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I. SUBSTANCE, ESPACE ET TEMPS

L'opposition de la Substance et des phénomènes, comme aussi de substances distinctes entre elles, tombe, avec la conception même de substance, si l'on considère à quoi celle-ci répond dans l’ordre du savoir positif. |

L'idée de substance est en partie constituée par l'apport des sens : elle prétendait opposer aux phénomènes une immutabilité, qui, pourtant, n'apparaît jamais que dans les phénomènes objectifs, — et cela d'une façon évidemment relative. Ce qui s'oppose aux phénomènes objectifs, c’est le réel, qui nous est connu dans le moi : mais cette réalité n’est pas immuable, stable sous le changement; elle se manifeste dans le changement même. En joignant et en confondant la notion du réel avec celle, toute relative, de limmuable, on forme, en métaphysique, la notion de substance : et il arrive ainsi, ou bien qu'on tombe en d’inextricables difficultés pour expliquer le monde des phénomènes, soit avec la Substance, soit avec deux substances qu'il s'agit ensuite d’unifier; ou bien qu'on nie la substance et, avec la substance, cette réalité même qui contribue à en former le concept. — Ce que nous savons seulement, — mais ce que nous savons de science certaine, — c'est qu'il y a une réalité qui se définit dans et par le moi : par hypothèse, nous définissons le tout d'après le moi. Le phénomène ‘est à la fois le non-être et l'être mème, — un non-être puisqu'il passe et fuit, l'être même puisque la réalité s’y exprime et y est toute‘. Le phénomène résulte, et de

1. Cette tendance, qui résulte de la conception moniste, à unir, au lieu de les opposer, le phénomène et la substance (tantôt, en effet, il dit Substance,

tantôt plus heureusement Etre, et la méthode métaphysique n’est pas assez distinguée par lui de la méthode scientifique) n'apparaît nulle part mieux

, LA

us.

CRITIQUE DES PROBLÈMES MÉTAPHYSIQUES. 387 cette division dans l’indivis que nous expliquons, par hypothèse, d'après le moi, comme la détermination d'une sensibilité diffuse en unités sentantes, et de cette unification des unités sentantes que la sensibilité isole et relie tout à la fois.

Et voici que matière, force, esprit, espace et temps, tout cela se conçoit avec une clarté et une simplicité très grandes. — La matière n’est qu'un contour sans consistance, une limite irréelle au sein de la réalité, telle que nous la supposons ; c'est comme le dessin intérieur et changeant, comme les veines intimes de l'être, — La force, dont les rapports à la matière ont soulevé tant de difficultés, c'est un mot qui exprime le changement — non, comme le mouvement, dans son apparence, ou, comme la matière, dans son résultat, mais dans sa cause : et c’est, par hypothèse, un processus compliqué d'unification qui crée pour tout sujet ce jeu objectif de la matière et du mouvement ‘. — Mais les sujets pensants, qui

que dans l'ouvrage de M. Boirac, l'Idée du Phénomène : « Le phénomène n’est qu’un des deux aspects sous lesquels nous envisageons toute existence, l'aspect de la différence, de la succession et de la multiplicité; mais par cela même il implique l'aspect corrélatif, celui de l’identité, de la permanence et de l'unité. Qu’on donne, si l’on veut, à ce second aspect le nom de l’utre; il sera vrai de dire alors que le phénomène ne peut exister sans l’Étre; mais il ne sera pas moins vrai de dire que l’Être ne peut exister $ans le Phénomène. L'Étre n’est pas en dehors des phénomènes : il leur est intérieur (et consubstantiel); et cet Être, nous croyons l’avoir démontré, est lui-même identique à la Pensée » (p. 343). L

1. « Les corps n’existent qu’en vertu de leurs relations; leur réalité réside en leur action mutuelle, La matière inerte, au sens de la théorie mécanique, :

.€St aussi inconnue à l’expérience qu’elle est inconcevable à la pensée. »

Stallo, op. cit., p. 124; voir le chap. x de cet ouvrage. Cf. dans Lange, op. cit., t. IT, II‘ partie, chap. nr, diverses citations de Savants parmi lesquelles nous

relèverons ces lignes de Du Bois-Reymond et de Helmholtz : « … Avec les idées de force et de matière, nous voyons revenir le même dualisme, qui se produit dans les idées de Dieu et du monde, de l’âme et du corps... » (p. 218).

« Il est évident que les idées de matière et de force, appliquées à la nature, ne peuvent jamais être séparées. Une matière pure serait indifférente pour le reste de la nature, parce qu’elle ne pourrait jamais déterminer un changement ni dans cette nature ni dans les organes de nos sens; une force pure serait quelque chose qui devrait exister quelque part et pourtant ne pas exister, parce que nous appelons matière ce qui existe quelque part. Cest encore se tromper que de déclarer la matière quelque chose de réel, tandis que la force ne serait qu’une simple idée à laquelle rien de réel ne correspondrait; toutes deux sont plutôt des abstractions de la réalité, for-

s’apparaissent à eux-mêmes en même temps que l'objet leur apparaît, sont précisément le résultat le plus élevé de cette unification dans l'unité, qu’ils conçoivent d’après l'unité unifiante en quoi consiste leur être : connaissance solide et base ferme de tout savoir. — Et maintenant, l’espace et le temps sont-ils réalités ou formes subjectives? Ils sont réalités en tant qu'ils sont la Réalité même : l’espace, c'est l'être considéré d'après ce dessin intérieur qui semble le découper en fragments coexistants; et le temps, c’est l'être considéré dans le changement de ces coexistences. Ils sont purement subjectifs, au contraire, si on les regarde non du point de vue de l'être et de l'unité, mais du point de vue de cette multiplicité changeante par laquelle et pour laquelle ils existent. — Matière et espace, force et temps sont des termes corrélatifs. On pourrait soutenir que la force dans le temps — ou l'unification du multiple — tend à supprimer la matière dans l'espace, — ou la multiplicité dans l'unité, — autrement dit que le temps cherche à anéantir l’espace et à s'anéantir avec lui : mais ce serait retomber dans l'affirmation vague et conjecturale.

Il est aisé de voir, d'après ce qui précède, ce qu'il faut penser de l'espace non-euclidien, de l’hyperespace, de l'espace à n dimensions, de ces conceptions de la géométrie moderne, — d'où parfois l’on à cru pouvoir tirer de si importantes conséquences. La géométrie est spéculation pure : elle applique le principe d'identité — l'unité de l'être — aux déterminations idéales d’un espace qui est comme un cadre vidé de réalité. Ce jeu spéculatif de la géométrie est absolument libre. Parmi les fictions des géomètres, il en est d'imaginables et il en est de purement imaginaires; il en est de plus et de moins utiles. Si la géométrie des Lobatschewski, des Bolyai et des Riemann, des Beltrami et des Helmholtz, n’est point, paraît-il, sans applications; si, au même titre que

mées d’une manière identique; nous ne pouvons en effet percevoir la matière que par ses forces, jamais en elle-même » (p..233).

la géométrie ordinaire, elle est « un langage, un système de nôtations, un ensemble de symboles ! », elle rend moins de services que celle-ci ?; elle n’est, selon certains savants, qu'une extension, et non une généralisation, de la géométrie euclidienne. Quoique cette question : la géométrie euclidienne estelle vraie? paraisse à tel mathématicien n'avoir pas de sens, On pourrait soutenir peut-être que sa « commodité » résulte de son rapport à la réalité : les trois dimensions de la géométrie euclidienne forment un langage propre à exprimer cette continuité que la mathématique met dans le tout; l’espace, ainsi conçu, enveloppe, en quelque sorte, chaque unité, la prolonge, pour ainsi dire, en tous sens, l’absorbe dans cette unité du tout dont elle ne se distingue que pour s’y replonger. On peut concevoir toutes sortes d'espaces; mais on ne peut concevoir qu un être quelconque ait de l’espace une éntuition autre que celle où repose la géométrie euclidienne. — La ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre pour l'animal qui fuit, pour la plante qui se tourne vers le soleil, comme pour l’homme qui pense; et l’animal ou la plante, s'ils le pouvaient, postuleraient comme Euclide que, par un point donné, on ne saurait mener qu'une parallèle à une droite.

1. Voir Le Roy et Vincent, Revue de mét. et de mor., novembre 1894.

2. « La géométrie euclidienne est et restera la plus commode : 1° Parce qu’elle est la plus simple; et elle n’est pas telle seulement par suite de nos habitudes d’esprit ou de je ne sais quelle intuition directe que nous aurions de Pespace euclidien; elle est la plus simple en soi de même qu'un polynôme du premier degré est plus simple qu'un polynôme du second degré. 2° Parce qu’elle s’accorde assez bien avec les propriétés des solides naturels, ces corps dont se rapprochent nos membres et notre œil et avec lesquels nous faisons nos instruments de mesure. » Poincaré, les Géométries non-euclidiennes, Revue gén. des sciences du 15 décembre 1891. Voir Renouvier, Année phil. 1891; Couturat, Revue de mét. et de mor., janvier et mai 1893; Delbœuf, Revue phil., novembre 1893, avril et août 1894, avril 1895; Tannery; tbid., juillet 1894; Stallo, op. cil., chap. xnx et x1v. « La géométrie noneuclidienne, annoncée jadis... comme une grande découverte scientifique, est réduite maintenant aux proportions plus modestes d’une petite débauche de logique ». G. Mouret, Revue phil., juillet 1893.

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