‹ La surintendanteChapitre 12 sur 13 · VV · texte numérisé non relu

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ponner au sommeil lui-même, l 'empêcher de trop vite fuir.

Lorsque dix heures sonnèrent, Suzanne fut réveillée en sursaut par un coup en plein cœur, analogue à celui qui l'avait si cruellement heurtée cette nuit, et par une résurrection simultanée de l'affligeante vision. Elle se souleva. Elle fit un efl'ort pour ressaisir la suite de ses idées, et ce fut, depuis la veille, son premier acte intellectuel voulu, cela inaugura la série des réflexions.

Elle ne réussit d'abord qu'à exagérer l'intensité de la vision et à multiplier les contractions spasmodiques de son cœur. Alors l'instinct de pantomime lui imposa la grimace traditionnelle et sans individualité d'une tête d'expression douloureuse : elle fut assise, les mains croisées autour de ses genoux qui se pliaient, dans une attitude de désespoir classique, déterminée, semblait-il, d'après des règles générales et abstraites.

Mais elle se sentit privée de toute énergie et ses doigts las se désentrelacèrent d'eux-mêmes; elle se rallongea, elle reglissa dans son lit; elle jouit une minute du soulagement que procure dans les crises violentes l'excès de la douleur ayant abouti à l'absolu de l'anéantissement. Elle affirma que la jalousie est la plus exquise des tortures morales : et elle s'avoua ainsi, d'une façon indirecte, le sentiment qui la suppliciait depuis neuf heures.

L'aveu, du reste, n'impliquait aucun remords et aucune velléité de réaction : aux yeux de Suzanne Renaudin, la jalousie, que le vulgaire, en son incompétence sentimentale, qualifie indistinctement de sentiment mauvais, était un élément essentiel de toute affection. Son analyse perspicace avait découvert que toutes les plus diverses amours se ramènent à un désir, à un besoin plutôt, instinctif et inéluctable, de créer avec deux personnalités un seul moi : tout être qui

aime — fût-ce la mère aimante du fils — aspirant à une possession, et les amours de tout genre n'étant différenciées que par les causes qui déterminent ce désir^ ce besoin ; et aussi par les voies de raccompiissement, parfois uniquement matérielles, parfois uniquement transcendantes.

D'où, le désir violent de posséder impliquant celui d'exclure, la jalousie, en toute affection, était inévitable, — la jalousie, en les nobles affections, était noble.

Elle s'inquiéta un instant, malgré sa sûreté logique, de la rareté de la jalousie dans la pure amitié ; mais elle l'expliqua par la rareté de Tamitié môme : la vraie amitié, celle qui n*est pas qu'un nom, celle qui a soif d'une possession, étant réservée à quelques adultes d'élite, et aux enfants dont le cœur riche est prodigue de passion. Elle s'enorgueillit alors de rester, à l'âge mûr, l'une des exceptionnelles pour qui l'amitié peut encore être passionnée, être jalouse.

Néanmoins, par un reste de scrupule, elle se soupçonna : € Voyons... tu joues sur les mois... tu l'as aimé autrement» > Elle se tut, attentive. Il lui sembla qu'elle perçait d'un regard jusqu'au fond le lac transparent de son cœur. Puis, avec sérénité, avec le geste ébauché d'un serment, elle s'affirma qu'elle n'avait jamais été pour Emile qu'une sœur passionnée. C'est bien la pure jalousie d'amitié qu'elle éprouvait : elle se reposa de nouveau en l'orgueil de cette précieuse et rare souffrance.

Mais de subtiles inquiétudes troublèrent ce légitime orgueil. M""Renaudin s'offensa que l'amitié, si hautaine, 3i absolument idéaliste en la forme de ses désirs, prit ombrage de la possession physique.

Cette possession, elle savait les noms qui la signifient; l'acte de l'amour, elle l'avait lu maintes fois dans les

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LA SURINTENOANTE. 335

philosophies et dans les littératures; mais là était bornée sa connaissance : car une sensation ne peut être apprise^ et reste inconcevable à quiconque ne l'a point sentie. A l'égard de cette sensation, Suzanne se trouvait dans rignorance totale d'un daltonien à l'égard des sensations vertes; ou môme elle était comme cet aveugle-né, qui, interrogé sur son concept des couleurs éclatantes, répondait : « Je me fais de la pourpre la même idée que d'un grand bruit. 3>

Mais l'entendement ne se résigne point à cette impossibilité d'imaginer ce qui n'a pas été senti. Et Suzanne ne pouvait se défendre d'apprécier la sensation qu'elle ignorait : elle l'appréciait alors avec les idées de répugnance que lui devaient inévitablement suggérer ses propres rougeurs instinctives, et les mouvements spontanés de pudeur, de refus, qu'elle se surprenait à esquisser lorsque cette question se remuait en sa pensée. Et elle s'irritait que l'orgueil de son amitié descendît jusqu'à jalouser cela.

La persistance même de cette jalousie lui ouvrit cependant les yeux : elle se demanda si de l'acte où son Ignorance de vierge ne voyait que dégoût, ne jaillissait point quelquefois pour un instant fugace la plus complète de toutes les possessions; si l'odieux contact n'établissait pas un courant d'électricité entre deux cerveaux, ne confondait pas miraculeusement deux systèmes nerveux en un seul circuit volontaire. Elle touchait même à l'un des plus délicats mystères de la physiologie amoureuse, soupçonnant que l'acte d'amour, sans que le rôle auxiliaire des corps soit aucunement modifié, doit être tour à tour, par la seule intervention des cerveaux qui aiment ou qui n'aiment point, un simple rapprochement voluptueux ou une possession. Et elle entrevit pourquoi toutes les amourettes et toutes les bonnes fortunes faciles que Boucart lui confessait

33i LA SURINTENDANTE.

naguère n'avaient jamais éveillé en elle le moindre sentiment de jalousie.

Mais elle renonçait à ces spéculations, lasse de tâtonner, et puis honteuse de traîner son attention sur les •choses qui la dégoûtaient. Et, en guise de conclusion, «lie affirmait plus haut que jamais sa répugnance et son mépris pour cette possession conjugale indigne d'être jalousée. Ce mépris mal informé rejaillissait sur Boucart, à qui Suzanne reprochait naïvement la concupiscence de joies secondaires. Ce n'était point la première fois qu'elle prenait Emile quelque peu en pitié. Jamais la tendresse ne l'avait aveuglée ; son cœur, même passionné, demeurait clairvoyant, et elle se reconnaissait, dans l'ordre intellectuel, infiniment supérieure à son ami. Mais aujourd'hui elle exagérait ce dédain jusqu'à prétendre qu'Emile, en se mariant, faisait quelque chose 4'un peu bas, vraiment à sa portée. Ceci lui suggéra une inquiétude nouvelle : pour ce cœur ordinaire d'Emile, l'amitié n'avait guère pu être qu'un accident; lorsque, pour satisfaire ses médiocres besoins d'affection, il disposerait de la possession conjugale, ne se «trouverait-il pas absolument satisfait, dénué de tous autres appétits? L'amitié serait-elle simplement amoindrie? Ne tomberait-elle point, plutôt, en complète désuétude ?

Inclinant vers l'égoisme, elle finissait par s'attrister de l'harmonie qu'elle surprenait entre le cœur d'Emile et celui de Fernande, excellent aussi, mais dépourvu de génie sentimental. Il y avait alors une brusque saute de son attention vers la douce image de Fernande; puis un étonnement de ne trouver au fond d'elle-même aucune colère contre l'enfant ; puis la découverte d'une nouvelle source de chagrin : il était impossible à Suzanne de ne pas être jalouse de l'homme qui lui prendrait Fernande, ainsi que de la femme qui lui pren-

drait Emile. Et aussitôt conçue cette jalousie double s'exacerbait. Un grand frisson traversait Suzanne, à la pensée que les deux élus de son cœur allaient se mettre à s'aimer par-dessus sa tète, et l'oublieraient.

Puis son imagination lui présenta un si délicieux arrangement de leurs caresses que son amertume se mua rapidement en douceur; et les larmes, qui signifient aussi bien Tattendrissement que le désespoir^ servirent de transition de l'un à l'autre. L'afflux de la tendresse dans son cœur fut immense, jusqu'à la conscience attristée que cette tendresse était superflue et ne pouvait se déverser sur rien ni sur personne, jusqu'à la sensation d'une pénible pléthore, d'un étouffement ; et en la détresse de cet étouffement, l'imagination s'affolait. De puériles images hantaient le cerveau congestionné : Suzanne tenait Emile et Fernande sur ses genoux; oui, sur ses genoux ils bégayaient leurs premières paroles amoureuses; elle-même, de ses deux mains, rapprochait pour un baiser leurs chères têtes.

Tout à coup, par un épouvantable contraste, ce fut la vision d'une chambre d'où elle était chassée, la vision des deux enfants en un même lit, incomplète vision, tout ensemble atroce et grotesque, salie de tout ce que la jalousie pouvait ramasser d'ingénue obscénité en cette âme candide. Et à la fin, elle s'exaspérait de trouver, à cause de sa virginité, à cause de son ignorance, des trous dans sa vision, comme dans une fresque dont plusieurs morceaux sont tombés en plâtras. Alors son imagination fut comme le ruisseau barré, qui bouillonned'abord contre l'obstacle insurmontable, et qui, ensuite, se jette de côté : il fallut qu'elle en détournât la peinte vers des réalités voisines, accessibles. Ne pouvant déterminer la possession qui résulte de l'acte brutal, elle se représenta, en caricature, cette possession continue que produit l'intimité de chaque jour,, la mise en

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commun de toutes les petites misères de la vie ; et elle

eut une nouvelle crise salutaire de mépris et d'orgueil.

I, Son orgueil ! Son orgueil ! il lui semblait que c'était

une épave après laquelle elle se hissait de temps à autre, pour faire largement respirer sa raison à demi noyée dans la tempête de son cœur. Et poursuivant le développement de celte superbe allégorie, elle crut promener sur les flots un lent regard circulaire : elle était seule dans la stérilité de la mer, de même que dans le monde elle était unique.

Unique ? Oh ! pouvait-elle émettre ce mot, sans ellemême se révolter contre l'injustice de son oubli ? Unique ? Elle connaissait un cœur aussi haut que le sien. Elle prononça le nom de Faustin Marchai avec une joie dans les yeux : car l'homme, malgré la forfanterie de son ambition d'être unique, veut de la. société jusque dans les régions du génie. Mais. ensuite les yeux de Suzanne s'éteignirent : elle songea que si elle n'était pas unique aujourd'hui, elle le serait dans quelques jours, demain peut-être, lorsque Faustin mourant —serait mort.

Alors ce fut la consternation. Une ombre bruissante s'épaississait à l'entour de Suzanne. Elle ne parlait pas, ne pleurait pas, n'avait pas d'autre pensée qu'une volitionde ne plus remuer jusqu'à la fin. L'impression physique était celle de bien-être, provenant d'une capitulation lâche de l'énergie en présence des faits nécessaires.

A l'heure accoutumée où elle allait tous les jours chez les Yernet de Bueil, elle fit machinalement les mouvements qu'il fallait faire pour mettre son chapeau et pour partir : peu à peu cette exécution d'actes habituels devenait réfléchie et voulue; Suzanne rentrait dans la vie consciente.

Elle marchait vite, comme toutes les femmes qui gagnent leur vie, qui ne se promènent jamais, qui ne sortent que pour faire des courses. Elle marcha plus vite, se disant : « Il ne faut pas que je perde une minute de ma petite Fernande. Je l'aurai si peu à moi désormais ! » Elle sentait en elle une telle réserve d'indulgence pour sa chérie, qu'elle en sourit, avec un joli hochement de tête : c'est toujours ainsi que se terminaient ses plus violents emportements contre les gens qu'elle aimait, — par une recrudescence d'affection. . Quand elle fut tout près, elle se troubla. Cela positivement l'intimidait de revoir Fernande fiancée; elle se demandait quels mots Fernande allait choisir pour lui annoncer la nouvelle, et elle en était bizarrement émue et confuse.

Fernande, en sa jolie matinée rouge, avec la chemise russe en foulard rouge, fut tout de suite pendue au cou de Suzanne, l'embrassa comme une folle, ne dit rien, lui dit seulement dans l'oreille, très bas : « Vous savez ? .

— Et je vais être bien seule, moi... Je n'aurai plus personne pour m'aimer... »

Oh ! Suzanne risquait cela sans conviction, avec la certitude d'être contredite. Et Fernande s'indigna : « Moi qui ai pensé à vous quand j'ai dit oui ! — Et c'était vrai. — Moi qui ai pensé que rien ne serait changé puisque vous l'aimez tant, lui aussi, — plus que moi, méchante... que vous resteriez entre nous, entre vos deux enfants !... »

Et ce fut. Suzanne qui dut la consoler. Puis, comme elles étaient très énervées toutes les deux, elles se mirent ensemble à pleurer. Fernande sourit à travers ses larmes : « D'abord, promettez-moi que vous viendrez tous les jours me voir, et déjeuner presque tous les jours comme maintenant. » .

Elle rit tout à fait, et ajouta : « A propos de déjeuner, r vous savez qu'il vient déjeuner ce matin. »

Raymond entra, donna la main à Suzanne^ et dit à I Fernande : « Bonjour, madame... Tu sais qu'Emile est

f au salon. »

,'v Suzanne avait usé d'avance l'jémotion de cette ren*

^ contre, et son cœur ne battit même pas. D'ailleurs

l'attention fut tout de suite distraite ; M"*" Vernet de • Bueil disait à son fils : c Comme vous rentrez tard,

Raymond !

— Oh ! dit-il, il m'est arrivé une aventure ce matin... Figurez-vous, je rentrais... Je traversais le boulevard... Je ne pouvais pas faire quatre pas sans m'entendre crier aux oreilles : € V Irréconciliable, son curieux numéro... Les scandales du ministère des Beaux-Arts et de la loterie. Un pot-de-vin de vingt mille francs... > A la fin, moi, ça m'embête... J'empoigne un des camelots, j'achète son journal et je le paie; et puis je lui dis: ^ Mon bonhomme, maintenant vous allez me suivre chez le commissaire de police, et comme la nouvelle que vous gueulez...

— Raymond î

— ... Que vous criez, est fausse... je vais déposer contre vous une plainte en escroquerie.

— Tu as joliment bien fait ! dit Emile.

— Attends un peu... J'ai été obligé de le lâcher et de lui donner cent sous : la nouvelle est vraie ! »

Il tira le journal, donna lecture de l'article où les i noms étaient carrément écrits en toutes lettres, et où il

\ était question d'un employé de la loterie qui, révolté de

ces honteux tripotages, n'avait pu garder le silence. i a Hein I dit Raymond, ça doit faire un joli pétard

rue de Valois !

— Allons, bon ! dit Emile, il va falloir que j'y passe aussitôt après déjeuner.

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LA SDRINTENDANTE. 339

— Et moi, dit Suzanne iqui s'était levée toute pâle, je vous demanderai la permission de courir chez moi tout de suite... Mon Dieu ! que je suis inquiète ! Pourvu que mon père ne soit pas mêlé atout cela ! >

Elle partit, mais c'était un prétexte, elle n'était pas inquiète sérieusement : elle aimait mieux ne pas déjeuner entre Emile et Fernande. « Une foule de petites piqûres d'épingle réveilleraient ma jalousie qui commencée se calmer... Car cela va mieux, beaucoup mieux... En somme je devais bien prévoir que l'un et l'autre se marieraient un jour... J'aurais souffert alors comme à présent... C'est un peu trop tôt, voilà tout... Mais la petite a raison : pour moi, il est préférable qu'ils se marient ensemble... Je n'ai donc pas le droit de me désoler... C'est une habitude à prendre... Oh ! da'ns quelques semaines elle sera priser, mais mon cœur a besoin de ménagements, il ne faut pas que je le brusque, et j'ai bien fait de m'en ailer. »

Elle songea si peu, durant toute la course, à la loterie et à son père, qu'en haut de l'escalier, à la porte, elle se demanda : <( Pourquoi donc suis-je inquiète ? Pourquoi suis-je rentrée ? »

Une contraction nerveuse de son cœur lui répondit. Elle ouvrit précipitamment : dans la salle à manger, où la table n'était pas servie, son père, sa mère étaient assis, muets, écrasés.

€ Qu'y a-t-il ? Mais qu'y a-t-il donc, pour Dieu ?... » Renaudin confus murmura : € Je suis révoqué.

— C'était donc toi qui... Ah ! je l'avais deviné. » Tout à l'heure, au moment où il partait pour son

bureau, il avait reçu la lettre de révocation brutale, sans formules administratives de regret, écrite et signée par Maignien, <£ tu sais, le vice-président de V Association française et le directeur de la loterie.

— Alors... tu... tu rentres... au ministère?

— Au ministère... Au ministère... Et qui est-ce qui m'y ferait rentrer au ministère ?... Ceux qui m'ont chassé de la loterie?... >

Il conclut, après un silence très long : « Voilà le couronnement de ma carrière administrative. "» Et ils se turent de nouveau tous les trois, la résumant en euxmêmes, cette Iriste carrière, durant laquelle, chaque jour, Tadministralion impersonnelle, toute-puissante et irresponsable, avait procédé pièce par pièce au dépouillement de l'humble employé : d'abord ses ambitions de jeune travailleur mouraient; puis son intelligence s'atrophiait ; puis son honnêteté même devenait flottante et se désorientait, car l'indiscrétion commise hier', c'était un manquement au devoir professionnel, c'était une indélicatesse; et puis, pour finir, par un guignon presque dérisoire, c'était l'administration elle-mênie, l'administration jusqu'ici du moins nourricière, qui lui enlevait son pain.

Suzanne envisageait ce malheur avec un grand calme. Elle calculait. C'est elle désormais qui nourrirait ses parents. Et puis il faudrait garder, surveiller, conduire jusqu'à son dernier jour par la main ce vieillard précoce. Eh bien ! cela servirait de dérivatif aux autres chagrins. Un grand devoir moral, une épreuve, cela occupe l'activité d'un cœur qui se trouve par accident subitement sans objet, rien n'est plus salutaire pour un cœur malade.

Elle ne sut pas trouver une plainte, pas une parole amère. Sa mère lui dit avec aigreur : « Je te félicite j tu prends cela froidement. »

Elle répondit, sans conviction, pour expliquer son indifférence, pour ne pas trop froisser ces pauvres gens ; « C'est que rien n'est désespéré... M™* Berthîer m'aime beaucoup : je compte sur elle. y>

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Gomme Suzanne avait emporté en disparaissant toute l'inquiétude, Emile, très calme, déclara, une fois le déjeuner fini, qu'il n'était pas si pressé de partir. Il fallut, pour Ty déterminer, la douce volonté de Fernande ; alors, comme tout aujourd'hui lui faisait plaisir, il fut ravi d'obéir à sa fiancée , et même de la quitter, d'être seul.

En traversant le jardin du Palais-Royal, il s'arrêta longtemps devant la galerie de fête que l'on démontait déjà, et qui, les tentures déclouées, n'était plus qu'un * pitoyable baraquement. Ce spectacle lui suggérait une série de pensées, excessivement puériles et banales, négligeables; puis, il entrait au ministère, montait au premier, dans une impression de portes et fenêtres ouvertes, de balayage, de grands courants d'air. Particulièrement aimable ce matin, il saluait, d'un léger signe de tête souriant, le concierge, les garçons de bureau, remarquait leur lassitude, leurs gestes lents, leurs yeux cernés, et se sentait lui-même d'autant plus dispos, tous les nerfs tendus contre la fatigue.

Il arrivait le premier. Il songea au Ministre, à Ozenne, à Marins, éreintés par leur nuit blanche, et dit; <( Les paresseux ! t^ Il prit le tas des journaux, fit sauter les bandes. « Âh! ah!... » Il pressentit qu'il entamait une besogne sérieuse : il était resté debout, le chapeau sur la tête ; il s'assit et se découvrit.

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342 LA SCRINTENDANTË.

Tous les journaux du matin avaient reçu ia malveillante communication. Emile lut le premier article qui lui tomba sous les yeux; il lisait d'un peu loin, avec un malicieux clignotement, avec le sourire d'un spectateur désintéressé. Puis il découpa, colla, et déclara en style doctrinaire : c Ceci est le prodrome d'une crise ministérielle. »

Il avait devant lui une vingtaine de coupures, lorsque Marins entra, lui frappa sur l'épaule : (c Bonjour... Vous êtes reposé?... Fait-il beau, hein!... Ahl mâtin! quelle presse !

— Oui, un vrai paquet!... » Puis, aussitôt debout : c Ah! çà, vous n'avez donc pas lu les journaux de ce matin ?

— Non... J'ai dormi jusqu'à midi... J'ai déjeuné avec Constant, et nous arrivons.

— Le Ministre ne sait rien non plus ?

— Non... mais... quoi?... Il y a quelque chose?...» Il saisit un journal... c Oh!... Venez vite dans le

cabinet de Berthier. »

Comme ils traversaient le salon d'attente, Créancier, qui lisait, renversé dans un fauteuil, tressaillit, sauta. Boucart ne prit pas garde à cette émotion qu'il eût comprise. Il suivit Peltrot chez le Ministre. Berthier parcourut tous les articles, impassible. Puis, sans un mot, les trois hommes s'interrogèrent du regard, Emile un peu à l'écart, un peu gêné. Enfin, Constant murmura : ^ Tu n'as pas vu ma femme, ce matin ? » Emile se mordit la lèvre.

Marius répondit : c Elle doit être ici depuis longtemps : elle est partie une heure au moins avant nous.»

Constant prit toute la presse en une poignée et se dirigea vers le salon d'attente. Boucart et Peltrot marchaient derrière. Dès qu'ils eurent franchi ia porte du cabinet ministériel, ils rencontrèrent l'une des portes

LA SUUlNTtHDANTK. 3J

du boudoir placée dans le inème angle. Berthier pos la main sur la crémone. Aussit&t un cri retentit à l'autr bout du salonj Créancier affolé jeta son livre, accou rut, gémit. « Ahl mou Dieu! n'entrez pas, monsieur 1 Ministre!... on n'entre pas!... n Et déjà la porte étai ouverte toute grande, et dn boudoir, un cri terrible d femme répondait au cri de l'huissier dans le salon < Ab!... Ah! c'est stupide!... Ah! vous m'avez fai peur! » Antoinette se dressait devant sou mari, les hra ouverts pour l'empêcher de voir : Narcisse Duram était vautré sur le canapé, et la fatuité débraillée d l'ex-forcat levait les derniers doutes.

Les trois témoins et les deux coupables s'îmmobili sèreni, comme pour représenter un tableau vivant. Mai Antoinette haletait, dardait sur son mari le défi furieu de son regard, qui finit par s'adoucir, par se noyer dan une pitié méprisante : f Imbécile, qui vient me dérange . pendant que je lui sauve son portefeuille! s Elle dé tourna la tête lentement. C'est alors, alors seulement qu'elle aperçut Emile. Elle ouvrit la bouche eomm< pour un cri, mais le cri ne sortit pas. Elle tomba assise et aussitôt elle se leva, raide, froide, sortit, cria de l porte, extraordinaire ment haut : «: Créancier ! Ma voî ture! » n'attendit pas, descendit, toujours raide, san regarder à ses pieds, tâtant de la main, comme ui aveugle, la rampe où elle se cramponnait.

Dès qu'elle fut assise dans le coupé, qu'elle n'eut pa besoin de remuer, d'agir, que toute son énergie vital fut à la disposition de son cerveau, l'abominahle tableai vivant ressuscita devant ses yeux. Seulement, la scèn se simplifiait : il n'y avait plus que trois personnages elle-même, Narcisse Durand, et l'homme qu'elle aimail le seul homme qu'elle eût jamais aimé. Cet homm entrait «l la voyait... Ab!... Elle suffoquait, et ell essayait de crier, et elle ne pouvait pas, et ell

roouraity subitement, comme d'une jrupture d'anévrisme.

Elle mourait! Elle, oui, elle, avec son pd$sé de fille retroussée pendant plus de vingt-cinq ans par toute la bande du Quatre-Septembre, comme une cântinière Tacile qui soulage tout son régiment! Elle mourait dé pudeur, parce qu'un petit morveux qui n'avait pas voulu de ses restes la pinçait en flagrant délit !

Aux instants critiques de la vie, l'être réel reparaît toujours sous l'être factice, et c'est lui qui décide du dénouement de la crise. Ainsi, la grisette qu'elle était en réalité, cette soi-disant grande névrosée, reprenait ses droits tout à coup. Elle mourait. Elle mourait de pudeur, en grisette romanesque.

Elle mourait : ce n'était pas un pressentiment ; ce n'était pas un dessein arrêté de suicide. Non. Elle avait la sensation actuelle d'un coup qui la tuait; comme si un couteau s'enfonçait en elle, au-dessous de la cinquième côte, touchait le cœur, l'avait touché; comme un condamné qui serait lié sur la planche et qui aurait déjà entendu jouer le déclanchement.

Imaginez ces sensations, aiguës et lucides, mais au lieu de durer un éclair durant des minutes, des heures, des jours — combien de jours? des nuits sans sommeil — combien de nuits?

En elle, plus rien que l'actuelle impression de la mort en train d'accomplir son œuvre, et l'attente du néant : sans lutte, à cause de l'évidente nécessité de mourir après ce qui s'était passé; sans impatience, à cause de la certitude absolue de mourir, à cause aussi de l'impossibilité où elle était de mesurer le temps écoulé.

Cela se résumait et se symbolisait par une hallucination : elle voyait à travers sa poitrine son cœur matériellement bleiisé, saignant des gouttes rouges, comme celui du Christ sur les images. Et puis^ en même temps.

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elle voyait, toujours, le tableau vivant, réduit aux Irois personnages essentiels, dans une lumière éblouissante encadrée de nuit.

Cette contemplation fixe la mettait en un véritable état d'hypnotisme, uniquement psychique. Elle se mouvait d'ailleurs comme à l'ordinaire; elle exécutait les actes les plus compliqués de la vie comme de simples niouvements réflexes, sans que son entendement hypnotisé les dirigeât; elle exécutait même des actes en apparence intelligents et voulus, comme de parler, de répondre, de donner des ordres; mais son moi n'y prenait aucune part, il restait absorbé dans l'extatique contemplation, avec la persistance bizarre d'une sensation de mort foudroyante.

Même elle fut très malade; elle se soigna inconsciemment. Les symptômes du prochain retour d'âge une fois déjà observés, se manifestaient de nouveau. Un fait accidentel, déterminé par l'inopportunité de la dernière secousse, semblait indiquer qu'elle avait cessé d'être femme, à l'époque même où elle perdait tout espoir de se livrer au seul homme qu'elle eût aimé de sa vie.

Et elle dormassail, en de perpétuelles congestions, tamponnant des serviettes mouillées sur son front, à la base de ses cheveux relevés : ses cheveux, qu'elle ne poudrait plus, elle les enveloppait maintenant d'une dentelle

Dans le boudoir-toilette où elle a subi, tout un soir, il y a des semaines et des semaines, la gêne mulliple et variée de la vaine attente, les fenêtres sont entr'ouvertes derrière trois rideaux transparents; mais de la rUe en plein soleil et si peu passante, Jl ne monte qu'un silence torride. La pénombre même de la pièce produit, non la fraîcheur, mais'l'étouffement.

M'"'^ Berthier est étendue. Dans le seau de cristal où

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nage un morceau de glace diminué sur un peu d'eau, elle plonge souvent le bout de ses doigts et les pose sur son front, sur ses tempes.

Est-elle vêtue ? Sous Tample peignoir blanc qui flotte, sans taille, ne se devine4~il point, son corps, comme le jour extérieur à travers les rideaux? Par d'incohérents instincts de pose, survivant à l'intelli* gence et fortuitement combinés, en même temps que le peignoir Watteau elle porte des mules, peut-être orientales, où ses pieds sont nus ; elle a soulevé au fond une draperie pour que la baignoire entrevue dans le recoin aux parois de faïence bleu pâle, apparaisse en un lointain arrangé.

Elle se lève^ elle traîne ses pas jusque-là, elle tâte Teau à peine tiède et elle comprend qu'il sera délicieux de s'y plonger toute. Elle dégage son bras nu. Elle hésite et passe encore la main sur son front brûlant. Puis elle retient d'une seule main l'étoffe tombée, retourne chercher le seau de glace, le rapporte courbée, comme un poids très lourd, le pose près de la baignoire sur la console. Et elle achève de se dévêtir. Elle se plonge, si absente qu'elle est étonnée de sentir l'haleine fraîche de l'eau courir vite sur tout son épiderme, depuis les genoux jusqu'à la gorge. <c... Qui monte, qui monte, qui monte... )> dit-elle, comme une enfant, avec un rire idiotisé. Puis le plaisir lui. procure un instant lucide. Elle admire le joli frisson de ses lignes, regrette l'apaisement de l'eau ; mais lorsque l'immobilité de la surface est absolue, le corps demeure aussi exquis, aussi jeune en la netteté de son dessin, que récemment en son vague.

La fraîche impression est limitée à la ligne du cou. La tête reste lourde ; il semble que, par une faculté nouvelle de percevoir l'état de ses organes internes, Antoinette observe une dilatation de l'encéphale, mal

à son aise en sa boite osseuse. Elle plonge plusieurs fois toute sa main dans l'eau glacée et la pose maladroitement à plusieurs places de son visage.

Elle est mieux, et si lucide qu'elle se remet avec un effort d'analyse à l'admiration de son corps. Les lignes ne l'intéressent plus, mais la couleur. Elle se réjouit de constater que sa carnation n'est point du rose plat dont la badigeonnerait sur une toile un prix de Rome. Des descentes d'ombres, légèrement vertes sous le glacis de Teau, l'amusent. Elle remarque la diffusion autour des veinules, d'une teinte bleuâtre dégradée dans le iin tissu de l'épiderme. Elle approuve la véracité de certaines métaphores malheureusement banales, et compare les nuances et le satiné de son buste à des pétales, non de roses, mais d'azalées, non de camélias, mais d'œiilets.

Et plus atrocement, par une réaction, la tète brûle; la tête devient si lourde qu'elle se renverse d'elle-même comme si un rasoir avait tranché le cou, comme si, à demi détachée du tronc, elle pendait en arrière et que des veines ouvertes du sang coulât sur le magnésium éblouissant de la peau.

Du sang! Du sang! Vision du sang! Oh! mêlée des images! Oh! quelle fumée d'opium ennuage le cerveau! Oh! vision de nu et de sang! Oh!... Et les yeux ne voient plus, et les mains tâtonnent, barbottent dans la glace, saississent à poing fermé le petit morceau de glace qui n'est pas fondu, le fourrent dans la bouche, ouverte aveuglément.

Du sang! Vision de ceux qui, dans un bain, se coupaient les veines avec des ciseaux. Et le filet de sang rouge s'épandait ainsi, se combinait en pâlissant avec l'incolore de l'eau, atfisi. — Ainsi? Une hallucination? Non. Elle comprend. Elle sourit, c'est fini, cela ne peut pas manquer, cela va la faire mourir. Oh 1

mourir, oui! Et mourir ainsi, ce n'est pas difficile : on n'a qu'à se laisser aller. La conj^estion... Les oreilles bourdonnent... Les yeux voient des étincellements dans un espace illimité de nuit...

Non, non!... Elle ne peut plus garder dans sa tête cette brûlure, ce bouillonnement, celte peur d'explosion. Non. Elle saisit le seau d'eau glacée, et le vide tout entier sur sa tête. Elle entend, elle voit. « Ah! folle! imbécile!... ^ Elle ne sait plus si elle veut mourir. Mais non, elle ne .veut pas. Elle s'évade, ruisselante. Elle attrape son peignoir et le tord comme elle peut autour d'elle. Elle va, trébuchant, s'accrochant aux meubles. Voilà qu'elle est encore aveugle et sourde. Elle touche à quelque chose qui lui écorche les doigts : c'est l'applique de l'armoire à glace. Elle rouvre les yeux, et a l'apparition, vis-à-vis d'elle, tout contre, d*une femme qui ne lui ressemble plus, le visage pourpre, la peau du front soufflée et tendue.

Alors, un brouillard de feu crépitant passe entre sa vue et son image. Elle lâche tout, elle bat l'air avec ses deux bras levés, et, comme une Adrienne Lecouvreur qui meurt en scène, elle tombe à la renverse, évanouie; puis le corps s'affaisse, se tasse, une jambe nue, le reste ramassé dans le tamponnement du peignoir Watteau.

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Après la muette et brusque sortie d'Antoinette, Emile s'était sauvé par la porte laissée ouverte ; Berthier, Marius et Narcisse Durand demeurèrent en présence : le Ministre, consterné, car il n'avait jamais douté de sa femme, et c'était la plus chère illusion de sa vie qui s'écroulait; Marius, plus ému qu'à l'ordinaire, car il n'y avait pas moyen d'ignorer cette fois-ci ; Durand satisfait, car le plaisir € d'en faire porter, comme il disait, au gouvernement établi j> restait incomplet si le gouvernement établi n'en savait rien.

Marius sauva la situation. Avec les allures d'un commissaire qui vient de constater le flagrant délit, il marcha vers le député, lui mil sous le nez le paquet des journaux qu'il tenait encore, et lui dit sévèrement : « Avez-vous lu? Vous êtes coulé! »

Berthier sortit d'un rêve et répéta : « Mais, c'est vrai, mon cher, vous êtes coulé! »

Narcisse prit son chapeau, toucha l'épaule de Marius du bout de sa canne : «: Coulé?... Les journaux crieront pendant huit jours, et, dans trois semaines, on n'y pensera plus. }> Comme personne ne le retenait, il partit, avec un geste d'adieu, à petits pas.

Sans se concerter, Marius et Constant firent demitour, rentrèrent dans le cabinet ministériel, s'assirent, l'un à droite, l'autre à gauche de la cheminée sans feu. La raideur de Peltrot se cassa la première. Il appuya

3S0 LA SURINTENDAHTE.

ses deux coudes sur ses deux genoux écartés, les mains croisées au-dessus du vide. Alorf, le dos du Ministre se voûta. Tous deux avaient les yeux fixes et dilatés.

Harius présenta ses paumes à une flamme imaginaire. Constant se dirigea vers la fenâtre et appuya contre une vitre, non point son front, mais son crâne, la lëte si pitoyablement tombée sur la poitrine, que Marias vint à lui et lui serra les mains.

Ils se posèrent de nouveau sur les deux chaises, mais en les rapprochant l'uae de l'autre. Constant se mit à parler d'une voix monotone, basse et presi^ue inintelligible: c Quand on regoit un coup pareil, moD ami, c'est une consolatrice bien douce qu'une afTection, une sympathie comme la tienne. Après des années de confiance, tu viens de subir la même désillusion que moi. Je pourrais presque dire : Tu es aussi blessé que moimême.

— Oh! oui, oui! » répondit Marins, avec élan. Il lui semblait que son ami, en lui attribuant sa part de la désillusion et de l'outrage, reconnaissait olficiellement ses droits de mari en second. Il éprouva de bonne foi une douleur et une colère instantanées. Mais il ressentit à son tour si vivement l'avantage de ne pas être isolé dans son infortune que son impression pénible se convertit en un ridicule excès de bien* être. Il prit les deux mains de Constant. Son cœur t saisit cette occasion » de renouveler leur vieille amitié.

Tout à coup, le Ministre se leva, boutonna sa redingote et dit gravement : c 11 y a des heures où je me félicite de n'être qu'une conscience. » Pellrot se leva, pris de respect, déclara : « Tu es sublime. ï Et ils se mesurèrent d'un regard, droits, très grands, pareils à deux conventionnels, dans un dialogue cornélien.

Berthier poursuivit, scandant ses phrases : < Je n'ai

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pas le droit d'être un homme qui souffre et qui s'abrutit dans son chagrin. Je ne suis pas une personne : je suis une personnalité. J'ai entrepris une œuvre. Mon œuvre, c'est moi, et je n'ai pas de raison d'être hors de celte œuvre. Ce misérable disait vrai, tout à l'heure : la presse criera huit jours, et dans trois semaines on n'y pensera plus. L'orage passé, je resterai debout. Le Président du Conseil va sottement jouer son va-tout sur la question inopportune du scrutin de liste; mais mon portefeuille n'a aucun caractère politique et je suis inamovible : quelle que soit l'issue de la lutte, je demeure au pouvoir, j'ai l'avenir devant moi. — Or, nous^en sommes aujourd'hui à la période des résultats. Il est temps que je m'explique et que je me résume. J'ai développé mon programme à la Comédie-Française, le jour où j'y ai installé Arsène Deschamps : je ferai l'apologie de mon œuvre accomplie à l'École des Beaux- Arts, la semaine prochaine, le jour de la distribution des récompenses aux lauréats de l'École et du Salon. Ma besogne de ministre sera encadrée par ces deux discours. Ils seront la première et la dernière pierre. »

Il conclut par le mot : (c Travaillons », que Marius répéta en ajoutant plus bas : ^ Laboremus, i>

Narcisse Durand ne s'était pas trompé. Après une violente et courte bourrasque vite chassée sur la province, il y eut dans la presse une accalmie, un complot de silence : fallait-il ternir, aux yeux de l'étranger, la bonne renommée de nos représentants et de l'administration française? Les feuilles démocratiques invoquèrent la raison de patriotisme et les autres, la raison d'État. Puis on proclama que l'histoire du pot* de-vin était calomnieuse : pouvait-on mettre en doute l'honnêteté de Narcisse Durand, consacrée par le bagne ? Ce premier scandale ayant fait long feu , celui du procès Grabçzewski passa inaperçu : les jour-

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352 U SURINTENDANTË.

naux ne rendirent pas même compte de l'audience. D'ailleurs, les discussions passionnées que soulevait la question du scrutin de liste détournaient l'attention publique vers la politique générale du cabinet, et le ministère des Beaux-Arts, sans couleur politique, n'intéressait plus personne. On se lassa -même des plaisanteries quotidiennes dont on assassinait Constant Berthier, et qui, véritablement, tournaient à la scie.

Dans les bureaux, ce fut un désappointement. A la lecture des premiers articles sur la loterie, une crise exceptionnelle de solidarité s'y déterminait. Friands de gros scandales comme tous les gens très bourgeois, et trop obscurs pour chacun s'attendre à jamais faire du bruit personnel dans les journaux, les employés se groupaient, se sentaient les coudes, afin d'être éclaboussés un peu, tous à la fois.

L'histoire du flagrant délit circulait dans les corridors un quart d'heure après la scène. Au bureau technique, ce fut Lanjalley lui-même qui la raconta. Il descendait à ses commis une pile énorme de dossiers : on se partagea la besogne avec entrain, comme si un événement heureux était survenu. Et le chef, d'une bonhomie inusitée, ajouta : « Ne vous tuez pas à écrire ça trop bien ; dépêchez-vous, c'est le principal. »

Mais quand on arriva au bout des ampliations d'arrêtés où il fallait écrire : Signé : Constant Berthier, deux ou trois voix crièrent ensemble à Lanjalley : « Eh! monsieur, on ne signe pas les ampliations, n'est-ce pas?..,

— Ah! non, zut! dit Roudillon, pour être forcé de les recopier dans huit jours! Il sera par terre avant que le dossier arrive à la signature. »

Ce fut une chose admise que Berthier « était fichu », et tout le monde s'en réjouit : il se trouva qu'on en avait assez d'écrire ce nom-là au bas des arrêtés. Et

puis: on ne déteste pas les crises ministérielles dans les bureaux : c'est toujours une bonne semaine à ne pas faire grand'chose, un jour plein de congé ; surtout c'est un événement dans ces existences calmes, comme l'arrivée de la diligence dans les villes de province. Mais lorsque tous les journaux se turent d'un commun accord, on se résigna, et on admit par réaction l'éternité de Constant Berthier.

Possédé delà même certitude, le Ministre élaborait son discours. La joie de parler devant les élèves de l'École l'absorbait à tel point qu'il avait oublié complètement ses misères conjugales : car il était l'orateur né des distributions de prix. Marins ne le quittait plus, absorbé comme lui. Ils ignoraient également ce qui se passait autour d'eux en l'hôtel où ils vivaient : que l'état d'Antoinette était très grave et celui de Faustin Marchai désespéré.

Par une de ces maladresses puériles qu'il considérait comme des actes de haut machiavélisme, Berthier avait reculé la distribution de l'Ecole au jour même fixé pour la discussion du scrutin de liste, afin de se mettre dans l'impossibilité d'assister à la séance de la Chambre, afin d'affirmer son indifférence et de retrancher sa responsabilité.

Mais un déboire inattendu l'achevait: rien n'est fatal pour les gens qui ont la bonne habitude d'être aveugles, comme de voir clair par hasard une fois, car ils se mettent ensuite à voir clair à tout propos. Ses yeux dessillés par le flagrant délit percevaient maintenant l'affligeante nullité de son œuvre. Sa création la moins chimérique, celle d'une Commission d'enquête sur l'état des industries d'art, n'avait produit que des séances fastidieuses remplies avec des mots. Et c'était bien le cas en effet de la résumer, cette œuvre idéologique et verbale, dans un discours, qui ne contiendrait rien de

plus et rien de moins que l'œuvre elle-même : des roots. Et tout en modelant ses phrases, en essayant de dissimuler sous le plumage des épithètes le décharnément de la pensée, il n'éprouvait plus que cette très spéciale angoisse du néant réservée aux arrangeurs de périodes qui ont perdu la foi en leur rhétorique.

Enfin, ce fut le grand jour.

Depuis le quai, par la porte ouverte on voyait jusqu'au fond de la salle Melpomène,où des banquettes se rangeaient parallèlement, en colonne double. Et déjà le regard était pris par le gigantesque plâtre de la Muse, dressé sur un grand dé, au seuil d'une niche hors d'échelle peinte d'une couleur plate et terne, ma^s reposante à l'œil et à l'intelligence que troublait peu l'ornement courant, classique et quelconque.

Tout de suite, la salle, que le mensonge d'un métrage réel eût révélée très longue et très haute, semblait médiocre dans toutes ses dimensions.

Pourtant, ce n*est point la statue qui écrase son entourage. Elle-même, en l'exactitude proportionnée du grandissement, semble à peine grande. Et fût-ce avec le contraste d'un homme debout, pygmée contre le piédestal, on la mesure malaisément. Il faut l'examen de près et l'analyse pour induire la stature totale, d'après la monstruosité d'un genou qui avance et d'un côté déplisse la tunique, pour apercevoir l'énorme détail d'une cuisse qui oblige alors le regard à monter jusqu'à Tampleur du ventre, à la violente cambrure du rein, aux mamelles de nourrice, sous lesquelles la taille donne cette impression, rare dans la plastique de l'antiquité, d'une ceinture qui serre; puis la taille est courte, et cela donne au ^corps une allure premier Empire.

Non, ce n'est point le contraste de la Géante qui rapetisse les objets voisins : la mesquinerie provient de la

LA SDRINTENDANTE. 355

décoration sans relief et de fâcheux partis d'architecture : on ne sait pas bien ce que Ton a audessus de la tète, est-ce une voûte? Les copies de la Sixtine disposées en pan coupé à la corniche, et accolées comme si elles faisaient .partie de la construction même, brisent la ligne du toit en vitrage cintré. Puis des tiges de fer se tendent d'un mur à l'autre avec d'autres tiges perpendiculaires au centre, maigre et timide essai de matériaux modernes. Puis, une fausse loggia, fermée par une glace, essaie de doubler la profondeur de la salle, et n'y parvenant point, donne l'effet d'un trompe-l'œil raté. Enfin, les grandes mauvaises copies de tableaux connus, appendues partout, ajoutent à cette impression le malaise du toc.

Dès lors on sent plus que jamais, on sent cruellement qu'elle est en plâtre, la Géante, qu'elle ^n'est qu'un moulage écaillé. Et avec son masque à la main, avec son pas en avant hors de la niche où sont alignés sur une estrade des chaises et des fauteuils vides, elle devient la première chanteuse qui chante son grand air devant un trou de souffleur.

Jamais l'indifférente solennité de cette distribution ne fut plus impatiemment attendue que cette année. Pour la première fois, Berthier allait comparaître devant ses plus notables administrés. La trêve que la Presse entière accordait au légendaire ministre n'était souscrite ni par les élèves des Beaux-Arts, ni par les élégants lauréats du Salon, parfois heureux, en rentrant pour une heure dans leur chère École, d'y reprendre leur gaminerie convenue de rapins, en dépit de leurs rubans rouges et de leurs hôtels avenue de Yilliers. Il était convenu qu'on ferait au Ministre une entrée.

Les médaillés du Palais de l'Industrie occupaient les banquettes de gauche ; les élèves, celles de droite. Parmi ces derniers, les trois sections se reconnaissaient

aussitôt : la peinture, à certains essais de chic, encore inexpérimentés, dissimulés dans un débraillé voulu ; l'architecture, c^ une tenue discrète; les sculpteurs avaient tous affecté de venir en blouse d'atelier. Parmi la jeunesse de droite, toute debout, riant, criant et chantant avec un remarquable défaut de gaieté, couraient des mots incohérents et des plaisanteries inintelligibles. Deux banquettes vides, derrière eux, mettaient une séparation entre cette inoffensive ménagerie et la foule attendrie des familles, où des toilettes riches, mais d'une modestie pleine de tact, se mêlaient aux plus simples confections. Quelques jeunes filles bourgeoises s'amusaient du chahut qui les effarouchait cependant. Un poupon enrubanné, apporté là pour voir médailler son vieil écolier de père, poussait de grands cris joyeux, que sa nourrice essayait d'apaiser en lui exhibant un magnifique sein, pareil à ceux de l'autre en plâtre là-bas.

Un beuglement retentit dans la salle, coupé de comiques exclamations satisfaites. Derrière la statue, la haute porte s'ouvrit avec la même effroyable lenteur que la porte de la Grande-Roquette quand elle s'ouvre pour un condamné à mort. Une foule bourdonnante d'habits noirs se dissémina sur l'estrade. En un clin d'œil toutes les chaises furent masquées chacune par un monsieur debout ; seuls trois fauteuils en velours rouge encadré dans de l'or, demeuraient au milieu du premier rang largement vides.

Le chut énergique d'un seul élève imposa silence à toute l'École, merveilleusement disciplinée. Et lorsque le crâne de Constant Berthier surgit à la gauche de la Melpomène, une voix nette, autoritaire, cria : ce Un... deux... trois... » Alors tous les élèves se dressèrent, se découvrirent, et entonnèrent le God save the Queen.

Mais on le savait si bien, depuis quinze jours qu'on

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le répétait dans les ateliers, Tharmonie des barytons jeunes enflait si majestueusement le chant archaïque, c'était si crânement beau enfin — beau comme le GaU'* deamus des étudiants dans la Damnation de Berlioz — que seuls les médaillés du salon risquèrent un sourire un peu contraint, et que la foule crut à peine à une blague, démontée surtout par la charge parfaite du flegme anglais. Et puis l'autre s'avançait, si flegmatique aussi et droit sous l'insulte, que les voix chancelaient, qu'on n'allait jusqu'à la dernière note que par bravade, et il se faisait ensuite un silence honteux.

Le Ministre s'était assis : il se leva. On voulut se venger de la brève intimidation, et on se mit à surveiller le discours attentivement pour saisir tous les prétextes à huées.

Constant parla des maîtres respectés : il fut salué par un murmure approbateur, mais froid. Il nomma un professeur et deux élèves morts dans le courant de l'année : alors, pendant que sur l'estrade on s'inclinait avec émotion, il fallut bien que dans la salle on applaudît.

Et déjà des phrases portaient : <( L'essaim de vos jeunes talents... La fécondité du génie français... Les maîtres du passé... Ne vous hâtez pas de vous soustraire à la discipline de notre chère école.. N'affrontez pas, trop jeunes, la critique et la publicité.. Méfiez-vous des débuts précoces et d'un coup d'éclat... »

Quitter l'École! Affronter la publicité! Débuter par un coup d'éclat! Certes, aucun de ceux qui étaient là n'y songeait. Ils connaissaient tous la routine et la filière : l'École, Rome, le Salon plus tard quand le patron les y autoriserait, le patron qui est du jury, qui vous fait recevoir, qui vous fait médailler, chacun à son tour, à l'ancienneté, rarement au choix. Mais, ô génies patentés et diplômés de demain, ô jeunesse de la France

féconde, c'est donc là le seul langage que vous compreniez? Voilà que les rébarbatifs braillards de tout à l'heure étaient suspendus aux lèvres de cet imbécile, dégustaient la prose dont il avait lui-même une minute senti avec angoisse le néant!

Hais c'était fini, la crise de doute. L'apôtre retrempait sa foi dans l'enthousiasme de ses catéchumènes. Il fut plus droit. Il fut plus grand. Comme il savait son discours par cœur, il cessa de lire : « Au travail, messieurs, le Gouvernement vous ouvre la voie! » Il admira lui-même l'œuvre grandiose qu'il avait entreprise; il était fier d'en faire l'apologie en présence de la jeunesse intelligente et artiste ; il risqua une allusion peu discrète, pleine de forfanterie, au prétendu privilège qui, le dégageant de la politique, lui permettait les vastes espoirs et les longs projets à l'heure même où le sort du ministère se décidait à la Chambre.

Et tandis qu'il déclamait ces paroles avec une superbe conviction, au-dessus de son crâne chauve, la Melpomène, éclairée par en haut d'une lumière qui place les ombres sous les saillies, qui engraisse le visage, qui affirme le sourire, souligne les traits, descend les coins de la bouche, ajoute enfin .à sa physionomie de bête maternelle du dédain et de la blague, la Melpomène de plâtre semblait lui dire : € Oui, ton œuvre, ah ! mon petit!... si tu savais comme on l'arrange là-bas! »

Et, en effet, la bataille chauffait pendant ce temps-là dans l'autre temple classique, au bout du quai. D'abord, on s'était querellé sans entrain à propos du scrutin de liste; puis le Gouvernement ayant annoncé qu'il poserait la question de confiance, l'hostilité de ses adversaires se déclara : on attaqua de front le ministère, sa politique générale, la création des nouveaux portefeuilles.

«: Parlez, monsieur le sous-secrélaire d'État! cria un loustic à un simple député qu'on interrompait. —

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Sous-secrétaire d'État? — Ah! pardon! il y a tant de ministres et de sous-ministres qu'on s'y trompe. » Aussitôt toutes les colères se détournèrent sur Constant Berthier. « Qu'est-ce qu'il fait? — Il n'est même pas là! — Est-ce que la reine d'Angleterre est à Paris?» Alors Narcisse Durand demanda la parole; il fut admirable de cynisme : « Ne dites plus que j'ai reçu vingt mille francs pour me taire : je vais parler contre l'inutile création du ministère des Beaux-Arts. » Et, pendant que Berthier exaltait son œuvre quai Malaquais, Durand se mit à crever le ballon quai d'Orsay, par petits coups d'épingle. Avec de grosses ironies, avec du bon sens à la portée de tout le monde, il expliqua l'automate de Constant Berthier, reconnut que cet automate était le type suprême du machinisme administratif, chercha les résultats obtenus : pas une réforme pratique, rien qu'une mise en branle de rouages compliqués, inutiles et coûteux, une transformation continue des affaires en paperasses, et des paperasses en rentes pour les employés.

«Allô! allô!...»

Ozenne, du Palais-Bourbon, téléphonait les nouvelles de quart d'heure en quart d'heure, à Emile Boucarl, dans le boudoir de la Surintendante. Comme tous les directeurs et les chefs de services figuraient à l'École, tous les employés, désœuvrés et libres, étaient descendus, faisaient un groupe inquiet derrière le dos d'Emile courbé sur la plaque et les récepteurs aux oreilles.

Emile se retourna, dit à Roudillon : a Sonne donc à l'autre appareil, et demande communication avec l'École des Beaux-Arts.

— Allô ! Allô ! »

Une petite voix répondit. Le téléphone de l'École

était placé dans le cabinet du directeur, et il n'y avait là que sa fille, une enfant : c Mille fois pardon, madeinoiselle... » Camille, ignorant son âge, la pria, avec des circonlocutions administratives, de vouloir bien faire appeler M. Peltrot, qui devait se trouver sur l'estrade, non loin de M. le Ministre.

«Allô!

— Allô! Un succès fou, mon cher, un triomphe!

— Allô!

— Allô ! On va voter. Le ministère est perdu. »

Et avec les bribes de phrases que Roudillon etBoucart, se retournant de temps à autre, se jetaient, on eut l'écho des deux séances, dans leur contraste comique et continu.

€ Messieurs, dit Emile avec une certaine gravité, le Gouvernement se retire de la salle des séances. » Il songeait : € Je ne suis plus sous-chef du cabinet; je vais pouvoir me commander des cartes avec la mention : Inspecteur des Écoles d'ai;t décoratif.

— Monsieur, monsieur, répéta Camille sur la plaque, le Gouvernement se retire de la salle des séances. ]»

Et il appuya sur le bouton trois fois, raccrocha les récepteurs, tomba sur un fauteuil en riant comme un fou. « Ce qu'il doit faire une tète, mes petits î »

Au même instant, Marius se glissait sur Testrade par la lourde porte entre-bàillée, tout à coup était fouetté au visage par les cris, par les bravos, par une dernière phrase déclamée magnifiquement, et voyait encore le Ministre debout, sous l'ironique Melpomène en plâtre, qui bénissait d'en haut sa calvitie congénitale.

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