Par son origine
en lui s’identifieront la foi religieuse et la foi rationnelle t.
Spinoza se place au sein de la substance, dont la réalité éclate lumineuse dans la raison, de l’Étre qui est seul et à qui tout ce qui est doit l’être : il étend le principe d'identité à l'infini; et, sur le modèle de la mathématique, qui est intuition et déduction, il crée la philosophie ?. Admirable effort! Une fois ceci posé : « J'entends par substance ce qui est en soi et est conçu par soi, c'est-à-dire ce dont le concept peut être formé sans avoir besoin du concept d’une autre chose... », tout se déduit géométriquement; et la nature de l'âme sera
traitée à son tour comme « s’il élait question de lignes, de plans et de solides ». Dieu est cause de l’univers, — mais non plus cause créatrice et extérieure, non pas même cause permanente, — cause immanente. On ne saurait plus parler de volonté libre : la liberté est inintelligible aussi bien en Dieu qu'en l'homme. La substance n’est point « par soi », comme disait Descartes ?, elle est « en soi » : elle se pose telle
1. La bibliothèque de Spinoza renfermait de Descartes : les Lettres (2 exemplaires), De geometria (2 exempl.), De prima philosophia (2 exempl.), Opera philosophica (1650), De homine; en outre, deux ouvrages de Clauberg et la Logique de Port-Royal. (Inventaire. publié par A.-J. Servaas van Rooijen, -en 1888. Voir Revue des Deux Mondes, 15 août 1892, Nourrisson, la Bibliothèque de Spinoza.) — Celte partie des Rép. aux 11° objections qui a pour titre : Raisons qui prouvent l'existence de Dieu et la distinction qui est entre l'esprit et le corps de l’homme, disposées d’une façon géométrique, et les Renati Descartes principiorum philosophiæ Pars 1 et 11 more geometrico demonstratæ, œuvre de Spinoza lui-même (1663), sont comme des étapes de PEthica more geometrico demonstrata.
2. Objet de curiosité et de scandale d’abord, puis, en Allemagne au xvur* siècle, de sympathie, Spinoza a été étudié avec beaucoup de soin dans le courant de ce siècle et, en particulier, dans ces derniers temps en France : Raub, thèses en 1890; trois ouvrages sorlis d’un concours de l’Acad. des sciences mor. et pol. (1891) : Worms, {a Morale de Spinoza; Delbos, Le Problème moral dans la phil. de Spinoza et duns l'hist. du spinozisme ; Brunschvicy, Spinoza; Blondel, l’Évolution du spinozisme (1894); Pillon, Malebranchisme et spinozisme (Année philosophique, 1894); Andler, De quelques livres nouveaux sur le spinozisme (Revue de mél. el de morale, janvier 1895); (ibid., juillet 1895) Lagneau, Quelques notes sur Spinoza. — Je prends ici de Ethique, en un bref résumé, ce qui saute le plus aux yeux, pour ainsi dire, et ce qui était pour les contemporains le plus marqué. Sur les diversités d'interprétation, voir plus loin.
3. Voir en partic. Rép. aux 1" et aux JI° Objections, À. M., pp. 102-103, 150-151. Pour Leibnitz — dont le Dieu est préparé par celui de Malebranche — le Dieu de Descartes prépare, en réalité, celui de Spinoza : « Le Dieu ou Etre parfait de Descartes n’est pas un Dieu comme on se l’imagine et
qu’elle est par cela mème qu’elle est. Si on lui attribue la liberté, ce ne saurait être que cette liberté attribuée par Descartes à l’homme : la nécessité intérieure. Pour Descartes, les lois de l’entendement et du monde dérivaient de la volonté divine et par l'immutabilité divine devenaient stables ‘ : pour Spinoza, ces lois à la fois existent et subsistent parce que Dieu est. Dans ce déterminisme absolu, la finalité n’a point de sens. Il ne saurait être question non plus de véracité divine : tout ce qui participe de Dieu est vrai et tout ce qui est évident à l'esprit est en Dieu. L’étendue existe donc comme la pensée : l’une et l’autre sont parmi les attributs infinis et infiniment nombreux de Dieu, elles sont unies dans la substance. Descartes hésitait à faire du monde une réalité extérieure à Dieu; Malebranche cherchait à distinguer le monde créé et l'étendue infinie : Spinoza absorbe intrépidement l'étendue réelle, res extensa, en Dieu. La matière est un des aspects de la réalité divine : partout il y à de l'étendue et partout de la pensée, et partout parallélisme, ou mieux harmonie entre la pensée et l'étendue. Tel est le panthéisme naturaliste, tel est le monisme de Spinoza.
Monisme : est-ce tout à fait exact? — Il n’est guère de philosophes qui aient voulu, qui aient cru plus fermement posséder la vérité où l'objet et le sujet se fondent. Mais si l'objet et le sujet s'unissent en effet dans la mathématique par ce qu’il y a de rationnel en tous deux et, par suite, d'idéel dans l’objet, la conception de l'étendue n’en est pas moins irréductible à celle de la pensée; et, au fond, les unir en Dieu, c'est introduire le dualisme dans l'Être absolu. En faisant de l'étendue une idée de Dieu, et des corps l'impression de l'étendue intelligible sur les âmes, — créatures ou portions comme on le souhaite, c'est-à-dire juste et sage, faisant tout pour le bien des créatures autant qu’il est possible, mais plutôt c’est quelque chose
d’approchant du Dieu de Spinoza, savoir le principe des choses et une ” certaine souveraine puissance ou Nature primitive qui met tout en action et fait tout ce qui est faisable. Le Dieu de Descartes n’a pas de volonté ni
d’entendement.... » Ed. Gerhardt, t. IV, p. 299. Voir Delbos, op. cils D. 44. 4. Même À — A. Mais la pensée de Descartes paraît incertaine Sur ce point.
de Dieu, — Malebranche n’arrivait pas à éliminer de Dieu l'étendue; il dédoublait Ja pensée divine : Spinoza, Jui, dédouble Dieu. — Au reste, pour que cette étendue soit moins contradictoire en Dieu avec la pensée ou l’inétendu, et moins contradictoire aussi avec l'unité divine, il la suppose indivisible. Mais de l’étendue indivisible et de la pensée infinie, comment passer à l’infinité de modifications finies qui sont le monde des corps et le monde des âmes? Dans cette unité absolue, il y a non seulement des attributs infinis, mais des modifications finies de ces attributs; il y a une nalure naturante et une nature naturée. — Rien n’est plus délicat que de saisir, en outre, les rapports de la substance — c'est-à-dire de l’immuable — et des modes, — c’est-à-dire du changeant, — de l’entendement humain, qui conçoit Dieu, et de la pensée divine, qui n’est pointentendement. On entrevoit chez Spinoza — mais on ne fait qu’entrevoir — l'opposition d'un Dieu qui est et d’un Dieu qui devient ’. De quelque façon qu'on l’interprète, il est évident qu'il s’ingénie à la fois pour éviter et pour rétablir le dualisme du monde et de Dieu. — Descartes distingue trois substances et est obligé de les fondre en une seule : Spinoza pose une seule substance et est obligé de la diviser en trois. Ils se débattent, l’un et l'autre, entre ces deux exigences de leur génie : réaliser l'unité el comprendre la réalité.
Les difficultés dernières dans un système naissent toujours des premières données. Descartes était parli de la conviction
1. La Substance, c’est « l’existence étalée », Sans qu’il y aiten elle de puissance (Secrétan, Philosophie de la Liberté, l'Idée); Spinoza « pose dans l’Etre, Sans l'expliquer, la nécessité d’un développèment » (Delbos, 0p. cit.). — Parmi les interprètes de Spinoza, l'équilibre, en quelque sorte, de sa doctrine étant instable, les uns donnent plus, les autres moins à l’individualité humaine. De même, les uns voient en lui un idéaliste, les autres un matérialiste. Le spinozisme peut être poussé dans un sens ou dans l’autre précisément parce qu’il fait effort pour éviter l’une et l’autre pente. « Je dis que le système Ccartésien a produit celui de Spinoza; je dis que j'ai connu beaucoup de personnes que le cartésianisme a conduites à n’admettre d'autre Dieu que limmensilé des choses. » : c’est Voltaire qui parle ainsi (Élém. de la pliil.
que l’âme est plus aisée à connaître que le corps, qu'elle est distincte du corps, qu’elle pourrait subsister sans le corps *. L'être est pensée; la pensée est raison; la raison est absolu : dès lors matière, volonté, êtres finis sont condamnés à disparaître; il n'y a plus que l'Unité, et l’on ne saurait admettre qu'il n'y ait que l'Unité.
Le cartésianisme a trouvé naturellement deux sortes d’adversaires : ceux qui, forts de son insuffisance, entretenaient le scepticisme antérieur à la méthode de Descartes; et ceux qui, s’attachant aux causes de l'échec, jugeaient le cartésianisme insuffisant, mais non le dogmatisme impossible. — Objections, questions et critiques essentielles, venues de toutes parts, portent sur les rapports de la pensée et de ‘étendue, du fini et de l'infini. Mais un Huet ne trouve de certitude qu’en la foi; mais un Bayle — s’il admet la science ? et la morale, la probabilité — renonce à la certitude, c’est-àdire à la philosophie; tandis qu'un Gassendi *, un Hobbes, un Locke, un Leibnitz ont leur philosophie — qui s'oppose à celle de Descartes ou qui veut soit la limiter, soit la dépasser.
Sans insister sur le détail des polémiques et des criliques, il vaut mieux chercher ici ce que la pensée européenne, stimulée par le cartésianisme, a proposé pour le supplanter, le
de Newton. V° partie, ch. 1. Voir Pillon, Année phil. 1894, p. 189). Cependant tout ce qui sort de la pensée cartésienne tend plutôt à l’idéalisme : nous le verrons pour le spinozisme en Allemagne comme pour le malebranchisme : — mais différemment — en Angleterre.
À. « Je connus que j'étais une substance dont toute l'essence ou la nature n’est que de penser, et qui, pour être, n’a besoin d’aucun lieu ni ne dépend d'aucune chose matérielle; en sorte que ce moi, c’est-à-dire l'âme, par laquellé je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps, et même qu’elle est plus aisée à connaître que lui, et qu'encore qu'il ne füt point, elle ne lairrait pas d'étre tout ce qwelle est. » Discours, IN° partie, éd. Rabier, pp. 40-41; cf. VI* Méditation, À. M. p. 89.
2. D’Alembert (Discours prélim. de l'Encyclopédie) l'appelle « le père dela physique expérimentale ».
3, Parti du scepticisme, Gassendi tend vers un dogmatisme tempéré. Sa pensée est délicate à préciser. Son influence, très grande, s’est exercée, lui mort, plus par d’autres œuvres que par les siennes. Comme je l’ai dit, je n’insiste pas ici sur son rôle : mais, tout en négligeant sa personne, Je ne négligerai point, par le fait, son apport d’idées dans l’histoire de la pensée
moderne,
corriger, le compléter, — c’est-à-dire considérer la critique sous son aspect positif et dans sa fécondité.