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II. ANGLETERRE, — BACON, HOBBES, LOCKE. NEWTON

Bacon est le héraut de la science : ce n’est pas plus un vrai philosophe que ce n’est un vrai savant. Et pourtant il y a dans sa pensée une philosophie virtuelle, en quelque sorte, que ses successeurs réaliseront d’aulant mieux qu’elle est dans le sens où inclinaient déjà au moyen âge les penseurs anglais ‘.

Bacon a formulé les lois de l'induction sans se demander. ce que vaut l’induction. D’après lui, sans doute, la science complète, outre la physique et l'anthropologie, comprend la philosophie première, — qui étudie les axiomes communs et les conditions transcendantes des êtres ?, tronc d’où toutes les sciences particulières se détachent comme des rameaux, — la métaphysique, — de qui relèvent les causes formelles et finales, — enfin la théologie naturelle. Mais si, sur ces matières, Bacon n'a donné ni développements suffisants ni toujours explications très nettes, il ne faut pas se laisser tromper aux appellations ?. La philosophie première traite physiquement, et non logiquement, des axiomes et des conditions accidentelles de l'être; dans la métaphysique, les causes formelles sont des qualités essentielles de la matière, les causes finales des hypothèses stériles : expérimentales comme la physique, la philosophie première et la métaphysique en sont la base et le prolongement. La théologie naturelle, plus propre à incliner l'esprit qu’à le convaincre, n’est qu'une « étincelle de science ‘ »; elle est distincte de la théo-

1. De Rémusat, Histoire de la philosophie en Angleterre depuis Bacon Jusqu'à Locke.

2. « … Inquisitio de conditionibus adventitiis entium (quas transcendentes dicere possumus) », De augmentis scientiarum, I, 1, 6. Ed. Bouillet, t. 1, p. 165.

3. « Est et alia hujus philosophiæ primæ pars, quæ, si ad vocabula res-

picias, vetus est, si ad rem quam designamus, nova... » De augmentis, III, 1, 6. Ed. Bouillet, t. I, p. 165.

4. Tbid., I, 11, 1. Bacon dit (p. 468) : « In hac parte theologiæ naturalis (Dieu), tantum abest ut defectum aliquem observem, ut excessum polius reperiam ».

ÉVOLUTION DE LA PHILOSOPHIE AU XVII° SIÈCLE. 19 logie inspirée. « Da fidei quæ fidei sunt * » : il faut admettre les vérités de la foi dans l’ordre spéculatif; et, dès lors, l’esprit en repos n'a plus qu’à cultiver une philosophie « opérative », de conquête et d'utilité, qui ne spécule que dans la mesure où il est nécessaire pour agir plus sûrement. Le rôle de la science est de mettre la raison, « présent divin », au service de l'humanité *.

Mais à côté de l’âme rationnelle, émanation de Dieu, il y a l'âme sensitive; mais les matériaux de la science sont les données des sens; mais si le savoir donne le pouvoir, c'est que « la vérité de l'être et la vérité du connaitre ne font qu'un * », que l'esprit est un double des choses. — Dès lors, bien que Bacon ne soit lui-même ni empiriste ni matérialiste *, on peut s'inspirer de lui pour dire : tout ce qui est dans le sujet vient de l’objet, ou mème : le sujet se ramène à l’objet. Sa méthode purement expérimentale tend à des conséquences tout opposées à celles de la méthode mathématique.

Hobbes — on ne saurait dire disciple, mais secrétaire de Bacon * — devait pousser à bout ces tendances : d'autre part, il découvrit sur le tard, il aima, il culliva — avec un succès médiocre — les mathématiques, que négligeait et rabaissait Bacon. Dans ses voyages en France, s'il se lia avec le groupe gassendiste, il connut le mouvement cartésien : d’ailleurs, Mersenne, son ami, était l'intermédiaire des deux partis. Il

1. De augmentis, ibid., p.161; cf. Temporis partus masculus, prière initiale.

2, De augmentis, I, 48. Le plaisir de la contemplation semble n’être qu’un des fruits de la science inductive, qu’une jouissance plus noble de celui qui voit accru le pouvoir de l’homme sans tenir pour lui-même aux jouissances matérielles.

3. « Veritas essendi et veritas cognoscendi idem sunt. » Ibid., 1, 33.

4. « Tout préoccupé des destinées de la science de la nature et du terme où il désirait la conduire, Bacon ne s’arrête point sur ses fondements théoriques. Il suppose bien de prime abord que toute l’origine de la connaissance est dans l’expérience extérieure, mais il ne s'attache pas à le démontrer... Il marche pendant que d’autres discutent sur la nature du mouvement. » Maine de Biran, Essai…., t. I, pp. 115-116. Voir de Rémusat, Bacon, et surtout Fonsegrive, François Bacon, Adam, Philosophie de François Bacon; sur les tendances diverses de Bacon, Pillon, Année philosophique, 1892, p. 106.

» 5. Voir Lyon, la Philosophie de Hobbes, pp. 1-4.

attaqua la métaphysique de Descartes, mais il goûta à coup sûr sa physique; et quand Descartes travaillait à cette « philosophie pratique », qui peut « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature », Hobbes devait trouver cet effort analogue à celui de Bacon, mais plus efficace — de toute la supériorité de la mathématique cartésienne sur l'expérience fâlonnante de Bacon. Expliquer mécaniquement la formation du monde, la vie animale, les passions de l'âme, ramener la liberté humaine à la nécessité, n’était-ce point fournir au matérialisme des ressources? Ce monde indéfini qui tendait à se perdre dans l’Étre absolu, ne pouvait-il pas aussi bien absorber en lui tout l'être? La pensée de Descartes contient des germes si divers que Hobbes lui-même en a trouvés peut-être à recueillir. |

Quoi qu'il en soit, ils furent aux prises — et non sans vivacité. Descartes, comme le lui a objecté Hobbes, ne disait pas seulement : je pense, donc je suis, mais : je pense, donc je suis pensée. Or, selon Hobbes, il faut dire : je pense, donc je suis wne chose qui pense. Ainsi que, lorsque la cire fond, une matière subsiste sous le changement, et que nous ne pouvons Concevoir aucun acle sans son sujet, de même nous ne saurions concevoir la pensée sans un sujet pensant; et il semble à Hobbes que les sujets de tous les actes également « sont entendus sous une raison corporelle ou sous une raison de matière », et « qu’on doit plutôt inférer qu’une chose qui pense est matérielle qu'immatérielle * ». Voilà donc l'unité obtenue par la réduction du sujet à l’objet : mais il s’agit d'expliquer l'illusion au moins de ce dualisme.

Avec le corps — qui est, en somme, de l'étendue — et le mouvement des parties du corps, Hobbes constitue l'objet, à la façon de Descartes; mais le mouvement des choses corporelles se communique à l'organisme, et la sensation n'est rien d'autre qu’un mouvement intérieur — dont le mécanisme est

1. Voir les II Objections. 11 y en a seize : Descartes ne s’est vraiment arrêté qu’à celle où se trouvent ces lignes, la seconde,

curieusement compliqué. De la sensation, qui dure dans le souvenir, naît l'image; de l'image, le mot d’après une convention arbitraire. L'esprit n’est donc « autre chose qu’un mouvement de certaines parties du corps organique ». — Il n'y a de science que par l'expérience : mais la science, tantôt est immédiate dans l’action des êtres extérieurs sur les sens, tantôt provient du raisonnement, c'est-à-dire d’ur calcul sur les mots — qui n'est juste, au surplus, que si l'expérience le confirme. C'est parce que les corps sont composables et décomposables que l'esprit additionne et soustrait en raisonnant : la mathématique est dans les choses avant d’être dans l'esprit.

Nous n'avons ni l’idée de Dieu ni l’idée de l’âme, puisqu'aucune image qui réponde à ces mots ne nous est venue du dehors : par le raisonnement nous inférons qu’il y a dans l'univers et dans le corps une cause du mouvement; mais, en dehors de la foi, cette cause ne peut être conçue que comme une matière plus subtile. Hobbes répugne à aborder tout problème transcendant. Pour lui, en somme, la philosophie, c'est la science de la matière. Copernic, disait-il, avait créé l’astronomie; Galilée, Képler, Gassendi, Mersenne, la physique; Harvey, la physiologie : il voulait, sur une étude de l’homme, — qui repost elle-mème sur l'étude des corps, — fonder la science politique®. Et, par cette fin pratique, c'était un Baconien.

Les critiques n’ont point manqué à Hobbes, et Descartes, lorsqu'il ripostait âprement à ses objections que « de la même façon et avec une aussi juste raison qu'il conclut que l'esprit est un mouvement, il pourrait conclure que la terre est le ciel * », Descartes mettait à nu l’infirmité de cette philosophie : comment le mouvement peut-il devenir connaissance? — Mais la pensée de Hobbes renferme elle-même la critique de son matérialisme; et Locke, s’il s'oppose à lui en

1. Le verbe étre n’a de valeur que celle qui lui vient de l'expérience. Ainsi l’essence et l'existence sont données à la fois; et l'essence sans l’existence est une fiction de l'esprit.

2. De Corpore, De Homine, De Cive. Le De Cive à été publié le premier.

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