Voir Force et Matière
s'exprime ainsi; et ainsi s'exprime le matérialiste Hæckel : « Chaque atome possède une somme inhérente de force et est bien, en ce sens, animé. Sans l'hypothèse d’une âme de l'atome, les phénomènes les plus vulgaires et les plus généraux de la chimie ne s'expliquent point. Le plaisir et le déplaisir, le désir et l’aversion, l'attraction et la répulsion doivent être communs à tous les atomes; car les mouvements des atomes qui doivent avoir lieu dans la formation et la dissolution d’une combinaison chimique quelconque, ne sont explicables que si nous leur attribuons une sensibilité et une volonté... En nous représentant ainsi, du point de vue mécanique du monisme, toute matière comme animée, tout atome comme doué d'une âme atomique éternelle et invariable, nous ne craignons point d'encourir le reproche de matérialisme. Ce point de vue moniste, qui est le nôtre, est, en effet, aussi éloigné du matérialisme étroit et borné que du spiritualisme creux et vide. ! ».
D'ailleurs, si l’on considère — chez ceux de ces philosophes qui en ont une — la théorie de la connaissance, on constate que leur matérialisme, polémiste le plus souvent, très affirmatif, par suite, quand il s'oppose aux doctrines religieuses où aux systèmes idéalistes, fait cependant un effort curieux pour tenir compte de la critique, et qu'ils sont moins dogmatiques, après tout, qu'ils ne le paraissent ou même qu'ils ne le disent. Il n’y a point de connaissance, sinon sensible : la philosophie moderne, selon Feuërbach, « débute par la thèse : Je suis un être réel, sensible, le corps fait partie de mon être; bien plus, le corps dans son ensemble est mon moi, mon
1. Essais de psychologie cellulaire, trad. Soury, pp. 40 sqq. « … Goœthe l'a déjà dit très nettement : « la matière sans l'esprit, l’esprit sans la malière, ne sauraient ni exister ni agir ». L’antagonisme artificiel que la fausse philosophie dualistique et téléologique du passé avait créé entre l'esprit et le corps, entre la force et la matiére, cet antagonisme a disparu devant les progrès des sciences naturelles et surtout de la doctrine de l’évolution; il n’a pu se maintenir en présence de la philosophie mécanique et monistique contemporaine. » Histoire de la Création naturelle, trad. Martin, p. 645. — Czolbe a parlé d’une espèce d « âme du monde ». Lange, op. cit., t. 11, p. 134.
être lui-même... Les sensations humaines... ont une valeur ontologique, métaphysique; c'est dans les sensations, même dans les sensations quotidiennes, que sont cachées les vérités les plus profondes et les plus sublimes. Ainsi l'amour est la véritable preuve ontologique de l'existence d’un objet hors de notre lête — et il n’y a pas d'autre preuve de l'existence que l'amour, la sensation en général'. » Voilà donc la connaissance enfermée dans la réalité sensible du sujet, et qui renonce — au moins dans les termes — à la matière en soi. Moleschott, en un passage d’ailleurs confus, reconnaît la relativité de la connaissance, et qu’il faut distinguer entre ce que les choses sont pour nous et ce qu’elles sont en elles-mêmes : « La main chaude connaît seule la froide glace, un œil sain connait seul les arbres verts. Le vert est-il autre chose qu'un rapport de la lumière à notre œil? » Les propriétés des choses n’existeraient point sans les rapports divers que cellesci soutiennent; « tout être est un être en vertu de propriétés » : ainsi c'est le relatif qui nous découvre la réalité de l'objet; l’objet existe, sans que nous en ayons une notion immédiate absolue ?. Plus expressément encore, Büchner professe que « notre connaissance ne pénètre pas jusqu'au sein de la nature, et que l'essence profonde, intime, de la matière sera vraisemblablement toujours pour nous un problème insoluble ? ». — Une telle philosophie — qui affirme une réalité unique sans en connaître l'essence, où le sujet procède de l'objet, mais, enfermé en soi, ne peut alteindre directement cet objet — n’est ni un matérialisme ni un dogmatisme aussi francs que ceux du passé.
Enfin, sans en chercher les causes dans « les idées arbitraires d’un créateur capricieux », mais dans « les lois nalurelles, éternelles et inéluctables », cette philosophie distingue des « phases évolutives ‘ », elle est frappée du progrès qui
1. Pr. de la Philosophie de l'avenir. Voir Lange, ibid, t. I, chap. 11.