CHAPITRE PREMIER
LES ELExMENTS ET LES PRINCIPES IMMEDIATS.
Rechercher les éléments des corps, et tâcher de les résou dre par l'analyse en des êtres plus simples, c'est là une question qui s est présentée dès Tantiquité à Tesprit humain. Mais les philosophes ont tout d'abord identifié cette analyse avec ridée d'une simple division mécanique, propre à fournir des éléments toujours visibles et sensibles, quoique de plus en plus atténués. Les opinions de l'antiquité relativement aux atomes et à Thoméomérie se rapportent à ce genre de conceptions.
L'homéomérie envisage tous les corps comme formés de petits éléments semblables à l'ensemble; l'or, par exemple»
est composé par des parcelles d'or, et chaque organe résulte à'une infinité de petits organes semblables :
Ossa videlicet è pauciUis atque minnlis Ossibiis, sic et de pauciUis alque minutis Visceribds viscus gigni...
Ex aurique putat micis coasistere posse Âurum (1).
Un cristal formé de petits cristaux, semblables entre eux et au cristal total, offrirait Texemple le plus parfait de cette conception singulière, dans laquelle on pourrait retrouver quelques germes confus des idées actuelles sur la constitution des corps élémentaires et sur celle des principes immédiats.
La doctrine atomique se rapproche davantage de nos théories moléculaires; elle en exprime tout un côté avec une netteté que Ton n'a point surpassée; mais elle demeure étrangère à l'idée proprement dite de la combinaison. En effet, la doctrine atomique conçoit tous les êtres comme formés par un certain nombre d'atomes ou d'éléments simples, indivisibles, indestructibles, dont les assemblages variés constituent tous les êtres vivants et inanimés; de la même manière que les lettres de l'alphabet peuvent former par leurs associations les mots les plus divers :
. . . Certissima corpora quaedam Sunt, quae conservant naturam semper eadem.
Quorum aditu, aut abitu, mututoque ordine, mutant Naturam res, et convertunt corpora sese...
Quin etiam passim nostris in versibus ipsis Multa elementa vides multis communia verbis, Quum tamen inter se versus verba necesse est Confiteare et re et sonitu distare sonanti :
Tantum elementa queunt permutato ordine solo (2).
A côté de ces deux théories relatives à la constitution de la matière, Empédocle en formulait une autre, d'un ordre un peu différent : c'est la doctrine des quatre éléments, le feu, la terre, Tair et l'eau, longtemps en honneur au moyen
l!) T. LucRETii Câri, De rnrum Naturâ, I, 835. — L'homéomérie a été formulée par Anaxagore.
(2) T. LucRETU Cari, De rcnim Naturà, 1,823. — On sait que la théorie atomique est due aux épicuriens.
âge, bien qu'elle ait été abandonnée à la fin du siècle der« nier. Mélange obscur d'idées physiques, relatives aux trois états de corps, et d'idées cosmogoniques, cette doctrine s'était transformée dans l'intervalle, de façon à se rapprocher des opinions modernes de la chimie sur la combinaison et sur la formation des corps composés.
Au moyen de ces éléments, de ces atomes, de ces parties homogènes, les premiers philosophes naturalistes s'efforçaient de comprendre et d'expliquer l'univers, non sans exciter la surprise des métaphysiciens, qui poursuivaient par lat logique pure la recherche des causes premières (1).
Mais s'il est curieux de porter un moment l'attention sur ces premières tentatives, mélange confus d'erreurs et de vérités, déduites par le raisonnement de Tobservation générale des phénomènes naturels, il est nécessaire de rappeler que les anciens ne se sont jamais placés au point de vue des sciences physiques modernes, fondées exclusivement sur l'observation systématique de la nature et sur l'expérimentation. Jamais ils ne sont parvenus à la conception chimique proprement dite des êtres naturels, en tant que formée par l'agrégation et par le mélange d'un certain nombre de principes immédiats, lesquels sont eux-mêmes composés d'une manière toute différente au moyen des corps simples ou éléments. A plus forte raison n'ont-ils jamais conçu l'idée de la synthèse chimique, qui se propose de construire par l'art et à l'aide des éléments les principes immédiats des êtres matériels.
C'est surtout au moyen âge que les alchimistes, entraînés en partie par l'espérance de faire de l'or, en partie par réturle de la composition des substances propres à guérir les maladies, ont pénétré dans le problème chimique véritable et commencé à poursuivre Tétude proprement dite des
(1) Voir Platon, Phédon, § 107 et § 108; t. V, p. 319, édition d*î Bekker; Londres, 182G,
transformations de la matière. Ils sont les précurseurs réels des sciences expérimentales.
Mais ce n'est point une tâche facile que d'atteindre et d'isoler les éléments indécomposables, et surtout de reconnaître qu'on les a réellement atteints, au sein des métamorphoses perpétuelles de la matière; celles-ci ne mettant à nu les éléments que pour les faire rentrer aussitôt dans de nouvelles combinaisons. L'enchaînement des transformations est indéfini, et, sans le concours d'un raisonnement subtil, appuyé sur la connaissance et sur la discussion d'un trèsgrand nombre de phénomènes, rien ne permettrait de distinguer le corps simple du corps composé. Cette difficulté fondamentale, les obstacles opposés par les opinions généralement reçues au moyen âge, l'ignorance d'un nombre immense de faits, et particulièrement celle de l'existence et des propriétés des substances gazeuses, tout s'est réuni pour empêcher les alchimistes de constituer d'une manière scientifique l'objet de leurs études.
Cependant ils sont arrivés à plus d'un résultat essentiel, en ce qui touche les matières organiques. Ainsi Tétude des substances employées comme médicaments les a conduits à certaines idées qui sont, à proprement parler, l'origine historique de notre conception des principes immédiats. En effet, on reconnut que les propriétés actives de plusieurs substances végétales ne résident point dans l'être tout entier indifféremment, mais plus particulièrement dans certaines de ses parties que l'on pouvait réussir à isoler. Les exemples les plus frappants de cette vérité ont été fournis par le principe enivrant du vin, ou alcool, par les huiles volatiles du citron, de l'oranger, de la rose; dans ces huiles réside la propriété odorante de la fleur ou du fruit tout entier. De là, en grande partie, les opinions et les recherches des philosophes arabes sur l'essence propre de chaque matière; de là surtout la découverte des méthodes propres à isoler cette essence dans les végétaux. C'est ainsi que les Arabes furent
conduits à employer la distillation. Les noms mêmes donnés aux produits d'une telle analyse, les mots d'essence, de sel essentiel^ marquent la confusion d'une idée chimique et d'une idée métaphysique, genre de confusion qui se retrouve à chaque pas dans l'histoire de l'alchimie. On en vint presque aussitôt à identifier chacune des qualités d'une substance naturelle avec un être particulier, et à regarder la substance naturelle comme résultant de l'assemblage de certains êtres , dans lesquels résidaient toutes ses propriétés.
« En observant toutes les qualités de l'or, dit Bacon, on trouve qu'il est de couleur jaune, fort pesant et d'une telle « pesanteur spécifique, malléable et ductile à tel degré, etc.. a Et celui qui coTinaîtra les formules et les procédés nôces- « saires pour produire à volonté la couleur jaune, la grande a pesanteur spécifique, la ductilité, etc. ; celui qui connaîtra « en outre les moyens de produire ces qualités à différents « degrés, verra les moyens et pourra prendre les mesures a nécessaires pour réunir ces qualités dans tel ou tel corps, c d'où résultera sa transmutation en or. » Dans ces paroles de Bacon, écrites au xvii* siècle, se retrouvent en partie les prétentions et les opinions scolastiques. La matière et ses qualités sont conçues comme des êtres distincts, et l'on peut faire varier à volonté les dernières, une à une et par degrés successifs.
Les alchimistes allaient plus loin encore : pour eux les qualités n'étaient pas seulement des êtres distincts des corps eux-mêmes, mais des êtres vraiment matériels. Toute qualité de la matière se trouvait ainsi identifiée avec une matière particuUère : la saveur douce est l'attribut d'un principe doux spécifique, souvent confondu avec le sucre et qui se retrouve dans toutes les substances douces; Tamertume appartient à un principe amer, déguisé de diverses manières, mais toujours identique à lui-môme; l'odeur réside dans l'arôme ou esprit recteur; l'acidité, dans un principe
âciJc général, commun à tous les corps acides; Talcalinité, dans un principe alcalin, toujours identique à lui-même, etc. Jusqu'à la fin du siècle dernier, les chimistes se sont proposé d'isoler ces êtres illusoires, l'esprit recteur, le principe amer, Tacide universel, etc. Sans la connaissance de leurs idées sur ce point, on ne saurait comprendre ni les opinions relatives au phlogistique ou principe inflammable, qui résidait surtout dans le soufre, le charbon, les huiles, les corps combustibles; ni même l'assimilation établie par Lavoisier emre la matière de la lumière, celle de la chaleur et les matières de l'oxygène, de l'azote ou de Thydrogène, toutes ces matières étant envisagées également et au môme litre comme des êtres simples et substantiels.
En se guidant d'après de semblables conceptions sur l'identité des qualités des êtres avec leurs principes immédiats, on ne pouvait arriver à quelque idée nette de l'analyse chimique précise, telle que nous la comprenons aujour* d'hui. Loin de décomposer la matière dans ses qualités, envisagées d'une manière abstraite et indépendante de la matière même, notre analyse s'efforce au contraire de résoudre complètement la matière a en types déûnis par des pro- (( priétés appartenant à chacun d'eux, les propriétés étant a dues, soit à un principe isolé, soit au mélange de plusieurs « principes (4). » Pourtant on pressentait déjà l'existence de pareils principes immédiats; car. s'il était inexact de distinguer d'une manière absolue les qualités de la matière, de la maiière elle-même, pour en faire autant d'êtres di&tincts, cependant il était vrai de dire que telle ou telle qualité spéciale d'une substance réside souvent, non dans Tensemble de cette substance, mais dans l'une de ses parties que l'on peut parvenir à isoler.
(1) CiiEVREUL, Journal des Savants, p. 98 ; 1856*
Les premières tentatives pour opérer l'analyse des substances organiques conduisirent à des résultats si étranges, que le problème, abordé avec quelque suite à la fin du XVII* et au commencement du xviii* siècle, parut tout d'abord plus loin que jamais d'une solution véritable.
On avait tenté d'appliquer d'une manière générale à l'analyse des végétaux et des animaux cette méthode de distillation que nous avons dite être si propre à isoler les essences. En procédant par cette voie, à la suite de travaux et d'analyses poursuivies avec soin pendant bien des années, on reconnut, non sans surprise, que toutes les substances végétales, soumises à la distillation, fournissent les mêmes produits généraux : de l'eau, de l'huile, du phlegme, de la terre (1), etc. ; les substances animales donnent naissance aux mêmes produits, et de plus, à l'alcali volatil. Cette identité des produits généraux fournis par l'analyse d'êtres si divers frappa d'étonnement l'esprit des chimistes. Le froment et la ciguë, par exemple, < l'aliment et le poison, » donnent naissance aun mêmes produits généraux, et ces produits n'ont pour ainsi dire rien de commun avec les substances qui les ont fournis. En présence de résultats ainsi éloignés du point de départ, il fallut bien se résigner à reconnaître que les moyens d'analyse mis en œuvre avaient dénaturé les matières naturelles. Les corps obtenus dans cette analyse étaient évidemment des substances de nouvelle formation ; et il demeura prouvé que la distillation ne sépare point en général les principes végétaux dans leur état premier ; mais le plus souvent elle les détruit et les décompose.
(1) C'est-à-dire du charbon, confondu avec la terre dans le langage de cette époque»
Toutefois ces premières et pénibles études n'ont point été complètement perdues. Si elles n'ont jeté presque aucun jour sur Tanalyse immédiate des végétaux et des animaux, elles ont cependant concouru à établir certaines idées générales, qui sont demeurées acquises à la science. Par ces études, en effet, on a reconnu que les végétaux et les animaux, ainsi que les produits qui en tirent leur origine, sont les seules substances capables de fournir à la distillation de l'huile et des produits empyreumatiques ; ce caractère les distingue entièrement des substances minérales, qui n'en produisent jamais. C'est le point de départ de la distinction qui demeura dès lors établie entre la chimie minérale et la chimie organique.
En même temps on fut mis sur la voie qui a conduit à découvrir les véritables éléments des substances végétales et ceux des substances animales. En effet, il était prouvé que les végétaux sont formés tous en général des mômes éléments, puisqu'ils fournissent les mêmes produits de décomposition, Teau, rhuile, la terre charbonneuse, etc. Une conclusion toute pareille s'applique aux animaux. Il y a plus : les éléments contenus dans les animaux devaient être, jusqu'à un certain point, communs entre les animaux et les végétaux. Car ces animaux fournissent les mêmes produits de distillation que les végétaux, et de plus ils donnent naissance à un principe particulier, l'alcali volatil, lequel doit répondre à quelque élément propre. Ce dernier caractérise en général les substances animales et les distingue des substances végétales. Un pas encore, la nature composée de 1 eau, des huiles pyrogénées et de l'alcali volatil étant connue, ainsi que la nature simple du carbone, de Thydrogène, de l'oxygène et de l'azote, il devint facile de conclure que ces quatre substances sont les éléments fondamentaux de tout être vivant. C'est là un résultat tout à fait capital : il suffirait seul pour établir que les premières études analytiques, quelle que soit d'ailleurs leur grossièreté et leur im.-
perfection inévitables, n'ont point été inutiles. Mais c'est par les travaux de la chimie pneumatique que l'interprétation de ces premières études a pris une clarté subite.
La découverte des gaz, celle de la théorie véritable de la combustion, la démonstration de l'invariabilité du poids des corps dans leurs combinaisons, celle de la permanence des corps simples ou éléments véritables à travers la série indéfinie des métamorphoses, en un mot, l'ensemble des découvertes de Lavoisier et de ses contemporains, voilà les travaux qui ont établi la science sur les bases actuelles. Ils ont donné à la chimie organique, aussi bien qu'à la chimie minérale, son fondement analytique définitif. En chimie organique, il fut démontré que les végétaux sont formés principalement de carbone, d'hydrogène et d'oxygène, et que les animaux renferment les mêmes éléments et de plus de l'azote. Cette simplicité dans la composition élémentaire des êtres vivants est d'autant plus frappante, que les mêmes éléments font également partie des substances minérales.
Mais la connaissance des éléments en chimie organique ne fournit que des données bien générales et bien insuffisantes, surtout si l'on se propose de refaire les combinaisons naturelles qui résultent de l'association des mêmes éléments. L'histoire de la science fournit à cet égard les preuves les plus décisives. En effet, tandis que la synthèse minérale résultait presque immédiatement, et dès le xviiio siècle, de la connaissance des éléments et de celle de leur proportion au sein des composés naturels, au contraire, la synthèse organique demeurait absolument impossible à cette époque, en raison de la difficulté plus grande et à peine encore soupçonnée du problème.
Avant l'époque qui nous occupe, les idées étaient bien Join d'être fixées sur les obstacles que présente la formation des matières organiques et sur les preuves par lesquelles on peut en démontrer la réalisation. Il suffira de dire, par exemple, que Glauber, au xvii« siècle, croyait avoir réalisé
la synthèse du vinaigre, en mêlant de Tacide vitriolique ^sulfurique), de la crème de tartre et de l'eau (1). Dans un temps plus voisin de nous, c'est-à-dire dans la seconde moitié du XVIII® siècle, Baume s'imaginait avoir composé par voie de synthèse Tacide de borax, en abandonnant à Tair pendant un certain temps, dans un milieu humide, un mélange d'argile grise, de graisse et de fiente de vache récente (2). Gomment s'étonner de semblables illusions, alors qu'on discutait si les acides végétaux sont tous les modificatiops d'un même acide, si Tacide saccharin (oxalique) préexiste dans le sucre qui le fournit sous l'influence de Tacide nitreux ; alors que l'on regardait le sucre comme a un hépar végétal, où le principe huileux est rendu miscible à l'eau par un acide ; » l'alcool comme formé d'une huile très-atténuée, intimement unie à de l'eau par l'intermédiaire d'un acide, et l'eau ellemême comme un corps simple, un élément? On peut affirmer qu'au XVIII® siècle les bases de la science étaient si peu affermies, les analyses si grossières encore, les propriétés propres à isoler et à caractériser les corps si mal définies, qu'il eût été presque inipossible de démontrer l.i réalité d'une synthèse organique, alors même qu'on eût réussi par hasard à la réaliser.
Cependant, vers la seconde moitié du xviii« siècle, les idées relatives aux matières organiques acquirent peu à peu une précision plus grande. Eclairés par les contrijdictions observées entre les propriétés des produits d'une analyse et celles de la substance végétale ou animale analysée, les chimistes commencèrent à se préoccuper d'isoler dans leur état primitif les « principes immédiats » des vé^-éiaux.
(I) Encyclopédie méthodique, Chimie, t. I, p, 32; Paris, 1786. (2j Encyclopédie méthodique, Chimie, t. I, p. 51.
Tantôt, pour y parvenir, on profitait simplement du jeu des forces naturelles qui déterminent rextravasion de matières spéciales, telles que le camphre, les gommes, le coton, les résines, etc. ; tantôt on rendait plus facile cette séparation spontanée par Tincision des cellules et des vaisseaux des plantes et par le concours d*une pression plus ou moins énergique; tantôt enfin on recourait à Taction des dissolvants neutres, tels que Teau froide, l'eau chaude et Talcool. Dans tous les cas, on évitait soigneusement de faire intervenir, soit une température élevée, soit des agents chimiques puissants, capables de détruire l'arrangement primitif des principes immédiats dans les tissus organisés. Bref, on se proposait, pour la première fois, d'oblenir les principes immédiats , tels qu'ils préexistent et avec les propriétés mêmes qu'ils possèdent à l'état isolé, ou qui résultent de leur mélange dans les êtres vivants (4).
Un grand nombre de principes immédiats définis, les uns de nature acide, tels que les acides tartrique, oxalique, malique, citrique, lactique, urique, formique, gallique, henzoïque, etc. ; les autres privés des propriétés acides, tels que l'urée, les sucres de canne et de lait, la cire des calculs biliaires (cholestérine), etc., furent successivement isolés et caractérisés dans le cours du xviii' siècle {'2).
Mais si Texistence des principes immédiats et les méthodes propres à les isoler sans altération furent dès lors connues d'une manière générale, cependant on ignora encore pendant bien des années Tart de les définir et d'en spécifier' avec certitude l'individualité. Cette incertitude n'a rien de surprenant ; elle était commune à la chimie tout entière. En
(1) Voir relativement à l'historique de ces recherches sur les principes immédiats les articles publiés par M. Ch^vreul dans le Jour» nat des Savants; 1856-1860. — Rouelle le jeune contribua plus que personne peut-être à Axer Vidée des principes immédiats.
(2) Voir Chevreul, Journal des Savants; novembre 1858; p. 717. — Scheele est l'auteur de la découverte précise de la plupart des acides organiques cités plus haut.
effet, on méconnaissait alors en chimie organique, aussi bien qu'en chimie minérale, un fait fondamental : à savoir qu'un principe immédiat est toujours formé des mêmes éléments, unis dans les mômes proportions définies, et qu'il est doué de propriétés constantes et caractéristiques. Aussi, dans les analyses et dans les Traités de la fin du xviiP siècle, à côté de certains principes immédiats définis véritables, tels que ceux dénommés plus haut, on voit figurer une multitude d'autres prétondus principes immédiats, qui sont privés de toute propriété définie. On y trouve confondus sous une même dénomination les corps les plus dissemblables. Pour caractériser cet état de la science, il suffit de rappeler ranalyse du quinquina de Fourcroy, donnée alors comme modèle (4), et la liste des principes immédiats végétaux inscrite dans la Philosophie chimique du même auteur (2). Ce sont : la sève, le muqueux, le sucre, l'albumine végétale, les acides végétaux, Fextractif, le tannin, l'amidon, le glutineux, la matière colorante, l'huile fixe, la cire végétale, l'huile volatile, le camphre, la résine, la gomme-résine, le baume, le caoutchouc, le ligneux, le suber. a En séparant « ces vingt genres de composés d'un végétal, dit Fourcroy, c on fait son analyse très-exacte. » Cette liste est un curieux témoignage de l'état des opinions et du degré d'avancement de l'analyse organique immédiate jusqu'au commencement du XIX® siècle. En effet, il est difficile d'imaginer une méthode d'analyse aussi contraire aux idées exactes que nous avons aujourd'hui : dans Ténumération précédente, des principes immédiats véritables, tels que le camphre et l'amidon, se trouvent juxtaposés avec des mélanges compliqués et indéfinis, tels que la sève et l'extractif.
Mais, pour fixer avec exactitude ce qu'il faut entendre par les principes immédiats, il était nécessaire de connaître d'abord avec plus de précision qu'on ne pouvait le faire à
(1) Encyclopédie méthodique. Chimie, t. IF, p. 279; Paris, 1792.
(2) Fourcroy, Philosophie chimique, p 305; Paris, 1806.
cette époque la signification même de la combinaison chimique. Jusqu'alors les caractères de la combinaison étaient demeurés vagues et confondus avec ceux du simple mélange et de la dissolution. Aussi ^ oit-on s'élever à cette époque plus d'une discussion singulière sur la nature propre de beaucoup de matières végétales, dont on avait d'abord admis Texistence comme principes distincts. C'est ainsi que Fourcroy et Vauquelin regardent en 1807 les acides formique et lactique comme de l'acide acétique impur, uni à des matières animales particulières ; ils identifient également avec l'acide acétique l'acide contenu dans les eaux sures des amidonniers. D'autres chimistes regardent l'acide malique comme résultant de l'union de l'acide acétique avec un corps extractiforme, et identifient Tacide succinique avec l'acide pyromucique, l'acide hippurique avec l'acide benzoïque, etc. Toutes ces confusions témoignent du vague et de l'incertitude qui régnaient à cette époque sur l'existence et les propriétés spécifiques des principes immédiats. Du reste, la même confusion existait en chimie minérale. Les^^découvertes qui l'ont dissipée tiennent de trop près au sujet qui nous occupe pour qu'il ne soit pas convenable de les rappeler brièvement.
Au commencement du xix* siècle, deux opinions partageaient les esprits des chimistes. Les uns pensaient que les corps entrent en combinaison suivant des proportions progressives et indéfinies, comprises entre deux limites extrêmes. Dans certains cas particuliers, les composés peuvent être isolés par cristaUisation, volatilisation, etc. ; ils possèdent alors des propriétés constantes et une composilion invariable. Mais cette fixité dans les phénomènes est due à la nature particulière des forces qui déterminent la séparation des composés. Au contraire, dans le cas le plus général, les propriétés des composés varient d'une manière indéfinie et corrélativement à la variabilité continue de leur composition. Telles étaient les opinions de Bertholiet.
Au contraire, d'après Proust, tout corps susceptible d'être distingué par certaines propriétés spécifiques est constitué toujours par les mêmes éléments, unis dans les mêmes proportions. Tantôt ces éléments donnent naissance à un composé unique et défini ; tantôt ils engendrent plusieurs connposés. Mais, dans le dernier cas^ le poids de Tun des éléments demeurant constant dans ces divers composés, le poids de l'autre élément s'accroîtra par sauts brusques, en passant deTun à l'autre ; jamais il n'éprouvera une variation continue, indéfinie. Loin de là : tout composé compris entre ces deux limites déûnies sera un simple mélange, résoluble sans altération dans les composés fondamentaux. Voilà quelles étaient les théories contraires qui se disputaient le domaine de la science. Aujourd'hui la controverse est terminée ; tout le monde s'accorde à regarder la seconde opinion comme la seule véritable : elle constitue la loi des proportions définies.
Sans insister davantage sur ce point, il suffira de dire que les théories atomiques de Dalton et de Wollaston ne tardèrent pas à mettre hors de doute la loi des proportions définies et à en préciser le caractère, en la rattachant à une autre loi, celle des proportions multiples. En vertu de cette dernière loi, si deux éléments s'unissent en plusieurs proportions, le poids de Tun d eux demeurant constant, les poids de l'autre qui concourent à former les divers composés sont des multiples simples les uns des autres. A ces deux lois, on joignit presque aussitôt celle des équivalents chimiques^ d'après laquelle les rapports des poids suivant lesquels deux corps simples s'unissent entre eux sont les mêmes que les rapports suivant lesquels ils s'unissent à tous les autres corps.
Ces trois lois capitales complétèrent l'édifice chimique fondé trente ans auparavant sur la conservation du poids et de la nature des corps simples dans toutes les réactions. IJ.3 la chimie minérale^ leur application passa à la chimie orga-
nique ; elle donna aussitôt aux études analytiques une direction précise et une signification déterminée.
Deux genres de recherches furent dès lors entrepris. D'une part, on poursuivit l'étude analytique des sul;stances végétales et aninnales, et leur résolution complète en un certain nombre de types ou principes immédiats, définis par des propriétés physiques et chimiques invariables. D'autre part, un principe immédiat défini étant donné, on chercha par quels procédés on pouvait en déterminer la composi* tion, l'équivalent, la formule et, par une suite nécessaire, la fonction chimique. Pour bien comprendre la marche de la science, il est nécessaire de remarquer que ce double problème n'avait, jusqu'au xix* siècle, aucune signification précise. On ne pouvait évidemment songer à le poser, tant que Von avait admis qu'un même principe immédiat variait dans la proportion de ses éléments et dans la nature de ses propriéiés.
Parlons d'abord de la résolution des matières organiques en principes immédiats. C'est le point de départ de toutes les recherches ultérieures. En effet, « la base de la chimie « organique, » dit M. Chevreul, « est la définition précise « des espèces de principes immédiats qui constituent les a végétaux et les animaux (1). » a Toute étude des phéno- « mènes des êtres vivants, » dit encore le même auteur, « cxi^e la définition précise des principes immédiats qui <( constituent les tissus et les liquides, sièges des phéno- •< mènes que l'on veut étudier. » Ce qui caractérise ce nou- N eau point de vue, introduit dans la science par M. Chevreul,
(1) Chevreul, Considérations sur l'Analyse organique, p. 1; Paris, 1324. — Traité de Chimie anatomique de MM. Ch. Robin et Verdiîil, t ï • 1853.
ce n'est point l'idée même des principes immédiats, en taut que matériaux préexistants des êtres formés par leur assemblage. Cette idée avait déjà cours dans la chimie organique. Mais l'objet fondamental, c'est la conception des principes immédiats, en tant que substances douées de propriétés physiques et chimiques définies, invariables. Voilà précisément ce qui autorise à envisager ces principes comme le terme extrême et la vraie base de l'analyse ; voilà ce qui donne à leur élude un critérium exact, à savoir Timpossibilité de séparer d'un principe immédiat plusieurs matières sans le dénaturer. Tant que cette idée si simple, et cependant si cachée, n'a pas été comprise et acceptée dans la science, la marche de la chimie organique est demeurée privée de toute base précise, et toujours incertaine. Les dissolutions et les mélanges avaient été perpétuellement confondus avec les combinaisons véritables. Jamais on n'avait songé à soumettre les produits obtenus par une première analyse à un système régulier d'épreuves, pour constater s'ils étaient constitués par une matière unique, ou bien si une analyse nouvelle pouvait en extraire plusieurs matières distinctes, sans changer leur nature.
Un semblable système d'épreuves raisonnées fut appliqué, pour la première fois, dans les Reclierches sur les corps gras d'origine animale (1). Il repose essentiellement sur la méthode des lavages successifs, laquelle fournit à la fois un procédé de séparation, généralement inofïensif, et un contrôle précis des résultats obtenus dans cette séparation. Par suite de ces recherches, l'étude des huiles, des beurres et des graisses fut ramenée à des bases certaines et prit une clarté inattendue. Il est facile de reconnaître, au premier coup d'œil, que ces substances sont extrêmement dissemblables quant à la solubilités à l'odeur, à la consistance, etc. ;
(1) Les Mémoires de M. Chevreul sur les corps gras, publiés dans les Annales de Chimie depuis l'année 1813, ont été réunis en un volume sous le titre indiqué dans le texte : Paris, 1823.
elles varient dans leurs propriétés par degrés successifs et, pour ainsi dire, continus. Elles sont pourtant formées par le mélange indéfini d'un petit nombre de principes définis, à savoir l'oléine, la margarine, la stéarine, la butyrine, la phocénine, etc. En se fondant sur les méthodes générales qui viennent d*être signalées, l'existence de ces divers principes fut établie, tantôt avec certitude et par une analyse complète, tantôt avec probabilité et par des inductions légitimes, fondées sur faction graduelle des dissolvants.
Parmi ces résultats, il en est un qui mérite une attention toute particulière, et qui se rattache de la façon la plus directe aux études synthétiques. Il s'agit de la possibilité de représenter scientifiquement les variations indéfinies des propriétés des corps naturels soumis à l'analyse. De prime abord, on croirait que ces variations correspondent à fexistence d'un nombre également indéfini de principes immédiats : il n'en est rien cependant. Il suffit de concevoir que les corps naturels sont constitués par un petit nombre de principes immédiats, doués individuellement de propriétés définies, mais mélangés en proportion indéfinie. Une semblable conception simplifie singulièrement fétude des matières végétales et animales et lui assigne un terme bien arrêté. De plus, elle permet de contrôler les résultats de l'analyse par une épreuve démonstrative. En effet on doit pouvoir reproduire les propriétés de la matière primitive par la synthèse, c'est-à-dire en mélangeant de nouveau les principes immédiats isolés par l'analyse. Voilà comment ont été vérifiés, par exemple, les résultats analytiques relatifs aux corps gras naturels, et l'épreuve est devenue surtout décisive, le jour oii la synthèse des principes des corps gras eux-mêmes a permis de les obtenir dans un état de pureté et d'isolement absolu.
BEnTHELOl