Éthique, IV, xxvur
2: Voir Rauh, Essai…., p. 36. Ibid. (pp. 58-80), voir la critique de Fouillée et, en général, l'exposé et la critique de la morale qu’il appelle naturaliste et que nous appelons moniste.
L'ÉTHIQUE. 455 attentive des faits moraux : on cherche à les dépasser de moins en moins ou de moins en moins arbitrairement. Il y a parmi les philosophes eux-mêmes, et non pas seulement parmi les amateurs, en quelque sorte, des choses morales, des représentants de la morale indépendante : ceux-là, par un travail critique ou empirique, s'appliquent à analyser exactement les faits. — Quand Rousseau poussait son cri fameux : « Conscience! conscience! immortel flambeau! » ; quand, avec lui ou après lui, Ferguson, Hemsterhuis, Jacobi insistaient sur cette révélation immédiate et sûre de la conscience : « Pouvons-nous expliquer en vertu de quels principes les hommes préfèrent un caractère à un autre, ou éprouvent les fortes émotions de l'admiration et du mépris? S'il faut admettre que nous ne Le pouvons pas, le fait en est-il moins vrai? ou bien faut-il suspendre les mouvements du cœur jusqu'à ce que ceux qui s'occupent de construire des systèmes scientifiques aient découvert le principe d'où procèdent les mouvements? Il est heureux en ce cas comme en d’autres où s’exercent la spéculation et la théorie, que la nature suive son cours, tandis que les curieux sont occupés à la recherche de ses principes ! », — tous ces moralistes du
1. Ferguson dans Lévy-Brubhl, la Philosophie de Jacobi, p. 116. Cf. ce passage d’Hemsterhuis cité par M. Lévy-Bruhl : « La philosophie reconnait des bornes : celle qui prétend rendre raison de tout n’en mérite pas le nom... Que m'importe d’où me vienne cette voix intérieure qui me dit de ne pas faire à autrui ce que je ne voudrais pas qu’on me fit?» « Qu’est-ce que le bien? dit Jacobi. — Chaque homme en a dans son cœur la révélation unique et immédiate » (p. 125). Cette morale du sentiment tend volontiers au monisme ou au mysticisme : « Le mysticisme n’est pas un système dogmatique, mais bien un état naturel de l’âme » Jacobi, Lettre à Stolberg, dans Angot des Rotours, La Morale du cœur, p. 61. Voir sur Rousseau, ibid, pp. 32 sqq. « Je me suis souvent trouvé en faute sur mes raisonnements, jamais sur les mouvements secrets qui me les inspirent, et cela fait que j'ai plus de confiance à mon instinct qu’à ma raison... Dans une âme honnête, les passions gardent encore le saint caractère de la vertu... » (Nouvelle Héloïse, Il, 183 [, 5). « Justice et bonté ne sont qu’un progrès ordonné de nos affections primitives... Tout le droit de la nature n’est qu'une chimère, sil n’est fondé sur un besoin naturel au cœur humain » (Émile). — La spontanéité morale de l’homme est quelquefois désignée sous le nom de liberté. L’indépendance de la morale, « ou mieux encore son autonomie, consiste dans la nature du fait primitif qui la constitue, fait irréductible et exclusivement
humain, la liberté, fait inséparable du milieu où il se produit... La personne humaine, la personne libre et responsable, la personne respectable et obligée
sentiment préparaient, par l'importance qu'ils donnaient à l'intuition, l’effort de Kant pour atteindre les ressorts intérieurs de la pratique morale, dans l'étude de ce qu'il appela la raison pratique ‘. — Et, d'autre part, les positivistes, en considérant avec une altention croissante les rapports du plaisir et du bonheur, de l'intérêt individuel et de l'intérêt général, en considérant même ces rapports dans l'évolution historique, ont préparé une étude objective de la moralité.
Kant, traduisant en abstractions l'impulsion du sentiment moral, insista plus qu'aucun moraliste ne l'avait fait sur le principe intime du devoir-faire. I] déclare qu'il y a une loi absolue, ou impératif catégorique, que la volonté se donne à elle-même parce qu'elle lui est inhérente : et les diverses formules par lesquelles il exprime cette loi en font ressortir le caractère unifiant. La volonté autonome agit dans la moralité de telle sorte qu'elle puisse se regarder elle-même comme dictant par ses maximes des lois universelles. Qu'on vivifiat dans la suite cette « raison » pratique, qu'on revint à la volonté véritable dont la critique de Kant ne considérait que le squelette, cela était nécessaire : mais le caractère propre de la bonne volonté ne s’en trouvait pas moins défini par cette analyse.
Cependant, la psychologie expérimentale cherche à établir avec une précision toujours plus grande que « la sensation de plaisir se résout dans une sensation de puissance », que le plaisir et la douleur sont la manifestation d'états dynamiques, et, d'autre part, que cette puissance, dont le plaisir est la révélation intime, résulte toujours, à des degrés divers, d'une unification : les satisfactions de l'appétit, du sentiment,
au respect, tel est le fondement de la morale, pris tout entier dans la réalité... » Voir C. Coignet, {a Morale indépendante; cf. le journal publié sous ce titre, 25 juillet 4869.
1. « La méthode sera d'analyse, mais le Principe est de sentiment. » Lévy-Bruhl, op. cit., Introd., p. 24. Le sentiment élant trop individuel, Kant cherche le principe d’où procède le sentiment.
L'ÉTHIQUE. | 457 de la conscience morale, seraient, dans leur essence, identiques‘.
Enfin, les sociologues qui se sont occupés particulièrement de la morale y ont vu l'expression variable de l'unité que constituent les individus, ou même de l'union qui progresse entre les individus.'Ils ont reproché aux utilitaires d'être de faux empiristes, dont « l'argumentation ne serait ni moins hâtive ni moins sommaire que celle des rationalistes;
Ja maxime de l’utile n’a pas été obtenue plus que les autres à l’aide d'une méthode vraiment inductive. Mais le procédé
des uns et des autres est le suivant : ils partent du concept de l'homme, en déduisent l'idéal qui leur paraît convenir à un être ainsi défini, puis ils font de l'obligation de réaliser cet idéal la règle suprême de la conduite. Les différences qui distinguent les doctrines viennent de ce que l'homme n'est pas partout conçu de la même manière... Mais si l'inspiration varie, la méthode est partout la même *. » — Pour tel représentant d’une science inductive de la morale, toute société est une société morale en ce que les hommes s’y lient les uns aux autres par une nécessité mécanique; et dans l’histoire des sociétés ils se lient de plus en plus par un progrès naturel : la morale « a pour fonction essentielle de faire de
l'individu la partie intégrante d'un tout * », «la moralité con-
siste à être solidaire d’un groupe et varie comme cette solidarité », qui de mécanique devient peu à peu orgänique. — Il est des sociologues qui, par crainte de s'élever trop vite à des généralisations et, d'autre part, dans la conviction que la
psychologie est aux « sciences de l'esprit » ce que les mathé-
matiques sont aux sciences de la nature, s’attachent, après avoir réfuté les doctrines morales, à définir la science morale en tant que science de l'esprit : ils y voient l’étude des « forces
1. Bain, {es Émotions et la Volonté; Paulhan, les Phénomènes affectifs, VActivité mentale...; Richet, Féré, Binet, Beaunis..….
2, Durkheim, de la Division du travail social, p.18. Voir Belot, l'Utilitarisme et ses nouveaux critiques, Revue de mét. et de mor, juillet 1894.