A DT AO NAS
. LA SYNTHÈSE DES SCIENCES. re qu’on l’admire. Mais qu'on n’admire pas l'analyste qui n’est qu'analyste, celui qui étudie pour savoir ce qu'il étudie, et cela seul, sans être sûr que son effort servira à quelque chose — ou sans même se le demander. Qu'on le plaigne plutôt : il est comme le cheval qui fait lourner une meule, et qui change le grain en farine sans se douter que la farine nourrit. C’est une intelligence qui fonctionne, ce n’est pas un homme qui pense : et de le considérer comme le type du savant, cela devait conduire à méconnaitre la science. Il y a eu un excès d'analyse où la science ne se justifiait plus, somme toute, que par les applications qu'on en pouvait tirer : c'est par là qu'elle éclatait aux esprits et qu’elle confondait ‘ses détracteurs. Mais tant de recherches sans bénéfice pratique, combien vaines pouvaient-elles paraitre à la réflexion? Savoir pour savoir, quel exercice est-ce là? Compter les feuilles d’un arbre ou les grains de sable d’une allée, n'est-ce pas aussi chercher à savoir? et, s’il semble absurde de le faire, l’est-il moins de dresser la liste des consuls romains ou des pharaons d'Égypte? Utilité mise à part, — l’est-il moins de dénombrer les espèces végétales ou animales, ou les astres du ciel, ou les corps premiers? Allons jusqu'au bout : l’est-il moins de formuler des lois? Que sont en effet les lois, quelle valeur ont-elles, où tendent-elles? C'est-à-dire, qu'est-ce que la science, — si elle n’a pas simplement pour but de satisfaire une curiosité maniaque et de perfectionner l’industrie? Voilà bien la quéstion première, qu'il faut résoudre pour ne pas accomplir un labeur mécanique et pour ne pas mêler sans cesse aux œuvres fécondes les tâches stériles.
« Les naturalistes éminents, disait Gœthe il y a cent ans, proclament déjà la nécessité de la méthode monographique et, par conséquent, l'intérêt donné aux détails : mais cet intérêt n’est pas concevable sans une méthode qui manifeste celui qu’on prend à l’ensemble et, une fois qu'on est arrivé là, on n’a plus besoin de tâtonner dans d'innombrables détails. » Non seulement la synthèse justifie seule l'analyse,
mais seule elle peut la régler et la borner. Or un besoin, tantôt obscur, tantôt conscient, un travail sourd ou manifeste, tend à briser les cadres factices, à rompre les cloisons gènantes, à réaliser, dans les recherches des savants, dans l'organisation des ateliers de science, des combinaisons neuves et variées : l'effort collectif s'oriente vers une synthèse définilive. Mais que d’incohérence encore, quelle maladresse tâlonnante, et quelle déperdition d'activité! Conséquence naturelle de l'ignorance foncière qui subsiste, parmi les vues incomplèles ou vagues. Sachons bien où vise le savoir : du même coup nous saurons, et ce qu’il faut savoir, et, pour atteindre le-but, quelle méthode ii faut suivre.
Or, encore une fois, c’est l'être, que la science, que la Symbolique universelle veut connaître, ou plutôt reconnaitre partout tel qu’elle le connaît dans le moi. L'être qui est; l'être qui sé fait; les rapports dans l’être de ce qui est avec ce qui se fait : voilà le triple objet que la science se propose. Ou encore, — et pour adopter une autre disposition, — le problème de l'unité, celui de la multiplicité dans l’unité, et celui de l'unification : voilà les points de vue d'où le chaos des sciences s’ordonne véritablement.
Je ne veux faire ici sur les conséquences de cette classification foncière des sciences qu’un petit nombre de remarques. Je m'attacherai, plus qu'aux deux autres, à l’un des trois problèmes, parce que les questions qui s’y rapportent ont été précisément pour moi le point de départ de toute cette recherche, et que, dans une certaine mesure, ce doit être pour moi un point de retour : elles me paraissent, d’ailleurs, avoir une importance capitale ?.
1. Je me permets de renvoÿer à mon petit livre : Vie et Science. Là j'ai tâché, par l'artifice d’un exemple concret, de rendre sensibles les effets de l'analyse excessive, la nécessité d'une synthèse, — l'injustice d'attaques contre la science qui se fondent sur un état transitoire et précaire de la science.
2. La psychologie est le fondement de toute la science — nous l’avons vu — à un cerlain point de vue. À un autre, elle se rattache à la biologie et à
1. 11 me semble que la mathématique abstraite doit exciter quelque méfiance. La mathématique, dans son principe, repose sur l'être et, dans son application, atteint l'être. Ce qui en fait l'intérêt spéculatif, c'est précisément le double fait qu’elle soit ainsi fondée et qu'elle soit applicable : mais il n’y a pas à attendre d'elle de neuve et d’extraordinaire révélation ‘. — Il ne faut pas encourager outre mesure le développement indéfini de la possibilité abstraite. Préparer, en quelque sorte, des moules mathématiques où jamais peut-être la réalité n’entrera, cela ne saurait être, sans gaspillage de forces intellectuelles, l'emploi d'un trop grand nombre d’esprits. Lagrange, au siècle dernier, écrivait à d'Alembert ? : « … Je ne réponds pas que je fasse encore de la géométrie dans dix ans d'ici. Il me semble aussi que la mine est presque déjà trop profonde, et qu'à moins qu'on ne découvre de nouveaux filons il faudra tôt ou tard l’abandonner. La physique et la chimie offrent maintenant des richesses plus brillantes et d’une exploitation facile. »
L'excès des menues recherches dans d’étroites spécialités — qui est, nous y insistons à dessein, la maladie dont souffrent presque toutes les sciences — nulle part peutêtre n’est -plus fâcheux que dans la mathématique, en sorte qu'il a paru nécessaire de réagir vigoureusement : « Le xx° siècle a été marqué par un prodigieux entassement de découvertes mathématiques... A constater cette formidable accumulation de vérités découvertes, on pourrait se féliciter, déclarer que de très grands progrès ont été accomplis et
l’histoire. Par la psychologie, précisément, l’histoire, nous le verrons, a, pour ainsi dire, une double face.
1. « Qu'aucun des étudiants de cet Institut, disait à Birmingham lord Kelvin à des jeunes gens (Conf. scient. el allocutions), ne se laisse détourner, un moment, du cours de ses études mathématiques par la pensée que les grands mathématiciens pénètrent dans un royaume pourvu de quatre dimensions où vous ne pouvez pas les suivre. Acceptez ce que le professeur Cayley vous dit du pouvoir qu'ont les mathématiques d’idéaliser et de condenser le sens commun. » Voir une note et des citations sur les mathématiques dans Stallo, op. cit., p. 79.