Ils allaient et venaient, s'appelaient au moyen de signaux particuliers, retiraient leurs képis pour s'éponger le front, brandissaient d'une façon menaçante des clairons mal astiqués, ou assujétissaient le bas

LA SURINTENDAiNTE. 393

de leurs pantalons dans leurs guêtres, comme des fanlassins qui se prépareraient à une longue marche.

Olympe Bondoux, qui avait trouvé moyen, au cours de sa carrière accidentée, d'être cantinière durant quelr ques mois, avait, pour la circonstance, revêtu son ancien costume. Toute .une collection de médailles s'alignait sur sa puissante poitrine.

Des huissiers à chaîne d'argent s'efforçaient de rallier les députés et les sénateurs; mais tout le monde s'était dispersé, ignorant si les funérailles devaient être considérées comme officielles ou comme simplement privées, ôt si Ton réglerait le cortège. Les plus lamentables victimes de ce désarroi étaient les représentants de la magistrature, dont plusieurs étaient venus en robe avec leurs toques et leurs hermines, et qui étouffaient,' ridicules en leur isolement.

Le char s'ébranla ; Constant et Marins marchaient derrière. Alors toute la fbule se précipita eu désordre après eux.

Boucart, écœuré, ennuyé d'être seul, se fit un passage à coups de coude et à coups de poing, et réussit enfin à rattraper les omnibus.

« Enfin ! te voilà?...

— Eh bien! partons-nous?...

— Inouï! mon cher! Lés francs-maçons! Les orphéons! Les sociétés de gymnastique! Olympe Bondoux en cantinière!... j)

Mais la joie de se retrouver aii milieu des camarades, et le pittoresque de son propre récit le remontèrent. «Au fait, ça doit être épatant de là-haut! y> Et il grimpa sur l'impériale, au moment où les deux « omnibus des pompes funèbres », ainsi que disait Roudillon, démarraient enfin, au pas, derrière le gros de là foule, comme si réellement ils avaient suivi le convoi.

Maintenant le convoi se développait à l'aise sûr

Tavenue du Trocadéro toute droite , immensément longue et large. Très au loin, branlant, cahoté, avec des mouvements amples de ses palmes vertes, le char apparaissait, du soleil plein ses fleurs, et grandi par la perspective, et d'une lourdeur déséquilibrée. La foule roulait derrière, en masse monochrome, emportant à la dérive des individus tout en blanc ou tout en rouge. Et là-dessus, outre la bannière bleu pâle des Sauveteurs de Passy, un vol innombrable de guidons et d'oriflammes, tous les étendards du snobisme athlétique et chauvin ; et surtout une gigantesque lyre en fleurs artificielles, symbole de la société musicale W Lyre de Montmartre, et qui portée à bout de bras se balançait ^dans l'axe du corbillard, et qui ramassait par instants 'tous les rayons du soleil avec ses feuilles de laurier d'or, avec les pistils d'or de ses lis en papier, avec ses trois cordes tendues en laiton, et qui étincelait alors subitement dans une lumière théâtrale projetée des frises du ciel.

Puis, encore parmi des milliers d'hommes et de femmes à pied, des voitures défilaient : d'abord le coupé de la morte, remplaçant la voiture du clergé, avec ses lanternes voilées de crêpe qui avaient l'air de veilleuses en deuil, et les douze voitures drapées dont Emile ne voyait de là-haut que les plates-formes carrées, bordées d'argent, et les coupés de maître dont il ne voyait que les toits vernis. Et puis enfin les deux grands omnibus à trois chevaux, qui avançaient, qui s'arrêtaient, qui marchaient droit, qui marchaient de biais, et qui avaient l'air de débris de barrages arrachés par cette crue.

Au ras des trottoiVs, l'alignement des spectateurs qui ne suivaient pas, semblait, par le contraste, étrangement figé, pétrifié en muraille ; et des gamins, semés dans les arbres, étaient comme les éclaboussures

vivantes du flot humain qui s'effrangeait en passant contre la muraille humaine.

Lointaine, étouffée, on percevait l'inévitable marcKê de Chopin, ou l'on s'imaginait la percevoir, parce que, évidemment, quelque musique devait la jôuer. Mais, pas une voix d'homme; pas un murmure; du silence; rien que le bruit des pas : aux endroits où les rangs et les files s'espaçaient, un bruit militaire de pas accéléré avec .un claquement plus sec des semelles^ — aux endroits où l'on s'écrasait, un grésillement, comme lorsque l'on marche sur de la neige très gelée.

Au bout de l'avenue, les tourelles du Trocadéro, avec leurs mèches d'or, étaient les deux cierges de ces obsèques.

Emile fut traversé par un grand frisson. Il descendit, appela Suzanne Renaudin : ce Venez ! venez donc voir : c'est merveilleux! » Elle hésitait. Elle avait devant les yeux la chambre mortuaire où elle était entrée en consolatrice. Et lorsqu'elle fut en haut, lorsqu'elle vit, ce fut, dans un déchirement brusque de son souvenir nocturne, dans la surprise du brusque plein jour éblouissant, l'intuition du contraste entre l'agonie en détresse et les glorieuses funérailles. Oh ! comme elle avait, cette femme, rempli jusqu'au bout sa destinée — ou son rôle, malgré les défaillances de la dernière heure! Comme elle finissait bien en Surintendante, par cette représentation d'adieu! Quelle suprême leçon d'élégance démocratique donnée au grand monde républicain, par la mignonne morte qui se faisait traîner là-bas sous un monceau de fleurs, avec tout le peuple souverain derrière, sans hiérarchie et en cohue ! .

« Une lorgnette! Tu as une lorgnette! dit Emile à ua petit employé israélite qui tirait sa jumelle de Tétui.

— Ces juifs! » dit Roudillon en riant..

Boucart s'empara de h lorgnette et l'offrit à Suzanne*

Elle remonta d*un lent regard tout le long du cortège, sans rien voir de plus précis qu'avec ses yeux. Puis, derrière le char, au milieu d'un vide, elle aperçut distinctement Constant et Marins.

Le dos de Tancien ministre était vaûté, ses épaules roulaient, son crâne oscillait de droite à gauche, comme si quelque chose était cassé à la nuque. Marins Peltrot, lui, ne bronchait pas, raide auprès de son ami plié en deux ; et à côté de ce pauvre vieux fini qu'il donjinait maintenant de toute la tête, il avait l'air d'un Marat ange gardien.

Tout à coup le char sembla verser à gauche : il venait de tourner court, et on le voyait maintenant de côté, avec les six chevaux tenus en main et l'effilement des rênes d'argent. Puis il parut s'élever en l'air lourdement : il s'engageait sur la' pente qui monte au cirae^ tière. Alors tout le cortège fit un coude; mais la confusion augmenta, car la rue montante est beaucoup *plus étroite que l'avenue; puis tous ceux qui ne tenaient pas à pénétrer jusqu'à la tombe faisaient halte, tandis que* d'autres escaladaient le mur en contre-bas de la rue. On parlait maintenant, on s'appelait, et cette arrivée au cimetière avait la gaieté d'un débarquement.

Emile s'était échappé de l'omnibus, et si agilement faufilé qu'il s'^introduisit dans le cimetière avant même que le cercueil fût enlevé du char. 11 fut repoussé contre une tombe, par les hommes qui portaient la caisse de chêne sous le velours noir retroussé. Son dégoût de ce frôlement fut tel qu'il passa entre deux entourages en se rapetissant. Ensuite il fut emporté par une ondulation de la foule, bloqué entre la dernière ligne des lombes et le mur.

On ne parlait plus et on ne bougeait plus, on attendait quelque chose. Il se retourna, contempla longtemps au-dessous de lui la gerbe d'eau jaillissante dans le

LA SURIMTENBANTE, 307

bassin de la place. Puis il s'énerva et se remit à se mouvoir, se dirigea vers l'allée centrale. Il se trouva nez à nez avec Arsène Descharaps, pressé contre lui. 11 lai (.lit bonjour avec une familiarité inhabituelle, et lui demanda dans la figure des nouvelles de son tliéâtre : a Ça marche? Préparez-vous un coup pour cet hiver? — Mais, oui... Une reprise de Bertrand et Ratant » Alors il rencontra successivement tous tes gens qu'il connaissait : Miette, Narcisse Durand el Grabçzewski, tous les trois ensemble, réconciliés; Juliette Chaumeil, misérable et tragique. Virginie Chochon, à propos de cimetière, parlait du mur des fédérés. Olympe Bondoux, debout en son costume de carnaval près de Virginie assise, déclara que cette cérémonie imposante lui rappelait les funérailles de son illustre ami.

Enfm, Emile retrouva Roudillon qui flânait : t Ah! te voilà, Garni... Ah (à! peux-tu me dire ce que nous faisons ici?

— Eh bien! nous écoutons les discours, parbleu! d Ils essayèrent de se faire un chemin vers le monument

gothique des familles Berthier-Peltrot. Us aperçurent tous les Gavioli étages sur une tombe en pyramide à gradins, et pareils avec leurs costumes actuels, leurs physionomies exotiques, à ces figures que la ridicule sculpture italienne d'aujourd'hui assoit ou agenouille dans les Campo-Santo. s Tiens I Gimetl

— Bonjour, messieurs.

— Que de monde!

— On étouffe 1

— Si j'avais le plaisir de voir M°" Gimet avec vous, je vous demanderais la permission de la conduire au buffet.

— Chut donc! »

Ils étaient au bord même du caveau. Et tout contre

398 LA bURINTENDAiNTE.

Emile, un homme vieux, de mise soignée, aussi chauve que Berthier lui-même, barbu comme un prophète socialiste qui serait très distingué, suant, pleurant, débitait des phrases pâteuses. L'ancien ministre hochait la tète à chaque période, abruti.

Emile voulut fuir, il passa de biais, faillit choir sur l'orateur, se raccrocha d'une main au triangle d'argent d'un franc-maçon. Mais quelqu^un lui saisit le bras, et une voix connue lui dit à l'oreille : « Mon petit, je suis nommé directeur des Beaux-Arts. » C'était Raymond.

€ Enfin ! Voilà deux heures que je vous cherche tous I Et Fernande?

— Viens. »

M"* de Bueil et sa fille s'étaient réfugiées auprès du tombeau de Marie Bashkirtseff, d'une charmante et jeune blancheur, de cette architecture russe, moelleuse en ses courbes et si volontiers bijoutière qu'elle se pare de chaînettes d'or.

Autour, les orphéons, les sociétés chorales, les sociétés de gymnastique bivaquaient, tous les hommes accroupis à l'orientale par terre, débraillés, chemises ouvertes, et leurs bannières piquées dans l'humus des tombes.

Ils se levèrent, époussetèrent leurs culottes, reprirent leurs rangs. Les moniteurs venaient de s'apercevoir que le défilé commençait ; ils firent quelques brefs commandements : « Par le flanc droit... droite!... En avant... marche! » Alors, par rangs de quatre j s'enfonçant dans la foule comme un coin, jetant à droite et à gauche tous les pékins, députés, sénateurs, diplomates ou magistrats, les sociétés défilèrent une à une devant le monument où s'adossait le Ministre tout pâle, lui balayant le visage avec leurs bannières de soie et avec leurs lyres en fleurs, lui soufflant au nez des bouffées incohérentes de Marseillaise, — car toutes les déléga-

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au ministère, il y a huit mois juste, le 30 novembre, pour loucher des appointements échus — exaclement comme aujourd'hui.

Alors, il lui sembla que ces deux dates : 30 novembre, 30 juillet, délimitaient une période bien tranchée de son existeace. Que de chemin parcouru ! Son mariage résolu, son avenir administratif assuré ! Vus à cette distance et d'ensemble, les événements que la fantaisie du hasard avait décrétés capricieusement, lui parurent sî logiques et si naturellement liés qu'une généralisation s^imposa, le ramenant à sa philosophie positive de la vie: «Pas d'imprévu, — pas d'aventure, — tout s'arrange. » Et voilà que son mariage même, son mariage fait uniquement avec de la tendresse délicate et de l'amour insaisissable, lui paraissait quelque chose de très raisonnable et qu'il avait dû calculer froidement.

Mais toule idée abstraite s'évanouit, et l'apparition de Fernande, auprès du radieux tombeau de Marie Bashkirtseff, domina.

Et puis Emile Boucart eut la vision totale du cime* tière, avec la cohue, avec les hommes en vareuse et en jersey qui enjambaient les croix, qui sautaient pardessus les stèles, qui piétinaient la mort; avec la cacophonie des musiques, aveclail/ar5et7/at5^,ce leitmotiv de toutes les entrées officielles, servant de dessous aux refrains de café-concert et aux fanfares de banlieue combinés en ignobles discordances, — mais où éclataient parfois des effets inattendus d« monstrueuse harmonie, comme si quelque prodigieux Wagner, usurpant, dans une mêlée des genres et par une transposition d'art, le domaine du roman et du drame réel, notait la page lyrique de la Démocratie contemporaine.

Janvier 1882 — janvier 1889.

17537. — Imprimeries réunies, A, rue MîgnoDi % Puis.

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