‹ La symboliqueChapitre 47 sur 63 · J LXXXI · texte numérisé non relu

J LXXXI

Incarnation de la divinité. — Rapport de la grâce avec la liberté.

Le dogme de la réhabilitation dans Jésus-Christ repose sur le dogme de la déchéance primitive ; ces deux vérités sont étroitement enchaînées l'une à l'autre. Or, nous l'avons vu , Schwédenborg combat la chute originelle ; aussi , dans son système , l'opposition biblique entre le premier et le second Adam ne présente-t-elle plus aucun sens. Dès qu'une fois il eut quitté le point de vue fixé par l'Ecriture, il ne découvrit plus dans l'homme aucune raison de l'incarnation du Verbe , c'est hors du genre humain qu'il fut contraint de cher-

cher un point d'appui à l'abaissement du Très- Haut.

Entraîné par tout son être , l'homme se consi-^ dère comme une partie d'un tout org-anique; il s'alhe à cette vaste société des inteHigences qui s'étend au-delà des mondes et de l'espace. Les événemens qui se succèdent sur cette terre, les heureuses influences qui fécondent le germe divin , de même qu'aussi les calamités et les tempêtes qui en arrêtent le développement; tout cela est pour nous comme les oscillations du mouvement imprimé dans des régions étrangères. Cette croyance se retrouve dans les mythes de l'Inde et dans les traditions des Perses. Le christianisme lui-même indique un certain rapport entre la chute de l'homme et celle des esprits rebelles ; il nous montre ces mauvais génies poursuivant leur œuvre de destruction , jetant la discorde et le péché parmi les enfans de Dieu. D'un autre côté, nous avons vu comment les intelligences restées fidèles, comment les élus morts dans l'amour se joignent à l'homme pour étendre et affermir le royaume de Jésus -Christ. Toute cette doctrine est tracée dans l'Ecriture en traits sublimes par leur simplicité.

Déjà sous la main des gnostiques, et particulièrement des valentiniens , cette simple exposition se changea en un drame aussi compliqué

qu'arbitraire : l'empire des Eons renversé par les convoitises de la Sophie, les êtres supérieurs relégués dans la vie de ce monde, puis la restauration du céleste royaume , les esprits rendus à leur patrie par le Sauveur. Viennent ensuite les guerres et les combats des puissances infernales qui, sans cesse, avec la rage du désespoir, font tous leurs efforts pour conquérir les demeures de lumière.

Telle est aussi la route que prit Scbwédenborg. « Par la rédemption, dit-il, l'enfer a été vaincu, » la paix, l'harmonie ramenée dans le ciel, l'E- » .glise rétablie sur la terre. Mais, pour atteindre y> c€ but, il falloit que le Tout-Puissant prît notre »^ nature; et c'est pour cela que l'humanité, dans » la Parole , est appelée le bras de Jéhovah '. »

Mais comment le Sauveur a-t-il renversé l'empire de Satan ? Comment a-t-il ramené l'ordre et la paix dans les régions supérieures? Scliwédenborg va nous l'apprendre. L'Eglise sur la terre et les mondes célestes ne font qu'une vaste société. Entourée par des liens étroits , cette grande famille est semblable à l'homme qui

1 Loc. cit. p. G7 : « Redemptio enim fuit subjugatio infcrorum, et ordinatio cœlorum , et post lias instauratio Ecclesiœ ; hoc Deus ex sua omnipotentia non potuit efficere , nisi per humanum ; sicut non quis operari potest nisi ei sit brachium , etiam humanum ipsius in veibo vocatur brachium Jehovse, Jos 1 1, 10; 13, 1. ><

aouffre dans tous ses membres , quand un seul est blessé. L'église terrestre forme comme les pieds et les reins de ce corps immense ^ les esprits dans le ciel en sont la poitrine et les épaules , etc. Or la corruption de ce monde , gagnant de proche en proche , avoit envahi le séjour éternel; déjà l'empire des ténèbres portoit sa tête jusque dans les cieux ; le royaume des anges alloit s'écrouler comme un édifice sapé par le fondement.

Alors le Dieu fait homme vient défendre la demeure des esprits célestes : il paroît, et les mauvais génies sont précipités dans l'abîme. Car, de même que les bétes sauvages s'enfuient dans leurs repaires , de même que les grenouilles s'enfoncent dans leurs marais quand elles aperçoivent leurs ennemis , ainsi les démons prennent la fuite à l'approche du Sauveur. Voilà ce qu'il faut entendre par la descente du Christ dans les enfers '.

Ainsi l'Eternel sépara les bons d'avec les méchans. Or c'est par cette séparation, continue le poète , c'est en foudroyant ses ennemis que le Seigneur a sauvé le monde. En effet s'il n'eût réduit en poudre la puissance des ténèbres, c'est en vain qu'il auroit accompli les préceptes et baigné le Calvaire de son sang ; il n'eût point réconciHé la terre avec le ciel. Il est un dogme enseigné

' Loc. oit. p. 9i.

par l'Ecriture, vénéré dans tous les siècles chrétiens , le dogme des mérites de la croix : le prophète le renverse par un jeu de l'imagination. La foi dans la satisfaction du Christ avoit réchauffé les cœurs et transformé le monde ; mais quand le souffle de la réforme eut passé sur cette croyance, le Dieu mourant pour nous ne dit plus rien à Schwédenborg ; il voulut un Dieu vainqueur, armé de la foudre et du tonnerre.

Le voyant du Nord fait encore reposer l'Incarnation sur un autre fondement. Cette fois ce n'est point une doctrine nouvelle que nous avons à exposer, car les Pères et les scolastiques l'avoient déjà fait ressortir dans tout son jour ; mais , comme nous n'avons aucune raison de croire que le prophète ait connu leurs ouvrages, nous ne lui disputerons pas le mérite de l'invention. Schwéden- Lorg dit donc : Si le divin ne s'étoit abaissé dans Jésus-Christ, bientôt, semblable au regard qui se perd dans les profondeurs du ciel, la foi se seroit évanouie dans le vague des pensées humaines ; mais le Dieu homme a rappelé la foi dans ses vraies limites, il lui a donné un objet fixe et déterminé. Plusieurs saints Pères expriment ainsi la même doctrine : De lui-même, disent- ils , l'homme ne peut s'élever au-dessus d'un désir vague et sans point de repos ; la révélation seule fixe son cœur ; seule , elle le remplit de la vérité.

Le fondateur de la nouvelle église continue : Dans tous ses rapports avec Dieu , l'homme rencontre le divin et l'humain, le terrestre et le surnaturel. Le Dieu révélé donne à la foi l'élément supérieur ; mais c'est le Dieu incarné qui lui prête une base solide et la porte jusque dans le fond de notre âme : car, en lui-même, le divin est inaccessible à l'homme '. Sans doute on peut se placer à différens points de vue pour contempler le grand œuvre de la miséricorde; et plus les idées s'étendent, plus nous pénétrons avant dans les profondeurs de ce mystère, plus la foi se vivifie, plus la charité devient ardente. Mais la mort du Christ est notre vie, c'est un dogme enseigné par l'Ecriture, empreint dans le culte d'une manière vivante ; et ce dogme , on ne doit point le placer dans le fond du tableau : que sera-ce, si on le nie formellement?

Mais comment l'homme réalise-t-ii en lui l'œuvre de la rédemption ? Ici la doctrine de Schwédenborg a beaucoup de rapport avec celle de l'Eglise catholique. Dans le Sauveur, dit-il, la vérité et l'amour se sont manifestés. Il faut donc que l'homme entre dans la vérité et marche dans l'amour : car , de même que la charité sans la foi ,

' Loc. cit. p. 292. Le cardinal Nicolas de Cusa a traite ce sujet avec beaucoup de talent.

ainsi la foi sans la charité n'est rien. En conséquence il définit la justification à peu près comme les catholiques , puis il ajoute qu'elle est en alliance intime avec la rénovation intérieure'. Cependant reste encore une immense différence , c'est qu'aux yeux du voyant , comme nous savons , le pardon des péchés n'a pas sa source dans les mérites du Sauveur.

Enfin il fait assez bien ressortir le rapport entre la grâce et la liberté. Bien que toujours contraire à l'enseignement luthérien , à peine s^il touche au sémipélagianisme ; ce qui ne doit pas peu surprendre l'observateur.

Venons maintenant aux preuves historiques sur lesquelles Schwédenborg appuie tout cet enseignement. Qui le croiroit ? pour montrer que le dogme de la sainte Trinité conduit nécessairement à l'imputation protestante , il soutient que cette dernière doctrine a été introduite par le concile de Nicée , puis constamment enseignée depuis cette époque dans tout le monde chrétien'. Cette assertion est

1 Loc. cit. p. ) 1 1 : (c Per Divinum vcrum ex bono , hoc est pcr fidemexcharitate, homo reformatur, et regeneratur, tum innovatur, vivificatur, sanctificatur, jiistificatur, et secundum liorum progiessiones et incrementa purificatur a malis , et purificatio ab bis est remissio peccaloriim. »

-Loc. cit. p. 385 : « Quod tides, qua; est impulativa meriti et jusliliœ Christi redemploris , primum exorla sit a decretis synodî JN'ic<Tn.T de tiii>us personis divinis nh «"terno , quaî fides a tcm-

doublement fausse , d'abord parce qu'avant ce concile , l'appropriation des mérites étoit déjà tenue pour constante dans toute l'Eglise; ensuite parce que depuis lors , à peine trouvons-nous quelques traces du dogme protestant. Lutlier luimême ne s'est jamais appuyé sur le concile de Nicée ; tout au contraire , il se vante d'avoir mieux compris saint Paul que tous les docteurs ensemble. Assurément Schwédenborg fût revenu de cette grossière erreur, s'il avoit lu, sur TEpître aux Romains , les commentaires de Chrysostome et de Théodoret parmi les Pères grecs , de saint Ambroise et de saint Jérôme parmi les Pères latins. Les théologiens du moyen âge contredisent aussi à chaque page l'allégation du voyant. Et comment expliquer le schisme du XVP siècle , si les catholiques eussent dit avec les novateurs : La foi seule justifie. Où sont d'ailleurs les preuves apportées par l'homme de Dieu ? Il oublie que , dans un fait de cette importance , il faut des témoignages et non des allégations. Enfin il se contredit lui-même. Plus haut, quand il jugeoit les nations , il ouvroit la porte du ciel aux catholiques, tandis qu'il en éloignoit les protestans. Or sur quoi repose cette distinction? sur la doctrine de la justification.

pore illo ad praesens a toto cliiistiano orbe recepta est. » p. 38.3 : « Quod fides hodiernac ecclesicT, quœ perhibetur sola justificare, et imputatio, uniim faciant. «

Schwédenborg dit aussi qu'avant sa réforme, la doctrine de la liberté étoit inconnue dans toute l'Eglise. Sans doute quand on ne consulte , comme lui , que le livre de la Concorde et les ouvrages de Calvin , on peut croire que l'idée de la liberté a disparu du monde. Au reste, on ne peut nier qu'il n'ait eu quelque notion vague de cette faculté morale ; mais jamais il n'a su la définir d'une manière nette et précise.

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