I. LA CLASSIFICATION DES SCIENCES ET LA SYNTHÈSE
La Science, bien comprise, a pour objet l'être : le phénomène a une valeur profonde, et il n'offre d’intérèt réel que par l'être qu’il exprime pour l'être à qui il apparaît. De l’objet de la métaphysique, il ne reste et il ne peut rester qué cet être qui est l’objet de la science. Et ainsi tout ce qu'il y avait de fondé dans les discussions de la métaphysique doit se retrouver dans les recherches de la science. Dès lors une classification nouvelle des sciences s’offre à l'esprit, et d'une singulière portée, — ou, plus exactement, un moyen de corriger et de compléter toutes les classifications existantes ou possibles ‘.
Il n’a jamais manqué de savants pour affirmer que la division de la science en des sciences particulières, — dont le nombre est allé croissant, — quoiqu’elle fût inévitable, est entièrement factice : « … Il faut savoir que toutes nos divisions de sciences ne sont pas dans la nature; elles n'existent que dans notre esprit qui, à raison de son infirmité, est obligé
de créer des catégories de corps et de phénomènes afin de mieux les comprendre en étudiant leurs qualités ou propriétés
sous des points de vue spéciaux... Il ne faut pas devenir les dupes de nos propres œuvres ?. » Les classifications sont des-
1. Nous l'avons à l'avance indiquée et utilisée : p. 339. 2. CI. Bernard, Introduclion, pp. 253-254.
tinées à réagir contre le morcellement du savoir, contre l'analyse nécessaire et dangereuse : les classifications sont un essai de synthèse. Il y a des classifications abstraites dans les traités de logique et les encyclopédies; et il y a des classifications réalisées dans les institutions scientifiques. Il est inutile d'exposer en détail comment les penseurs ont classé jusqu'ici les sciences : il suffira de rappeler que c’est toujours ou d'après les facultés du sujet connaissant, ou d’après la diversité des objets de connaissance, ou enfin d’après leur degré de complexité”, c’est-à-dire toujours d’une façon empirique. D'autre part, nul n’a besoin qu’on lui rappelle comment, dans le haut enseignement ou les corps savants, des groupements de sciences se sont produits, — utiles, mais superficiels et contestables : la division des Universités françaises en facultés de lettres, droit, sciences, médecine, celle de l'Institut, tout aussi arbitraire, en classes, et de ces classes en sections, n'ont pour elles que la force du fait accompli et de la tradition. Une classification, en définitive, ne saurait avoir de valeur réelle que par rapport à la connaissance de l'être, et il n'y a de synthèse véritable qu'une synthèse ontologique.
Quelle que soit l'utilité pratique, et du morcellement de la science, et des classifications telles quelles qui remédient à ce morcellement, l'analyse extrême, insuffisamment corrigée par les synthèses empiriques, a fait perdre de vue au grand nombre la portée et la raison d'être, l’origine et la fin de la science. C'est l'analyse qui à fait opposer la science et la philosophie. C’est l'analyse qui a enfanté cette conception
mesquine, écourtée, — malgré ses apparences de noble désintéressement, — d'un labeur qui trouverait sa récompense en soi-même, — dans le scrupule apporté, dans la
curiosité satisfaite à découvrir quelque infime, ou même quelque importante vérité phénoménale. L'analyste qui travaille consciemment pour la synthèse, — certes il mérite