‹ La Synthèse Des Connaissances Et L'HistoireChapitre 225 sur 277 · LL AA · texte numérisé non relu

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et plus achevé que le troisième, est précisément, par sa mobile consistance, le passage de l’un à l’autre, de la nature faite à la nature qui se fait. C’est lui surtout qui va nous permettre d'utiliser la notion si précieuse de forme.

La Forme. — On sait comment les découvertes de la chimie organique, comment les progrès de la synthèse chinique ont renouvelé dans ce siècle la biologie; on sait aussi à quelles illusions se sont laissé entraîner quelques savants contemporains. Comme cerlains composés chimiques ne se rencontraient que dans les êtres organisés, pendant longtemps un hiatus absolu avait existé entre la chimie organique et la chimie minérale : dans la nature vivante, disait l’ancienne biologie, réside une « force mystérieuse qui détermine exclusivement les phénomènes chimiques » qu’on y observe; « elle agit en vertu de lois essentiellement distinctes de celles qui règlent les mouvements de la matière purement mobile et quiescible. Elle imprime à celle-ci des états d'équilibre particuliers, et qu'elle seule peut maintenir, car ils sont incompatibles avec le jeu régulier des affinités minérales’. » Quand, avec les mêmes matériaux dont la chimie minérale dispose, il fut établi que les composés organiques pouvaient être fabriqués dans un laboratoire, non seulement entre la vie et le monde physico-chimique il n'y eut plus dans la science ni antagonisme ni solution de continuité, mais la biologie apparut à certains comme un chapitre de la physicochimie. Or, autre chose est de fabriquer même de l’albumine, comme celle de l’œuf, ou de la fibrine, comme celle du sang, — qui sont matières mortes, — et de créer la vie. Et, quelque opinion qu'ils aient sur la possibilité de la créer un jour, les biologistes tendent maintenant à reconnaitre que la vie est chose à part, qu’elle à son caractère distinct. Les molécules

de carbone, d'hydrogène, d'oxygène, d'azote, de soufre, qui Ft ? Ys , ,

constituent un corps vivant, y subissent un traitement parti-

1. Berthelot, la Synthèse chimique, p. 210; cf. p. 13. Voir CI. Bernard, Za Définilion de la vie, dans La Science expérimentale.

culier, qui chimiquement se manifesle par une complexité et une instabilité singulières *.

En somme, sur ce point, personne n’a vu plus. clair que Claude Bernard. « Sous le rapport physico-chimique, la vie n'est qu’une modalité des phénomènes généraux de la nature; elle n’engendre rien; elle emprunte ses forces au monde extérieur, et ne fait qu'en varier les manifestations de mille et mille manières? » : CL. Bernard l’a répété à toute occasion ;

mais 1] ajoulait que — si la matière vivante est faite de malière brute, et n’agit jamais spontanément mais se borne à réagir aux excitalions, d'une façon parfaitement déterminée quoique très délicate — sa réaction exprime aulre chose que l'addition pure et simple des propriétés de ses principes immédiats et, à plus forte raison, de ses éléments. « Ce qui caractérise la machine vivante, ce n’est pas la nature de ses propriétés physico-chimiques, si complexes qu’elles soient, mais bien la création de cetle machine qui se développe sous nos yeux dans des conditions qui lui sont propres et d’après une idée définie qui exprime la nature même de l'être vivant et l'essence même de la vie... Ce qui est essentiellement du domaine de la vie et n'appartient ni à la physique, ni à la chimie, ni à rien autre chose, c’est l'idée directrice de cette évolution vitale... La force vilale dirige les phénomènes qu'elle ne produit pas; les agents physiques produisent des phénomènes qu’ils ne dirigent pas°. » — Ces vues n’ont fait que se confirmer. « Le proloplasma n’est pas un mélange dont chaque élément existerait et agirait indépendamment

1. Voir sur l’albumine et sur la philogénèse de la molécule albumineuse les articles curieux de Danilewsky, Rev. scient., 10 et 17 novembre 4894.

2. Le Problème de la Physiol. gén., dans la Science expérimentale, p: 417. Il poursuit : « Ne pourrait-on pas ajouter que l'intelligence elle-même, dont les phénomènes caractérisent l'expression la plus élevée de la vie, se révèle en dehors des êtres vivants dans l'harmonie des lois de l’univers? Mais nulle part ailleurs que dans les corps vivants elle n’est traduite par des instruments qui nous la manifestent sous la forme de sensibilité, de volonté. Ainsi se trouverait réalisée la pensée antique que l'organisme vivant est un microcosme qui reflète en lui le #acrocosme. »

3. Voir Introduction, pp. 162-163; du Progrès des sciences physiol., pp. 52 sqq.; la Définilion de la vie, p. 210; Leçons sur les phén. de la vie, 1. x

l’un de l'autre, mais bien un complexe moléculaire chimique entier, un, réagissant contre toule matière extérieure non pernicieuse, dans son entité, comme une matière homogène et unique ‘. » L'arrêt dans l’activité chimique des tissus ne détruit pas les conditions potentielles de la vie : les expériences de Raoul Pictet l’ont établi. « Pour nous servir d'un exemple un peu grossier, la chimie serait le plus souvent à la manifestation fonctionnelle d’un être vivant ce qu'est le charbon à la forme du travail d'une machine à vapeur. En refroidissant l'animal, nous éteignons le feu dans le foyer, les fonctions sont suspendues, mais le mécanisme qui les fait mouvoir n'est pas détruit pour cela. Si, en effet, nous réchauffons de nouveau l'organisme soumis à la congélation, il en sera comme si nous rallumions le combustible dans la machine. L'être en expérimentation reprendra aussitôt ses mouvements ?. »

Cette idée directrice, cette formule vitale que contient le germe, et sur laquelle Claude Bernard a tant insisté, réalise une unité qu'exprime à nos sens, à nos yeux, la forme — la forme plus ou moins indivisible, individuelle. « Quand nous jetons les yeux sur ce monde au milieu duquel l'homme s’agite, il semble bien au premier abord que tout ce qui vit, la plante, l'animal, même toute partie de ce qui vit, une feuille, un os, a une forme définie dans ses contours, si bien que nous sommes naturellement conduits à voir dans la forme des êtres organisés un attribut essentiel de la vie *. » L’amibe, — cette petite masse gélatineuse qui allonge une sorte de pied, et se meut en passant tout entière dans ce prolongement, et se déforme ainsi sans cesse, — il est exact de dire qu'elle n’a pas de forme définie, que son individualité est précaire, mais non qu'elle n’a pas de forme

1. Danilewsky, le Protoplasma, Revue scient., 40 novembre 1894.

2, G. Fano, la Physiologie dans ses rapports avec la chimie el avec la morphologie, Revue scient., 1 septembre 1894.

3. G. Pouchet, La Forme et la Vie, Revue des Deux Mondes, 15 mai 1892.

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absolument. « Chaque forme d’infusoire est caractéristique d'une composition chimique déterminée, dont la constance ne se maintient qu'en présence du noyau »; le noyau est conservateur de la forme spécifique et régénère les parties perdues : par le noyau s’accomplit le phénomène d’assimilation, « le vrai phénomène vital qui tient tous les autres sous sa dépendance ». — La détermination et la complication de

la forme sont en raison directe de l'unité réalisée, — et la

sensibilité croit simultanément.

Les formes les plus compliquées et les mieux définies passent, au surplus, avant de se consliluer, par une série d'états provisoires qu'observe l’embryogénie. Cette autonomie que traduit la forme”, les biologistes en viennent à l’étudier de plus en plus dans son aspect évolutif, c’est-à-dire dans son rapport avec le temps : « Les lois vitales, qu'il s'agit de circonscrire et d'éludier sans les confondre avec les lois physicochimiques auxquelles elles se superposent chez les êtres vivants, semblent différer de toutes les lois physico-chimiques en ce que le femps... intervient dans leurs manifestalions d'une façon toute spéciale. » Dans l'organisme « les éléments mis en œuvre obéissent à une loi héréditaire » : l'agencement morphologique qu'ils réalisent par degrés reproduit un agencement antérieurement réalisé *: et ces degrés reproduisent la série des formes qui, dans le temps, ont abouti à cet agencement morphologique. C’est le raccourci, en chaque être, de l’évolution zoologique ‘ qui maintient à la

1. Voir les travaux de F. Le Dantec, — qui lui-même met à profit Balbiani, Verworn, etc., — en particulier Revue phil., août 1895, février et mars 1896. et Bibl. Scient. Intern., Théorie nouvelle de La vie. =

2. La forme est si bien la traduétion sensible d’une unité — qu’elle détache et rattache — que le mot a pris dans certaines philosophies un sens métaphysique. Nous ne nous appuyons pas ici sur Aristote ou Leibnitz, — pas plus que sur Descartes un peu plus loin, — précisément parce qu’il s’agit. d'utiliser la science psychologique et objective, et non la spéculation métaphysique.

3. G. Coutagne, la Biologie et les sciences physico-chimiques, Revue scient., 16 mars 1895. Cf. G. Fano, art. cit. ; Heckel, la Périodicité évolutive des animaux et des végélaux, ibid., septembre 1893.

4. Accélération embryogénique. Sur le rapport de l’embryogénie et de l’évo-

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vie une certaine plasticité. Sans doute, la vertu évolutive est presque toute concentrée dans la société : c’est le troisième règne aujourd'hui qui baigne, pour ainsi dire, dans le temps; et c'est de lui que nous est venue la notion d'histoire. Mais la vie implique, et dans la forme même laisse saisir, un principe unifiant — qui émane d'elle en la pensée, qui en elle émane de l'inorganique. — Telle est donc la signification de la forme

vivante : elle exprime non seulement une unité que la sen-

sibilité relie, tout en l'isolant, à la réalité totale ', mais,

lution, voir les ouvrages de Perrier : Les Colonies animales, la Phil. zool. avant Darwin, le Transformisme. — I1 faut remarquer que le {emps joue ou a joué dans le monde inorganique un rôle gênant pour la synthèse chimique. En admettant que le chimiste pût créer du protoplasma, une goutte de vie, il semble qu’il n’arriverait guère à réaliser telle forme, effet du temps: Mais le chimiste qui réalise des corps composés, le feldspath par exemple, en combinant le potassium, l’aluminium, le silicium et-loxygène, ne peut reconstituer les roches ou les terrains qu'étudient le minéralogiste et le géologue. Voir Berthelot, la Synthèse chimique, p. 8, et J. Walter, Einleitung in die Geologie als historische Wissenschaft. z

1. Sur les degrés inférieurs de la sensibilité, voir CI. Bernard, la Sensibilité dans le règne animal et dans le règne végétal, dans la Science expérim., pp. 218 sqq. Cf. les travaux de J. Soury — pour qui d’ailleurs la conscience est un épiphénomène — sur la Psychologie des protozoaires (Revue. phil.); Luciani, les Origines de la vie, Revue scient., 28 janvier 1893; Pfeffer, l’/rritabililé chez les plantes, ibid., 9 décembre 1893... « Un fait vraiment remarquable, c’est l’impressionnabilité grâce à laquelle les tiges volubiles des pois, des courges, des liserons, s’enroulent autour de leur tuteur. Pour déterminer cet enroulement, il suffit de la résistance d’un fil de soie dont le poids n'excède pas la cinq millième partie d’un milligramme, alors que les efforts du vent et de l’eau s’exercent en vain sur les mêmes tiges et que le choc d’an filet de mercure capable de les écraser demeure sans action directrice sur elles. Ces tiges font donc une distinction entre l’état solide et l’état liquide de la matière... Un spectacle des plus frappants nous est offert par certaines bactéries lorsqu’on leur présente des fragments de viande ou de l'extrait de viande. Aussitôt elles cessent d’errer sans but apparent, pour se ruer sur l'appät, en se heurtant les unes contre les autres, ou pour se faufiler dans

. les tubes capillaires amorcés à leur intention. Donnez à l’appât un degré de

concentration nuisible, ajoutez de l'alcool ou de l’acide, et les bactéries rebondiront à l’orifice des tubes, fuyant un milieu qui leur serait fatal... Pour les bactéries et les anthérozoïdes, il suffit de la trillionième partie d’un milligramme de substance pour que l'attraction se produise... Le monde des plantes éveille en nous par ses phénomènes vitaux je ne sais quelles impresssions semblables à celles qui ont pu conduire l'imagination des poètes et la naïveté des peuples primitifs à prêter aux plantes des sens et même une âme... L'irrilation nest jamais l'impulsion génératrice des réaclions, celles-ci découlent des propriétés et de l'agencement spécifiques de l'organisme. » Noir toutes sortes d’analogies curieuses entre l'irritabilité des plantes et la sensibilité des animaux supérieurs. « On incline à admettre, dit J. Soury (Revue annuelle de psych. physiol., Revue gén. des sciences,

par ses modifications, celte unilication qui se réalise dans le temps.

Le Mouvement. — Mais ici considérons la vie d’un autre point de vue, et attachons-nous au rapport de la forme avec la matière. — « La vie, disait déjà Cuvier, est un fourbillon plus ou moins rapide, plus ou moins compliqué, dont la direclion est constante, et qui entraîne toujours des molécules de même sorte, mais où les molécules individuelles entrent et d'où elles sortent continuellement, de manière que la forme du corps vivant lui est plus essentielle que sa. matière’. » « Tous les corps liquides ou gazeux portés au contact de la substance vivante et qu'elle peut dissoudre, la pénètrent, se mêlent à elle, puis, entraînés dans le tourbillon, cessent pour la plupart d'être eux-mêmes, se transforment, entrent dans des combinaisons nouvelles qui n’existaient pas en dehors de l’être, mais qui à leur tour se détruisent et passent en d’autres états, impropres ceux-là à la vie, états sous lesquels ils sont rejetés pour rentrer dans le monde inorganique, enrichi par eux d'ammoniaque et d'acide carbonique, et d'oxygène ?. » Ce mouvement, que nous connaissons par « la comparaison de l'apport et du rejet, et de ceux-ci avec le terme intermédiaire, la substance vivante elle-même », a fait dire à C1. Bernard que la vie est une mort 30 janvier 1895), que toute matière serait, au moins en puissance, capable de sentir, et que, dans certaines conditions, cette sensibilité latente passe à l’acte. Cette obscure tendance à sentir et à se mouvoir d’après certains choix inconscients, se manifesterait dans les atomes, dans les molécules et surtout dans les plastidules, ou parties élémentaires du protoplasma. Concu de cette façon, l'atome n’est plus cette masse solide et étendue (et pourtant indivisible par définition) que les anciens philosophes ont admise par hypothèse... Or ce dynamisme ne serait que l'aspect subjectif du mécanisme de la Nature (Soury rappelle Glisson, Leibnitz, — on pourrait ajouter Gassendi)..… Or ces imaginations ne sont pas des réveries de philosophes platoniciens ou panthéistes : parmi ceux qui leur ont trouvé quelque vraisemblance, ou même davantage, les noms de Tyndall, de W. Thomson, de Nægeli, de Zoellner, d'Hæckel, de Preyer, de Forel, de Luciani, etc., sont bien connus des physiciens et des physiologistes. » Il résume ‘ensuite l'étude des divers phéno-

mènes de {ropisme jusqu'ici connus du protoplasma amiboïde.

1. Introd, du Règne animal, cité par Renouvier, Principes de la nature, 2 Éd nt EVpe 201: ”

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