‹ La surprise de l'amourChapitre 56 sur 79 · ACTE II, SCÈNE IX 8i · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE IX 8i

marquer ouvertement? Représentez-vous cette action-là de sang-froid; vous êtes galant homme, jugez-vous, où est l'amitié dont vous parlez? Car, encore une fois, ce n'est pas de l'amour que je veux, vous le savez bien ; mais l'amitié n'a-t-elle pas ses sentimens, ses délicatesses? L'amour est bien tendre, Chevalier; eh bien, croyez qu'elle ménage avec encore plus de scrupule que lui les intérêts de ceux qu'elle unit ensemble. Voilà le portrait que je m'en suis toujours fait, voilà comme je la sens, et comme vous auriez dû la sentir : il me semble que l'on n'en peut rien rabattre, et vous n'en connoissez pas les devoirs comme moi : qu'il vienne quelqu'un me proposer votre main, par exemple, et je vous apprendrai comme on répond là-dessus.

Le Chevalier.

Oh! je suis sûr que vous y seriez plus embarrassée que moi : car, enfin, vous n'accepteriez point la proposition.

La Marquise.

Nous n'y sommes pas, ce quelqu'un n'est pas venu, et ce n'est que pour vous dire combien je vous ménagerois : cependant vous vous plaignez.

Le Chevalier.

Eh! morbleu, Madame, vous m'avez parlé de répugnance, et je ne saurois vous souffrir cette La Surprise de l'amour. 1 1

idée-là. Tenez, je trancherai tout d'un coup làdessus : si je n'aimois pas Angélique, qu'il faut bien que j'oublie, vous n'auriez qu'une chose à craindre avec moi, qui est que mon amitié ne devînt amour, et raisonnablement il n'y auroit que cela à craindre non plus; c'est là toute la répugnance que je me connois.

La Marquise.

Ah! pour cela, c'en seroit trop; il ne faut pas, Chevalier, il ne faut pas.

Le Chevalier.

Mais ce seroit vous rendre justice. D'ailleurs, d'où peut venir le refus dont vous m'accusez? car enfin étoit-il naturel? C'est que le comte vous aimoit, c'est que vous le souffriez; j'étois outré de voir cet amour venir traverser un attachement qui devoit faire toute ma consolation; mon amitié n'est point compatible avec cela, ce n'est point une amitié faite comme les autres.

La Marquise.

Eh bien, voilà qui change tout, je ne me plains plus, je suis contente; ce que vous me dites là, je l'éprouve, je le sens; c'est là précisément l'amitié que je demande, la voilà, c'est la véritable, elle est délicate, elle est jalouse, elle a droit de l'être; mais que ne me parliez-vous ? Que n'êtes-vous venu me dire : « Qu'est-ce que c'est que le comte?

Page 1