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| LES MENSONGES DE LA CIVILISATION, 487 gues, à de vives soulfrances, elle prend un caractère cruel : il est permis d'espérer qu'on arrivera de plus en plus à la rendre facile et normale ; quant à la supprimer, cela ne semble, au moins de longtemps, ni possible ni souhaitable. La mort, si l’on en écarte et les angoisses physiques et le lugubre appareil qu'ont inventé les hommes pour se terrifier eux-mêmes, n’a rien de triste lorsqu'elle vient à son heure. Vivre est bon, et mourir aussi — comme le sommeil est doux après la veille. Mais pour que la vie et la mort aient leur douceur naturelle, il faut que les hommes, tout en luttant contre le mal physique, ne se créent pas des tourments moraux. La mort est affreuse pour qui à mal employé sa vie; la séparation est déchirante pour qui a gâté la vie d’un mourant : c’est le regret et c'est le remords du passé qui enveniment la douleur de celui qui part, le deuil de ceux qui restent. Combien sont sans reproches visàa-vis des autres et d'eux-mêmes? — Vivre vraiment, répétons-le ici, c'est accomplir la loi unifiante; c'est aimer Îles hommes, c’est-à-dire s'unir à eux ; c'est — puisque celle union même dans la société n’est qu'un moyen — travailler avec eux à l'œuvre commune. L'oisiveté est aussi pesante que le joug du labeur mercenaire : mais le travail est bon, il est la santé et la joie, il est la vie mème. Il faut donc que le travail collectif assure d’abord pour tous le bien-être légitime — et c’est tâche, somme toute, aisée; ensuite, que le surplus d'activité humaine s'exerce pour sa fin véritable et suprème, pour l'union de l’humanité avec le Tout, pour l'Unité de l'Étre.
Certains Hindous des temps brahmaniques, peu avant le bouddhisme, puis les bouddhistes, ont eu un extraordinaire sentiment de la vanité des jouissances vulgaires : «.. La vie a l'instabilité des flots, l'éclat de la jeunesse ne dure que peu de jours, les biens sont aussi fugitifs que la pensée; toutes les jouissances n’ont que le scintillement éphémère de l'éclair dans la saison des pluies... On jouit d'une prospérité qui
permet de réaliser tous ses désirs : après? On a mis le pied sur la tête des ennemis : après? On a consacré ses richesses à élever ses favoris : après? On vivrait des milliers d’années : après ‘? » Ils veulent donc la délivrance, le nirvana, c’est-à-dire l’anéantissement de l'individualité. Ils renoncent à la vie sociale. «.. N'’est-il pas agréable d'habiter un palais? Le chant et la musique ne font-ils pas plaisir à entendre? Ne goûte-t-on pas un bonheur suprème dans la sociélé de celle qu'on aime autant que la vie? Et cependant les sages, considérant toutes ces choses comme aussi vacillantes que la flamme de la lampe agitée par l'air que mettent en mouvement les ailes du papillon volant alentour, sont partis pour la forêt... » — Et dans l'isolement ils « s'unissent à Brahma éternel par la pratique de la méditation extatique ». « Éloigne-toi, Ô mon cœur, de ce gouffre au fond duquel s’agitent avec tant de fatigue ceux qui poursuivent les objets des sens; prends la route du salut, sur laquelle toutes les peines s’apaisent en un instant; réunis-toi à l'âme suprême, et quille ta propre voie, qui est instable comme l'onde. »
Or, ce qu’il y a de vrai dans cette conception, — comme en général dans le mysticisme, sous quelque forme qu'il se présente, — c'est qu'il faut vouloir l'unité. Il faut la vouloir, mais il faut la faire : et voilà qui exige l’activité, qui condamne et l'isolement et le renoncement absolu. Étrange illusion, en effet, d'admettre qu'il suffise de s'unir spirituel: lement avec Brahma — avec l'Un-Tout — pour que l’être matériel se trouve anéanti, soustrait à la migration, à la vie, à l'individualité?