III. LIBERTÉ ET RAISON
Et quant à ce problème de la liberté, — qui retentit de la psychologie sur la métaphysique tout entière, — on peut dire que celui-là non plus n'existe pas; ou plutôt ce n'est autre chose, sous un titre équivoque, que le problème, très général, des rapports de l'unité qui est et de l’unité qui se fait, considéré plus particulièrement dans l'individu. —
Essayons, en partant de la psychologie, de faire apparaître
nettement ce qu'il y avait de vain dans l’interminable débat sur le libre arbitre, mais aussi ce qui y était impliqué de positif et ce qu’il en faut retenir.
D'abord, remarquons que la question de la liberté ne se posait même pas pour les premiers philosophes grecs : les hommes vivaient, agissaient, à l'origine, — et de même les penseurs spéculaient, — d’après une impulsion naturelle, conformément à une loi de leur être, sans que leur activité et leur pensée s’opposassent, pour eux, à la vie de l’univers : ils n’en accomplissaient pas moins leur office d'hommes et de penseurs. Dans la suite, une psychologie de plus en plus attentive mêla au résultat de ses analyses les idées de liberté et de nécessité qui avaient pris naissance dans certains faits objectifs d'ordre physique ou social. Alors, le libre arbitre fut tour à tour affirmé et nié; il fut affirmé et nié de façons diverses. — Ce qu'on appelle la liberté d'indifférence
— la faculté pour un homme de se déterminer sans raison
— et ce qu'on appelle la fatalité mahométane — ou l’ineffcacité absolue de la volonté humaine — sont des conceptions absurdes et inintelligibles, qui n’ont guère été soutenues, et qui n’ont jamais pu être pensées véritablement’. Dès lors, que reste-t-il du fatalisme? Le voici.
1. Sur les différentes attitudes des philosophes à l'égard de la liberté, voir Fonsegrive, Essai sur le libre arbitre. I] est inutile de faire ici une biblio-
La volonté ne se détermine pas sans cause; et elle a toujours une cause sienne, puisque ce qui agit sur elle, elle s’en pénètre et se l’assimile : la volonté n'est jamais indiftérente et elle n’est jamais nécessitée; c’est une spontanéité qui se développe en une série tout interne de causes. Mais, au sein même du moi, si les causes diffèrent et de nature et de valeur, il y a lieu, à coup sûr, de s’en préoccuper : comment donc les causes sont-elles causes, et de quelles sortes sontelles?
Le moi est unité ou synthèse, — voilà ce qu’établit de mieux en mieux la psychologie, soit introspective, soit objective abstraite, soit concrète. Mais le moi, on l’a vu également, est unifié à des degrés divers : sa réaction contre
“l'action du non-moi n’est pas toujours parfaitement synthétique — de là même résulte, en partie, la diversité des caractères. Les éléments de l'esprit peuvent avoir une activité plus ou moins indépendante :-c'est ce qui fait les impulsifs, les composés, les incohérents, les émiettés, les suggestibles.. !; et plus cette indépendance est grande, plus éclate l’« automatisme psychologique ». Il faut même remarquer que cet automatisme, si apparent chez les malades qu’on observe ou chez les sujets qu'on suggère, se concilie avec une certaine difficulté à prévoir leur conduite en raison de cette dissociation mème des éléments psychiques, de la soudaineté, par suite, des impulsions et de la multiplicité des caprices ; il faut remarquer, d'autre part, que le sujet suggéré, tantôt revendique comme sien l'acte qui lui a été suggéré — parce qu'il en trouve la volition en lui-même, insérée dans la succession de ses volitions spontanées ‘ES vetise prétend libre, tantôt au contraire s'étonne et s'irrite de l'acte suggéré, parce que cette volition qui est en lui n’y est pas, en quelque sorle, synthétiquement, exprime la multiplicité et non l'unité graphie de la question : parmi les points de vue les plus intéressants, rappelons ceux de MM. Fouillée, Bergson, et celui de Stuart Mill (Logique,
t. Il, p. M8, et Phil. de Hamilton, chap. xxvn). 1. Voir Paulhan, les Caractères.