‹ La symbolique (volume 2)Chapitre 5 sur 37 · XL VI · texte numérisé non relu

XL VI

Ces principes ont été constamment reconnus dans toute l'Eglise. Or, c'est de ce point de vue qu'il faut apprécier, et le reproche adressé si souvent aux catholiques , d'avoir sur beaucoup de choses des sentimens opposés et même contradictoires , et le procédé des protestans qui veulent à toute force attribuer à l'Eglise universelle les opinions particulières des théologiens. Ne seroit-ce donc pas rnéconnoître l'essence du catholicisme , que de présenter, comme faisant partie de la foi , les sentimens de saint Augustin sur le péché originel, la théorie de saint Anselme sur la satisfaction du Sauveur, ou enfin les conceptions philosophiques de Gunter *^ sur ces mêmes dogmes? Ce sont là sans doute de louables travaux , de profondes spéculations propres à faire concevoir la vérité révélée , seule universelle ; mais on voit facilement qu'il seroit absurde de les confondre avec la doctrine de l'Eglise. Il peut même arriver que , durant un certain temps , tel système obtienne un assentiment assez général, sans que pour-

* M. Gunter est un savant théologien de Vienne, auteur des ouvrages suivans : Vorschule zur speculativen Théologie. Vienne 1829; Introduction à la théologie spéculative. — Gastmahl, Banquet — Januskoepfej Têtes de Janus. {Note du tr.)

laiit il puisse êti'e considéré comme une partie intégrante du dogme , ni encore moins comme le dogme même. Nous avons ici des théories purement individuelles, qui présentent la vérité sous mille formes différentes pour la rendre accessible à toute sorte d'esprits. Ces théories , du reste, peuvent être plus ou moins vraies ; mais l'Eglise ne se prononce pas sur ce sujet , parce qu'elle ne trouve ni dans l'Ecriture ni dans la tradition , de quoi motiver un jugement à cet égard. Qui ne voit d'après cela, qu'il est impossible aux protestans de faire parmi eux la distinction dont il s'agit? Comme tout leur système ne repose que sur des opinions particulières élevées au rang de vérités universelles ; comme la manière dont les réformateurs concevoient telle doctrine, a été proclamée article de foi parmi leurs disciples , le protestantisme s'est senti , dans tous les temps , invinciblement entraîné à confondre l'individuel avec le général. La raison , le moi de Luther étoit, à ^son avis , le centre autour duquel devoit se , réunir toute l'humanité; dans son orgueil, il se fit l'homme universel en qui tous dévoient trouver leur modèle ; tranchons le mot , Luther s'éleva à la place du Christ , car Jésus-Christ seul

représente l'humanité , et il n'a conféré ce privilège qu'à son Eglise.

Après avoir erré bien long-temps , les protestans sont tombés dans l'excès contraire. A l'heure qu'il est, non -seulement on tolère de grand cœur toutes les opinions individuelles qui viennent s'ajouter au dogme; mais tous les dogmes chrétiens ne sont plus que des opinions qu'on doit tolérer, parce qu'ils répondent encore aux besoins de quelques individus. Si donc Luther éleva ses vues personnelles à la dignité de vérités générales, voici qu'on rabaisse le général au niveau du particulier ; de sorte que l'on ne peut plus rétablir le vrai rapport entre l'un et l'autre. Par une conséquence rigoureuse , chaque protestant , dans un cercle qui s'élargit sans cesse , se considère comme le représentant de Thumanité délivrée de l'erreur, et partant comme un sauveur en petit. Toutefois, pour pallier un peu l'absurdité de cette prétention, on a inventé l'expédient de laisser à chacun ce qui lui appartient ; c'est-à-dire , on a permis à chaque protestant d'être à lui son propre sauveur, de se représenter luimême. Quant à l'humanité, elle est vaguement représentée par le point indéfinissable où tous les

individus viennent se réunir. Dès lors plus de dogme universel , si ce n'est sous des formes abstraites; dès lors plus de véritable Christ; car si tous sont leur propre sauveur , il n'y a plus de sauveur du genre humain.

A cela nous devons ajouter encore quelques observations. Le protestantisme di^t son origine et ses progrès , d'une part , à son opposition contre les nombreux abus qui n'existoient que trop dans l'Eglise (au reste l'Eglise a toujours combattu les abus soit avant , soit après la réforme ) ; d'autre part , à ses attaques contre quelques systèmes dop-matiques, et différens usages introduits dans la discipline; ce que nous pouvons appeler forme particulière de l'Eglise au moyen âge^. Pendant que le combat se poursuivoit avec acharnement , les réformateurs s'imaginèrent , car la passion est aveugle , que l'Eglise consistoit uniquement dans ces abus et cette forme particulière , que ces deux

* Envisageant la chose sous un autre point de vue , le grand Frédéric disoit : « Si nous réduisons les causes du progrès de la réforme à des principes simples , nous verrons qu'en Allemagne ce fut l'ouvrage de l'intérêt, en Angleterre celui de l'amour, en France celui de la nouveauté, m

Luther disoit aussi : « Plusieurs sont de bons évangélistes, parce que les monastères ont encore des terres et des vases sacrés» ( Matthtsius. XII' sermon sur Lulîîcr), {Note chi îrad.)

choses constituoient son essence même. Après donc qu'on se fut formé cette opinion , on exagéra les abus , on poussa les systèmes jusqu'à leurs dernières limites; on vit bientôt que c'étoit de ce côté là que l'Eglise pouvoit être attaquée , sinon avec honneur, du moins avec le plus d'avantage.

Or une chose trouve la condition de sa durée dans le mode de son origine. Si donc les protestans entroient une fois dans la distinction dont il s'agit; si, pour juger le catholicisme, ils s'en tenoient uniquement à l'universel, et attribuoient tout le reste aux individus ; leur existence , qui n'eût jamais été possible à ce prix , seroit désormais singulièrement en péril.

Maintenant il doit être clair , ce nous semble , que la Symbolique doit faire des écrits des réformateurs un tout autre usage que de ceux des catholiques. Nous nous permettrons encore quelques mots sur les ouvrages de Luther et de Mélanchthon *.

Luther est très changeant dans ses opinions;

* Mélanchthon s'appeloit Schivarzerde, Terre-noire. Reuchlin , qui dirigea ses premières études , traduisit son nom en grec , faisant un mot composé de //s/aç, et x^^'-»- H faut donc écrire Mélanchthon, avec deux h. (Note du trad.)

souvent il se met en contradiction avec lui-même, se montrant ainsi le jouet d'affections passagères, des impressions du moment. Exagérant les choses au-delà de toute mesure , il aime à se servir d'expressions énergiques, sous lesquelles il n'est pas toujours facile, quand on les prend séparément, de découvrir sa véritable doctrine. Le meilleur parti , c'est d'apprendre à connoitre le ton qui domine dans tous ses ouvrages, de ne regarder jamais un texte isolé comme décisif, mais de consulter toujours un passage d'une certaine étendue. Mélanclitlion offre de moindres difficultés. Sans doute il surpasse Luther même dans l'art de se contredire ; mais par cette raison^même , il est plus facile de discerner dans ses écrits la vraie doctrine protestante. Expliquons-nous. La vie de ce réformateur , sous le rapport qui nous occupe , se divise en deux parties. Dans la première , jeune encore , étranger aux études théologiques — car jusque là il ne s'étoit occupé que de littérature — il se laissa tellement entraîner par l'ascendant de Luther, qu'il admit tous ses sentimens sans restriction. Or,'cVst à cette période que se rapporte l'édition àeéXieùx théologiqiieSy son plus célèbre ouvrage. Plus tard, lorsque le temps eut mûri son talent, quand l'é-

tude de la théologie eut apporté plus de jour dans ses idées > il aperçut les nombreuses erreurs dans lequelles il avoit été conduit. Il voulut dés lors sortir du précipice ; mais comme des influences étrangères l'avoient préoccupé dans sa jeunesse, il ne put jamais se former un sentiment à lui, une opinion indépendante. Aussi de ce moment le voyonsnous flottant, d'une part, entre le catholicisme et le protestantisme; d'autre part, entre le luthéranisme et le calvinisme. Ainsi les contradictions du réformateur se rapportent à des temps différens, et voilà pourquoi nous disions qu'on distingue plus facilement dans ses écrits la vraie doctrine luthérienne. En conséquence nous ne nous servirons que de la première édition des Lieux théologiques , nous fondant d'ailleurs sur les différends soulevés au sujet du Corpus Philippicumy et sur la manière dont ils ont été terminés*.

Les écrits de Zwingle n'offrent aucune diffî-

• Le Ccrpuê PMKppicum est une collection des principaux ouvrages de Philippe Mélanchthon. Elle avoit été faite par ses disciples , professeurs à Wittenberg. Comme elle ne renfermoit que les écrits publiés dans les dernières années du Réformateur, elle fut rejetée par les luthériens rigides, et notamment par les professeurs de Jéna. ( Note du trad. )

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