Ibid
c’est aussi tout ensemble besoin de sens commun et tradi-
tion religieuse : car il y a, on l’a remarqué, du Reïd dans
Spencer. Il proclame donc un Inconnaissable, et il affirme un Absolu; il joint cet Absolu et cet Inconnaissable. Et l’on peut se demander s’il n'y a point là une conception toute verbale : c'est le relatif, seul connaissable, qui implique l'absolu; et c'est cet absolu, énconnaissable, qui supporte le relatif. Ne pouvoir échapper et ne pouvoir se résigner au phénoménisme; ignorer à la fois et connaître la substance : situation étrange où vient échouer cette vigoureuse synthèse positiviste, comme — à considérer la seule psychologie — l'associationnisme échoue devant l’impossibilité et la nécessité d'admettre un moi réel ‘.
Spencer, quoi qu'il en soit, a le mérite d’avoir donné à la théorie de l’évolution une force nouvelle, un relief singulier; et il n’est pas jusqu'aux inconséquences du système qui ne soient intéressantes et significatives. IL semble assez naturel que l'enrichissement de la pensée aboutisse à une incohérence provisoire.
C’est en Allemagne que le progrès des recherches expérimentales se traduisit — et devait se traduire — par le dogmatisme. Tandis qu'une partie de l’école hégélienne se transformait sous l'influence de la science positive, de la science posilive naissaient directement de hardies spéculations : ainsi se produisait un double courant matérialiste. Le système de Hegel, somme toute, renfermait un matérialisme virtuel : cette Idée qui s’extériorise dans la nature, qui n'est consciente que dans le cerveau humain, en dehors de laquelle il n'y à rien, dont le processus nécessaire est le devenir même des choses, qu’on l’épaississe sous le nom de matière:
1. Voir pour les contradictions et les incohérences de Spencer : Littré Préface d'un Disciple; Renouvier, Essai de classif., t.1; Carrau, la Philoso-. phie religieuse en Angleterre; Rauh, op. cit.; de Roberty, À. Comte et H. Spencer; Spencer, Essais scientif., réponses à des objections.
que l’on considère comme une abstraction cette évolution à l’état pur que la Logique pose avant celles de la Philosophie de la Nature et de la Philosophie de l'Esprit : le système subsiste, et l'idéalisme a disparu. Hegel n'appelait-il pas les matérialistes français du xvin° siècle « les enfants perdus de notre cause ! »? Ce sont Feuerbach surtout et Strauss ? qui représentent le matérialisme dialectique; le matérialisme scientifique a été formulé avec le plus d'éclat par Moleschott,. Vogt, Büchner et Hæckel=.
Or, quelles que soient, pour ainsi dire, les origines intellectuelles de ces philosophes, l'ensemble. de leurs œuvres frappe par trois traits principaux qui, s'ils ne sont pas tous présents dans chacune, ne sont d'aucune tous les trois absents, et qui caractérisent le nouveau matérialisme
Et d'abord, malgré le désir de tout expliquer mécanique ment, ce n'est point avec la matière et le mouvement que ce matérialisme constitue le monde, mais avec la matière et la force : l'origine du mouvement, elle est dans l'énergie des éléments mêmes de la matière. En termes éloquents, enthousiastes, — et vagues, — Moleschott et Büchner célèbrent la circulation éternelle de la force dans la matière dont elle est inséparable. Mais qu'est-ce que cette matière. à laquelle la force est jointe, et comment s'élablit cette union? Qu'est-ce que celte force qui s’épanouit dans la pensée? « La pensée, l'esprit, l'âme, ne sont rien de matériel; ils ne sont pas même de la matière, mais un ensemble de forces diverses converti en unité, l’effet du concours de plusieurs matières douées de forces ou de propriétés‘. » C’est le matérialiste Büchner qui
1. Cousin, Souvenirs d'un voyage en Allemagne, Rev. des Deux Mondes, 1 août 1866.
2. Essence du Christianisme (1841), et de La Religion (1845), Principes de Lx Philosophie de l'Avenir (1849). Quant à Strauss, ses tendances vont s'affirmant toujours davantage jusqu’à l’Ancienne et la Nouvelle Foi (1872).
3. La: Circulation de la Vie (1852), Unité de la Vie (1864); Lettres physiologiques (1845-47), Tableaux de la Vie animale (1852), la Foi du Charbonnier et la Science (1854); Force et Malière (1855), Nature et Esprit (1857); Hist. de la Création naturelle (1868).