Crit. de la R. pure, par
2. Voir Crit. de la R. pure, dialectique transcendantale, par. 828 sqq., et Crilique du Jugement.
ÉVOLUTION DE LA PHILOSOPHIE AU XVIII® SIÈCLE. 161 « je dois » a plus de portée que le « je suis ». — [l y a un .dualisme dans les choses : car le monde phénoménal, ou la nature, est séparé par un abime infranchissable du monde * nouménal, et la raison, intermédiaire, rapproche celui-là de celui-ci et les relie, mais sans les unir. — Il y a un dualisme, enfin, dans le monde nouménal : la raison spéculative admet, par hypothèse, un Étre suprême comme base de l’unité qui se trouve dans l'être dérivé et que poursuivent les raisons individuelles; la raison pratique affirme un Idéal du souverain bien comme fondement du souverain bien dérivé qui tend à être et que les volontés individuelles réalisent. — Mais quel est le rapport des raisons et des volontés avec l'Unité et avec lIdéal, des âmes libres, immortelles, et de Dieu? Si Dieu est, comment n est-il pas tout, et comment son règne n’arrive-t-il que peu à peu? Et quest-ce au juste que la nature, qui n'a point de réalité, mais où se perd et où se cherche l’unité?
Il faut d'ailleurs considérer que Kant n’a pas écrit son Système : à plus forte raison n'a-t-il pas réalisé toutes les virtualités de sa pensée. IL à fait la critique de l'esprit ; il a montré l'origine de la connaissance dans la constitution de l'esprit. Mais il n'a pas relié les résultats de ses recherches partielles; et il ne faut pas dire qu'il s’est abstenu par prudence, mais bien qu'il en a été empêché par l'âge. A la fin de sa vie, il projetaitun Système de la philosophie transcendantale, qui aurait eu trois parties et dans cet ordre : Dieu, l'homme, - le monde”. Autre chose était l’Organum de la raison pure ou Propédeutique, et autre chose ce Système de la raison pure qu'il n’a pu que concevoir *. Peut-être aurait-il résolu certaines
1. Du passage des principes mélaphysiques de la science de la nature à la physique, œuvre posthume.
2. « Ce n’est pas ici le lieu de montrer, dit Fichte dans une note de la Doctrine de la science (trad. Grimblot, p. 117), ce qui est du reste palpable, que Kant connaissait très bien ce qu’il s’abstenait de dire, ni de donner les motifs pour lesquels il ne pouvait ni ne voulait dire ce qu’il savait. Les principes exposés ici, et ceux qui seront présentés encore, se trouvent évidemment au fond des siens, comme peut s’en convaincre quiconque se fami-
difficultés, atténué des distinctions factices, comme celle des deux raisons. N’a-t-il pas trouvé légitime « l'espoir de pouvoir un jour pénétrer jusqu'à l'unité de la faculté tout entière de la raison pure (de la raison théorique aussi bien que de la raison pratique) et dériver toutes choses d’un seul principe; -ce qui est l’inévilable besoin de la raison humaine, qui ne trouve une satisfaction complète que dans une unité complètement systématique de ses connaissances ‘ »? — Telle que l’œuvre de Kant s'offre à nous, elle en dit trop ou trop peu
sur le monde nouménal; elle subit malgré tout et manifeste-" ment l'influence de la tradition, en même temps que celle
de Voltaire el de Rousseau. Mais, quoi que Kant eût pu faire pour y mettre plus de logique, il est hors de doute qu’il n’eùût jamais comblé le vide entre le monde pensé et le monde réel. Il combattait le scepticisme absolu, en montrant la nécessité des lois que l'esprit constate parce qu'il les crée; mais il inaugurait un scepticisme nouveau, en déclarant que l'esprit est enfermé dans la pensée à laquelle il donne des lois.
En conséquence, un problème nouveau se trouvait posé : si la pensée est comme une prison, si les qualités primaires, et non plus seulement les qualités secondaires, sont subjectives, peut-on néanmoins, et quoi qu’en dise Kant, connaître la réalité; ou, au contraire, bien qu'une certaine connaissance soil possible, y a-t-il nécessairement un inconnaissable? — Kant eut, comme il était naturel, des adversaires qui lui opposaient leur dogmatisme, et il eut des disciples qui voulurent triompher de son scepticisme ?.
liarisera avec l'esprit de sa philosophie. Il a dit plusieurs fois qu’il ne voulait pas exposer dans ses critiques la science elle-même, mais qu’il n’en présentait que la propédeutique.…. »
> HE cril. de l'Analylique de la Raison pure pratique, trad. Picavet, p. 164.
2. Sur Kant, voir, outre les ouvrages cités de Nolen et de Willm, l’article de M. Boutroux dans la Grande Encyclopédie, qui cite, résume et complète les travaux contemporains. Voir aussi, mais surlout sur l'influence de Kant, Fortlage, Genetische Geschichte der Phil. seit Kant (en partic., pp. 80-82). Je
ne connais que par des analyses les études sur Kant de Vaihinger et d’Adickes.
Parmi les premiers‘, Jacobi, ennemi à la fois de Berkeley et de Hume et des matérialistes français, nourri de Rousseau, qu'il vénérait, et de Spinoza, qu'il combattit?, soutint énergiquement la possibilité d’une connaissance absolue : dans le sentiment, — externe et interne, — dans la conscience morale et religieuse, il crut trouver immédiatement toutes les réponses à toutes les questions essentielles. Kant dans la raison individuelle ne pouvait atteindre l'absolu; et par la loi morale mème, dérivée de la raison, il ne pouvait que le postuler. Jacobi rejette la raison, ou plutôt il condamne la raison spé-
eulative pour s'adresser à la raison révélatrice. « La foi est la lumière primitive de la raison, le principe du vrai rationalisme: Sans elle toute science est creuse et vide. Nous ne voyons pas l'absolu, nous y croyons... La vraie science est la conviction que nous ne savons rien : et l'on ne peut sortir de celte ignorance que par la foi dans la révélation dont la raison est dépositaire... L'objet de mes recherches a été cons-
. tamment la vérité native, qui est bien supérieure à la vérité
. scientifique *. » Il faut échapper au « fanatisme logique » et passer par delà le « miracle » pour atleindre le vrai. Mais si Jacobi s’opposait à Kant dans son rationalisme mystique, pour ainsi parler, il se rapprochait de lui par l'importance qu'il donnait à la conscience morale; et Kant lui-même l’a reconnu à la fin d’un écrit dirigé surtout contre Jacobi * : « À quoi bon nourrir la division entre deux partis qui sont au fond animés des mêmes intentions pratiques? Ils n’auraient qu'à s'entendre pour conclure ensemble une alliance
1. Entre autres : Platner, Mendelssohn, Nicolaï, représentants de la philo- Sophie populaire; Garve, Tiedemann, éclectiques. Ernst Schulze représente, au contraire, un scepticisme plus complet que celui de Kant.
2. Dans ses Lettres sur la Doctrine de Spinoza, Jacobi soutient que tout Système conséquent de philosophie mène au spinozisme, mais que le spinozisme est inacceptable et qu’il faut s’élever de là à la croyance. Voir Lévy- Bruhl, /a Phil. de Jacobi, chap. vi.
3. Voir Willm, op. cül., t. Il, pp. 427-428, et Lévy-Brubhl, op. cit, chap. ui, 1v, et conclusion.
4 Du-ton suffisant quon s'est arrogé récemment en philosophie. Noir Willm, op. cit, t. I, pp. 312-313.
durable. La déesse voilée, devant laquelle nous fléchissons les genoux avec un égal respect, c'est la loi morale en nous, dans son inviolable majesté; seulement, en l’écoutant, nous sommes dans le doute si elle procède de la seule raison de l'homme, ou si c’est la voix d’un autre être dont nous ne connaissons pas l’essence, mais qui parle à l’homme au fond de son cœur. Quelle que soit du reste l’origine de cette loi, elle est dans tous les cas également obligatoire. Mais il importe de la déterminer philosophiquement, afin d'empêcher qu'elle ait le sort des oracles et qu’elle ne reçoive les interprétations les plus diverses. »
Il peut être intéressant de voir se développer une philososophie du sentiment, et surtout du sentiment moral, qui avoue l'influence de Rousseau ‘ et que Kant n'ose point condamner tout à fait. Mais 1l faut s'attacher à caractériser et à suivre ce dogmatisme que Kant a désavoué, et qui est né pourtant de la pensée même de Kant. — Le cartésianisme, en faisant de l'étendue quelque chose de réel, donné dans la pensée mais irréductible à la pensée, en venait nécessairement, pour rétablir un semblant d'unité, à supposer que l'étendue est une pensée de Dieu contemplée en Dieu par la pensée humaine, ou que l'étendue et la pensée sont deux attributs de la substance divine : il-âboutissait à un panthéisme plus ou moins franchement dualiste. Or le moi et le non-moi de Kant, comment peuvent-ils s'accorder dans la pensée, comment l'un reçoit-il les lois de l’autre, sinon — ainsi qu'aux yeux de Kant lui-même c'était possible — parce qu’ils ont la même réalité pour fondement commun? Et, puisque le temps et l’espace sont des formes de pensée applicables aux seuls phénomènes, en dehors du monde phénoménal l'étendue et la pensée ne s’opposeront plus dès lors; mais, la contradiction de la nécessité et de la liberté, du déterminisme et de la finalité, du réel et de l'idéal s'évanouissant, il n’y aura plus
1. Jacobi connut aussi Pascal et Fénelon. Voir, sur ses relations avec les mystiques et sur ses lectures, Lévy-Bruhl, op. cit., p. 241.
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ÉVOLUTION DE LA PHILOSOPHIE AU XVIII® SIÈCLE. 165 que l'Un, l’Absolu. Le résultat principal de la philosophie de Kant, a dit Hegel, c'est d'avoir éveillé la conscience d’une « énergie interne absolue‘ ». Le problème philosophique consiste par suite à expliquer la production du moi et du non-moi, la dualité dérivée du phénomène, et non plus à les unir dans l’absolu par des hypothèses variées. — Sans doute, Leibnitz déjà avait nié la réalité de l’espace et du temps : mais, passant par degrés de l'extérieur à l’intime et de l’apparent au réel, lorsqu'il avait atteint l'essence de la monade dans la raison, il concluait des principes de la raison à Dieu, lien des monades et fondement des principes; et il était difficile de savoir si pour lui l'absolu était quelque chose d'autre qu’un rapport formel des monades — outre que ce rapport des monades fermées ne s’expliquait guère. Kant, lui, avait plusieurs fois supposé un entendement supérieur qui connaîtrait d'une facon intuitive et non discursive, pour qui connaître serait créer. Or, si la pensée, moi et non-moi, a pour
support l'Étre, dans sa plus haute connaissance elle atteindra
l'absolu, elle sera cet entendement supérieur; et c'est ainsi que, posant de plus en plus résolument l'éntuition intellectuelle comme un fait, les disciples de Kant, moins réservés que le maître, dérivent tout l'être et tout le savoir de l'absolu. Ils sont dans l'absolu, l'absolu est en eux. Convaincus de l'unité radicale du rationnel et du réel, ils en viennent à construire le monde; ils renouvellent le système de Spinoza, mais en le modifiant ?.
Pour Fichte, l'absolu c’est le Moi. Il a pris comme point de départ le Je pense de Kant, en lui donnant une valeur que la Critique ne lui attribuait point : avec ce jugement suprème, « qui doit accompagner tous les autres, en demeurant un et identique à travers la diversité des consciences individuelles, mais qui ne saurait être accompagné lui-même par aucun
1. Logique, par. Lx, remarque, trad. Véra, t. I, p. 338. 2. Voir Delbos, op. cit.
autre », « la pure conscience de soi est clairement décrite dans sa vraie nature. On la retrouve la même dans toute conscience : aucune modification accidentelle de la conscience empirique ne saurait l’atteindre. En elle, le moi se détermine par lui-même et d’une manière absolue. Kant ne peut par celte pure aperception entendre la conscience de notre individualité, ni mêler la seconde avec la première, car la conscience de l'individualité est nécessairement accompagnée de la conscience d’un autre objet, d’un tu, et possible seulement sous cette condition ‘. » Le je pense de l’aperception pure devient donc le moi absolu de l'intuition intellectuelle. Il atteint une réalité substantielle comme lé cogito de Descartes ?. Mais la loi morale chez Kant, le Je dois, tendait à ne faire qu’un avec le je pense : le moi absolu de Fichte sera le moi moral, la Liberté; et c'est dans la conscience de notre liberté que nous connaïîtrons le moi absolu. Voilà le cogito de Descartes enrichi. — Fichte fait tomber le dualisme des deux raisons en même temps que celui du phénomène et
du noumène: et c’est par la psychologie qu’il résout le pro-: ; P PSY g1ie q P
blème. Mais cette psychologie, se transformant peu à peu, finira — d'une autre façon que celle de Descartes et pourtant comme celle de Descartes — par absorber le moi dans le Tout. Il y a donc une science de la science qui remonte au principe de toute connaissance humaine. Ce principe, c'est l’acüvité du moi qui se pose. Le moi pose primitivement et absolument son propre être; il est agent et il est produit, et, en tant qu'agent, 1l est principe *, Or, pour se poser, le moi s'oppose un non-moi qui le limite. Le seul moyen de se réfléchir est de se déterminer : il produit donc « un déterminant ». Le monde sensible provient de ce dédoublement du moi absolu en sujet et objet : sans objet pas de sujet, mais sans sujet pas d'objet. Dans la connaissance, en 1. Deuxième Introduction à la Doctrine de la science.