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Contrat social, liv. 11, chap. vu

homme complet et il est en contradiction avec lui-même sl vit isolé... ». « Je suis, dit-il, un anneau nécessaire de la grande chaîne qui s'étend du moment que le premier homme

eut conscience de son existence, jusque dans l'éternité *. »

L'humanité, selon les philosophes allemands, et dans l'hu-

manité, déclarèrent-ils, — surtout lorsque se développa en Allemagne le sentiment national, — les diverses sociétés,

sont quelque chose d’organique et qui a sa vie propre,

supérieure à celle des individus. Déjà pour Herder, — qui, dans cet ordre d'idées, est un précurseur, — l'humanité, en même temps que la cause finale du monde, était sa fin à ellemême : c'est-à-dire que ce qu'il y a de plus humain en elle doit se développer par degrés. « La fleur de l'humanité, captive encore dans le germe, s'épanouira un jour sous la vraie forme de l’homme semblable à Dieu, dans un état dont aucun esprit terrestre ne peut imaginer la grandeur et la majesté. ?. » — Quelque nom que prenne cette fin * où, par Jhumanité, tend l’univers dans un progrès à l'infini, peu à peu une philosophie de l’histoire se constitue alors en Alle-magne : on s'attache à établir dans l'évolution humaine la

1. Destination du savant et de l'homme de lettres, trad. Nicolas, 2° leçon, p. 32, ct 3° leçon, p. 60. — Dans la 5° leçon, Fitche critique « l'opinion de Rousseau concernant l’influence des arts et des sciences sur le bien de l’humanité »; il voit que Rousseau voulait « faire avancer » l'humanité : seulement, dit-il, avancer, pour Rousseau, c'était « revenir en arrière ». Fichte est ici trop affirmatif; mais ce qui est incontestable, c’est que l'idéal de Rousseau n'implique pas un progrès de la « culture » par lequel l'humanité se développerait graduellement; il est, pour ainsi dire, quelque chose d’immédiat en chaque individu sain. Rousseau, dans son indignation contre les vices que la société à fait naître, ne voit pas toujours assez que le bien est réalisable par la société seulement et par les progrès de la raison. Pour le critiquer librement, Fichte n’en admire pas moins Rousseau : « Paix à ses cendres ei bénédiction à sa mémoire... Il a fait son œuvre; il a enflammé beaucoup d’âmes... » p. 102. 4

2. Idées sur la phil. de l'hist. de l'humanité, N, v, trad. Quinet. Cf. Kant, Idée d'une histoire universelle envisagée à un point de vue cosmopolite; Fichte, Caractéristiques du temps présent; Schelling, Idéalisme transcendantal et Sur la méthode des études académiques... Noir Flint, Philosophie de l’histoire en Allemagne.

3. L’Unité, tel est, en somme, le but dont l’homme ne peut que s’ « approcher à l'infini », s’il ne doit pas devenir Dieu. Seul Hegel semble dire quelquefois que l’Idéal est réalisable, bien plus, qu’il est réalisé par sa phiioso phie, par l’Idéalisme absolu. :

ÉVOLUTION DE LA PHILOSOPHIE AU XIX° SIÈCLE. 179 succession des périodes, le rôle des différents peuples, la valeur des produits divers de l’activité sociale. Hegel couronne cette tentative d’où les sciences historiques allaient sortir : pour remplir les cadres immenses de la philosophie de l’his-

toire, la recherche historique dut s’élargir singulièrement et

prit une importance nouvelle.

- Quels sont en somme les résultats de ce puissant effort du génie allemand? — Le spinozisme a reparu transformé. Iln'ya pas deux réalités : le fini n'existe que dans le divin, le multiple que dans l'Un. Mais le divin, l'Un, est Pensée; et il est Pensée active; le développement de la Pensée, c’est le monde,

—et que la Pensée se pense dans le monde, telle est la fin de

son activité. Le moi rationnel de Descartes et le moi moral de Rousseau se rejoignent dans la raison théorique et pratique de Kant : dans le dogmatisme post-kantien, la Pensée absolue est active avant tout, et c’est en se mouvant qu'elle devient théorique : la logique naît d’un mouvement vers une fin. La Substance de Spinoza se développait par une pure nécessité : la Pensée tend à une fin. L’Étendue était un des attributs nécessaires de la Substance : la Nature est l'instrument par lequel se réalise la Pensée.

Et quelles sont les faiblesses de cet'idéalisme absolu? — Outre que la résolution de l'Un en multiple reste impossible à comprendre, le dualisme de la Nature et de l'Esprit n’est pas vaincu, malgré tout. Montrer — comme Schelling — dans la Nature une pensée morte, figée, ou — comme Hegel — l’Idée qui s’extériorise, c'est faire comprendre qu'il y ail de l'intelligible en elle; mais ce n'est expliquer que d'une facon verbale l'apparition de quelque chose qui n est point lIdée. Le concept d'activité, de finalité, est entré dans cet idéalisme: mais, introduit par l'intermédiaire abstrait de la raison pratique, il reste abstrait, extérieur, en quelque sorte,

: à la nature qu'il doit faire apparaitre, et, dans l'Idée pure,

incompréhensible.

Aussi, après la période spinoziste, en quelque sorte, du

kantisme, viendra une période leibnitienne : sous une forme nouvelle, la théorie des monades — qui explique le multiple en le supposant primitif — reparaitra avec Herbart; sous une forme nouvelle, le dynamisme — qui unifie le sujet et l'objet en un principe qui n’est ni idée ni matière — reparaitra avec Schopenhauer !. Mais par la date d’une partie de leurs œuvres, surtout par l’époque où s'exerce leur influence et par la nature même de cette influence, ils appartiennent au second tiers, à la deuxième phase du siècle.

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Pendant que la réaction — toujours plus hardie — contre l'empirisme absolu aboutissait en Allemagne à ce dogmatisme absolu, dans le pays même de Hume la réaction contre l’empirisme — toujours plus timide — aboutissait à des conséquences bien différentes : quand les Allemands s’éloignaient par degrés de Kant ?, les Ecossais venaient à lui peu à peu.

Reid et Kant avaient eu la même pensée * : résister au scepticisme de Hume. Mais, tandis que Kant transformait le scepticisme plutôt qu’il n’y échappait, en enfermant l’homme dans la subjectivité des principes mêmes a priori, Reid admettait que l’homme possède un savoir immédiat. Kant continuait à considérer l'esprit du dehors, en quelque sorte, comme

1. La préface de la 1"° édit. du Monde comme Volonté et comme Représentation est d'août 1818; celle de la 2°, de février 1844; celle de la 3°, de septembre 1839 : alors seulement il dit : « J’ai la satisfaction de voir qu’au moment où finit ma carrière, mon action commence ». — La dernière philosophie de Schelling est la transition entre Hegel et Schopenhauer, comme entre Fichte et Hegel celle dont je viens de parler.

2, Pourtant certains disciples de Kant se rapprochaïent de la philosophie écossaise : Krug, Fries.…

3. «Il y a une grande analogie entre les philosophies de Reïd et de Kant (nous remarquerons en-passant que Kant était d’origine écossaise). Toutes les deux naquirent d’une réaction contre le scepticisme de Hume; toutes les deux niaient également le sensualisme de Locke; toutes les deux plaidaient avec le même zèle en faveur de la dignité morale de l’humanité, et toutes les deux essayèrent de limiter et de définir la sphère légitime de l’activité intellectuelle. » Hamilton, cité par Cazelles dans la trad. de la Philosophie de Hamilton de Stuart Mill ({ntrod., p. x1v).

objet extérieur; Reid appliquait l'observation baconienne à des faits internes. Kant établissait une classification parmi des données abstraites; Reid étudiait par la réflexion une réalité dont il décrivait les facultés concrètes. À vrai dire, en un sens Reid renonce à philosopher, puisqu'il accepte, sans contrôle et pêle-mêle, tout ce que le sens commun peut lui offrir : son originalité était précisément de proclamer qu'il est absurde, qu'il est anti-philosophique de croire que « le fond de notre nature est le mensonge ! », de commencer par où Hume avait fini lorsque celui-ci reconnaissait « la puissante influence de l'instinct naturel »; et son mérite était de donner à la psychologie réflexive des analyses abondantes et fines — mais en multipliant les facultés et en découpant, pour ainsi dire, l'esprit par tranches séparées.

Les successeurs de Reid, Oswald, Beattie, Dugald Stewart, continuent à décrire et continuent à morceler l’esprit : à l'exemple de Reïd, ils font de la conscience une facullé distincte; ils étudient l'association des idées et lui prêtent uæ rôle important, mais non exclusif, dans le fonctionnement de l'esprit; de plus en plus ils se cantonnent dans la psychologie, et ils ne veulent point dépasser le résultat de leurs prudentes analyses; ils se contentent, pour le reste, plus superficiellement encore que Reid, des principes du sens commun. « Recueillir les phénomènes épars que cet univers nous présente et les rapporter à leurs lois générales, tel est l’objet suprème de la philosophie... Les anciens considéraient la philosophie comme la science des causes, et cette fausse idée les conduisit à une foule de spéculations qui dépassent tout à fait la compétence des facultés humaines ?, » Cependant, si le sens commun a une importance capitale, la pensée des philosophes ne peut être sans valeur : il est bon de la recueillir et d'en tenir compte. Reid avait dit déjà : « Considérée comme

1. Expression de Hamilton, Cazelles, &bid., Introd., p. xix. ; 2. Dugald Stewart, Esquisses de philosophie morale, Introd.; voir Naville, Introd. aux œuvres de Maine de Biran, p. cx.

une carte des opérations intellectuelles des hommes de génie, l'histoire de la philosophie sera toujours intéressante; on y trouve sur l’entendement humain des révélations qu'on chercherait vainement ailleurs ! ». Le scepticisme même, qu'il combat, lui semble utile et instructif : « Je me figure les sceptiques comme des hommes occupés à examiner l'édifice des connaissances humaines et à faire des trous dans les. endroits faibles et vicieux. Cependant on répare la brèche, et l'édifice entier en acquiert beaucoup plus de solidité qu'auparavant *. » Dugald Stewart recueille, précise, développe ces idées, et il écrit les Considérations générales sur les progrès de la métaphysique, de la morale et de la politique, depuis la renaissance des lettres jusqu'à nos jours”, ouvrage superficiel, mais tentative intéressante.

En France, le siècle s'ouvre sur une philosophie bien différente et de l’idéalisme allemand et de la psychologie écossaise, mais qui ne devait pas larder à se transformer et qui devait finir par se rapprocher, par s'inspirer de l'une et de l’autre. S … En général, on l’a vu, le xvm siècle français avait négligé cette idée cartésienne, — reprise par Locke, Hume, Kant, — qu'il y a une recherche antérieure à la science, et qu'il faut avant toute chose savoir ce que l’on peut savoir. Et ainsi, au lieu que l'étude de l'esprit fût une « propédeutique », comme dit Kant, elle devenait à elle-même sa fin, ou plutôt elle servait à compléter l’élude générale des phénomènes et de leurs lois. Cette unité de la science favo-

14 VIe Essai, chap. vur. — Voir Cousin, Phil. écossaise, p. 319; ef. p. 320, un

passage cité où Reid rappelle des idées, plus profondes, d'Adam Smith sur ce point. =

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