Saint-Just
forces nouvelles dans l'état économique de la présente civilisation ‘. Du régime industriel sont nées des lois — non pas lois naturelles, mais lois historiques et contingentes — qu’au lieu de subir, disent les réformateurs, il faut corriger. La thèse « orthodoxe » du « laissez faire, laissez passer » est contraire au besoin de progrès qui régit l’histoire humaine. — La question est'de savoir comment il convient de corriger l'état social, — etèc’est ici qu’on se divise.
Il n'entre pas dans notre propos d'exposer les diverses conceptions socialistes. Contentons-nous de remarquer qu'elles se laissent ranger, dans leur ensemble, en deux catégories bien distinctes, dont l’une est presque seule représentée en ce siècle, malgré le grand nombre des doctrines qu’il a vu se produire.Modifier les lois économiques qui sont nées du présent régime, de façon à faire disparaître l'opposition du travail et du capital, à assurer une plus égale répartition des richesses : voilà où tendent la plupart des réformateurs contemporains. Ce n’est point changer le régime qu’ils veulent : ils en veulent seulement atténuer les conséquences. IL s’agit ‘d’égaliser les conditions, et non de transformer les existences.
Les déshérités ont le droit de « s’asseoir à leur tour au ban-
quet de la vie », Les moyens qu'on propose pour leur donner part au festin sont divers, comme sont variables les arguments dont on use pour légitimer les moyens. Mais l'idéal, dans ces doctrines, c’est de faire participer le plus grand nombre au bonheur. — Ce bonheur, nous en avons fait le tableau; le « banquet de la vie », nous avons vu quelles en ‘sont les délices. « En vivres, en vêtements, en satisfactions de toute nature, le simple travailleur aura dans son monde le sort d’un roi dans le nôtre. Rien ne sera assez beau, assez parfait, assez magnifique pour lui ?. » Infortuné travailleur! …
1. Voir de Laveleye, op. cif.; Bourdeau, le Socialisme allemand; Espinas, Histoire des doctr. économiques; de Wyzewa, le Mouvement socialiste en Europe; H. Michel, l’Idée de l'État.
2. Fourier, d’après Louis Reybaud, Études sur les RRQ ou socialistes contemporains. Voir B. Malon, Lundis socialistes.
Pt
RE
Que ceux d'en bas envient ceux d’en haut, c'est chose trop naturelle, inévitable : mais qu’on leur propose comme idéal cela précisément où les favorisés ne sauraient trouver que misère et dégoût, — voilà sans doute une étrange erreur. Il faudrait les détromper, et on flatte leur illusion. — C’est un
triste spectacle que celui de multitudes qui peinent, — en
partie pour assurer à une soi-disant élite le semblant du bonheur : et que serait-ce, le jour où, dans la plate et médiocre jouissance sans bonheur, tous les hommes seraient égaux et également déçus?
Il y à, mais surtout il y a eu, des réformateurs d’une ins-
piration très différente, qui ont songé à égaliser les condi-
tions beaucoup moins par le partage que par le renoncement.
— On sait comment les grands philosophes de la Grèce subordonnaient la vie économique à la vie morale. L’« État sain » de Platon est celui où règne la vie simple; c'est un « État malade et plein d’humeurs » que celui où s'ajoutent au nécessaire de la vie « des lits, des tables, des meubles de toute espèce, des ragoûts, des parfums, des odeurs, des courtisanes, des friandises de toutes sortes et à profusion..…., la peinture et tous les arts, enfants du luxe.….., de l'or, de l'ivoire, des matières précieuses de toutes sortes... ! ». A propos des guerriers qui, dans sa République, occupent audessous des magistrats la place la plus honorable, Platon fait tenir à Socrate ce beau discours : « Qu'on leur fasse entendre que les Dieux ont mis dans leur âme de l'or et de l'argent divins, qu'ils n’ont, par conséquent, aucun besoin de l'or et de l'argent des hommes; qu'il ne leur est pas permis de souiller la possession de cet or immortel par l’alliage de l'or terrestre; que l'or qu’ils ont est pur, au lieu que celui des hommes a été de tout temps la source de bien des crimes ? ». — « Celui qui disait : « Mon royaume n’est pas de ce monde » ne s'est pas beaucoup préoccupé de l'égale répartition des
1. La République, liv. IT, trad. Saisset, p. 122. 2. Ibid., Liv. If, p. 191.
richesses, ni du rapport du travail et du capital. » « Un homme, un jour, s'approche de lui et lui dit : « Ordonne à mon frère de partager avec moi notre commun héritage. » Jésus lui
répond : « Qui m'a établi juge entre vous avec la mission de
faire vos partages? Gardez-vous de la cupidité. La vie n’est pas dans les grandes richesses. » Il ne souhaite pas que le pauvre s’enrichisse, — heureux le pauvre! — mais que le riche se dépouille *.
De semblables conceptions reparaissent à diverses reprises
dans les temps modernes ?, où cherche à se justifier un renon- :
cement plus ou moins complet. Et nous, à notre tour, nous en retiendrons ce qu'elles contiennent de vérité profonde.
Sans doule, la privation nous semble inutile. Il y a un certain bien-être qui répond au besoin naturel de l’homme d'échapper à toute souffrance : et ce bien-être, désormais, grâce au développement des connaissances, au pouvoir accru de l'esprit, est facile à obtenir, sans excessive dépense de forces aumaines ; il pourrait, semble-t-il, être assuré à tous, au lieu que la peine des uns ménageût le superflu aux autres. Mais
pour que la limite entre le bien-être légitime et la jouissance
vaine ne soit pas dépassée, il faut qu’à la conception mensongère du bonheur s’en substitue la notion exacte. Pour qu’il n’y ait plus des victimes et des élus, — aussi peu enviables, d’ailleurs, que leurs victimes, — il faut que l’activité des hommes se porte à sa véritable fin, que tous ensemble cherchent le
bonheur là où tous ensemble peuvent et doivent le trouver. :
Oui, les hommes peuvent être heureux. — Vivre — pour peu qu’on le veuille — est bon : le seul mal réel, atténué déjà, mais qui provisoirement et pour longtemps subsiste, c'est la souffrance physique, — je ne dis pas : c’est la mort. Quand la mort est prématurée, quand elle succède à de lon-
1. Voir À. Sabatier, Jésus était-il socialiste? dans le Temps du 15 février 1894. 2. Morus, Campanella, Fénelon, Rousseau, Mably, Tolstoï. Voir Janet, Hisloire de la science politique, et Espinas, op. cit.