‹ La sylviculture françaiseChapitre 19 sur 20 · L'EXPÉRIENCE · texte numérisé non relu

L'EXPÉRIENCE

Chacun sait comment on peut connaître par la méthode des découpes le volume d'un arbre à différentes époques de son existence *. Le nombre des couches ligneuses comptées sur la souche de Tarbre indique son âge, sa longueur et sa grosseur au milieu déterminent son volume, et sa découpe en billons permet de calculer à l'aide de données différentielles sur les longueurs et les grosseurs son volume aux âges correspondants, et par suite les variations de son accroissement que Ton peut représenter par une courbe.

Faites sur des arbres d'expérience, ces opérations sont dispendieuses, parce que le partage d'un arbre en billons déprécie la valeur de son bois.

* II est évident par exemple que si le premier billon pris à la base d'un arbre d'expérience a 20 m. de longueur et porte au gros bout 160 couches ligneuses et 90 au petit bout, cet arbre aura mis 70 ans pour atteindre 20 m. de hauteur, et que si l'on coupe ce premier billon au milieu de sa longueur, on peut mesurer sur cette nouvelle section le diamètre, et par suite calculer le volume que cet arbre avait à 70 ans. On voit sans peine de quelle manière on doit opérer pour le deuxième billon et pour les autres successivement.

Digiti

Les forestiers profitent ordinairement du débit des arbres qui a lieu dans l'exploitation des coupes pour faire les expériences de ce genre, moins complètes à la vérité, mais sans frais et souvent suffisantes pour* construire des courbes de végétation.

On peut opérer plus simplement encore sur les arbres exploités dans les coupes. Avec un tarif pour le cubage des arbres sur pied donnant la longueur et les circonférences moyennes à une certaine hauteur au-dessus du sol, il suffit de prendre sur la section faite à cette hauteur les diamètres correspondant aux différents âges des arbres.

Ces expériences sur les bois abattus font connaître les variations deTaccroissement et accusent des accélérations et des ralentissements de végétation souvent considérables, mais sans aucune indication sur les circonstances dans lesquelles ils se sont produits. Ces circonstances favorables ou nuisibles à la végétation sont, pour le forestier, ce qu'il est essentiel de connaître, car c'est en atténuant les unes et en améliorant les autres que l'on peut augmenter l'accroissement de la forêt.

11 est évident que pour apprécier ces circonstances il est nécessaire de suivre la marche de la végétation, non seulement sur quelques arbres en particulier, mais bien sur tous les arbres du peuplement, sans interrompre les exploitations, cause principale des variations de l'accroissement, et en tenant compte

Digiti

exactement des arbres qui disparaissent soit par accident, soit par les coupes régulières.

L'idée première est de choisir des places d'essai bien délimitées, de faire l'inventaire des bois qu'elles renferment, de renouveler ces inventaires périodiquement et de tenir un compte exact des arbres disparus. Mais on ne tarde pas à reconnaître que ce procédé n'est pas complètement satisfaisant. On ne peut trouver de places d'essai exprimant exactement les conditions de végétation d'une forêt, et le défaut de cette dernière méthode expérimentale n'est pas sans une certaine analogie avec celui de la méthode des découpes. Les places d'essai ne sont en réalité que des cas particuliers.

Une fois engagé dans la voie des expériences, les simplifications arrivent. La plus importante résulte de la distinction du matériel en principal et accessoire.

Le matériel principal, seul sujet à variations, se compose de tous les arbres dépassant le minimum de grosseur à partir duquel ils présentent des conditions de résistance et de durée permettant de fonder des prévisions d'avenir. L'accroissement de ce matériel est déterminé par essence et par grosseur, les conditions de la production sont connues, la consistance la plus avantageuse du matériel d'exploitation s'en déduit, et par suite l'importance de la coupe et la manière de l'exécuter.

Telle est l'origine de la nouvelle méthode de traite-

Digiti

ment et d'aménagement qui, s'afifranchissant des données incomplètes des découpes et des places d'essai, étend le champ des expériences à ses dernières limites rationnelles, allège l'administration en simplifiant le service, et remplace l'empirisme par des données positives, à posteriori , permettant de tenir compte, avec certitude et dans une juste mesure, de toutes les circonstances qui peuvent résulter des intérêts complexes du propriétaire, de la consommation et de l'art forestier.

Découverte et expérimentée dans les bois des particuliers, cette méthode, que les exigences particulières du service de l'Etat ne permettaient pas de rechercher dans les bois soumis au régime forestier, peut cepeadant être appréciée d'une manière générale dans les résultats que l'on doit en attendre pour rendre plus intensive la culture forestière par l'augmentation et le meilleur agencement du matériel d'exploitation.

Dans le taillis composé, lorsque la futaie a été à peu près complètement réalisée, il faut la reconstituer avec la seule ressource des baliveaux de l'âge, qui s'accroissent au taux de 10 à 15 7o par an pendant la première révolution. Mais le volume initial est très faible, car dans le taillis exploité à la révolution de 15 ans, une réserve de 300 à 350 baliveaux de l'âge ne donne que 5 à 6 mètres cubes, qui s'élèvent à 30 ou 35 mètres cubes pendant la révolution. De ce

chiffre on peut utilement réserver, à la seconde révolution, 20 mètres cubes qui s'accroissent au taux moyen de 6 7^ pendant cette révolution. A partir de la troisième révolution la réserve initiale, comprenant les nouveaux baliveaux de l'âge du taillis et ceux de la première révolution devenus modernes, peut se composer de 25 à 30 mètres cubes par hectare moyen, et l'amélioration progresse dès lors beaucoup plus rapidement.

Sur deux séries d'exploitation en taillis composé contenant ensemble 1,250 hectares avec une réserve totale de 10,000 m. c. en 1861, on a pu élever en 22 ans le matériel de la futaie à 60,000 m. c. L'augmentation s'est faite à raison de l'^S par hectare et par an, et la révolution des coupes, qui était de 20 ans, ayant été abaissée de 5 ans, on a réalisé, pendant la 1" révolution, 312 hectares de taillis de 16 à 20 ans. Pendant la 2® révolution, de 15 ans, le produit n'est pas inférieur à celui que Ton obtenait avec la révolution de 20 ans, à cause de la contenance plus forte de la coupe annuelle et de l'exploitation des baliveaux superflus de la révolution précédente.

Dans la futaie pleine, l'amélioration progressive est beaucoup plus rapide, parce que les coupes se renouvellent plus souvent, et qu'à chaque exploitation la réserve initiale est beaucoup plus considérable que dans le taillis composé.

Sur une sapinière de 430 hectares dont le matériel

Digiti

d'exploitation était de 49,000 m. c. au 1°' janvier 1869, on a pu élever en 13 ans ce matériel à 93,000 m. c. L'amélioration a donc progressé de 8 m. c. par hectare et par an, non compris les coupes annuelles, qui ont été faites à raison de 4 7o du matériel existant au début de chaque période.

Dans les bois soumis au régime forestier, où le matériel d'exploitation est généralement beaucoup plus considérable que dans les forêts parliculières, les réalisations de matériel mal engagé sur le sol seront plus importantes et la progression de l'amélioration plus rapide.

On peut être assuré que, dans les bois de l'Etat, l'adoption de la nouvelle méthode aurait pour effet de tripler le produit de la coupe annuelle, de doubler en 20 ans le chiffre actuel du matériel principal d'exploitation, et d'augmenter progressivement le taux de l'accroissement de ce matériel.

L'adoption de la nouvelle méthode nécessiterait l'exécution des inventaires du matériel, travail qui pourrait être terminé en 2 ou 3 ans, avec les ressources du personnel réorganisé. Sans accroître les dépenses budgétaires on créerait donc, à très courte échéance, une augmentation annuelle des ressources de l'Etat de 60 millions de francs pendant 20 ans, et au bout de ce temps, le matériel d'exploitation des bois du domaine aurait doublé, et le produit des coupes annuelles continuerait à progresser.

Digiti

Page 1