Essai, I, IV
9, « Son livre est un faisceau d’inconséquences. » Voir Lyon, l’Idéalisme en Angleterre au XVIII° siècle, p. 60.
3. Voir Pillon, art. cité, p. 143, et l’Évolultion historique de V’idéalisme, Année phil. 1892, pp. 207 sqq.
4. Professeur d’astronomie et de philosophie expérimentale au collège de la Trinité.
Newton avait un admirable génie mathématique, et il brille au premier rang dans cette école d'analystes qui, sous l'impulsion de Descartes, ont transformé la science * : néanmoins ce grand mathématicien est un pur empiriste. Les mathématiques ont pour lui une portée scientifique, mais non point philosophique aussi comme pour Descartes; ou plutôt elles ne fondent la philosophie qu'en précisant la science expérimentale dont l’ensemble constitue la philosophie même *. Tirer des phénomènes des lois; les formuler mathématiquement; les généraliser par l'induction; en tirer par déduction des conséquences : voilà le travail philosophique*. Et toute la philosophie repose sur cette règle : les mêmes effets ont les mêmes causes *, |
Descartes soumettait l'univers à des lois; mais, insuff-
1. Le xvu° siècle pratique de plus en plus lexpérience avec une grande curiosité, sous l'influence combinée de Bacon, de Gassendi — et de Descartes. Les Académies se fondent : celle de Florence (del Cimento) en 1657, celle de Londres en 1662 (origine en 1645), celle de Paris en 1666 (origine en 1648, chez Montmor, ou même vers 1630, chez Mersenne). « Les sociétés ou académies d'Angleterre, de France et d'Italie témoignent beaucoup d’éloignement de tout esprit de secte, et font profession de ne demander que des démonstrations ou des expériences », disait Leibnitz (éd. Gerhardt, IV, 349). Cependant le développement de la mathématique se poursuivait (Voir plus loin, pp. 113 sqq.); la physique mécanique faisait des progrès tout particuliers; il y avait lutte, d’ailleurs, dans l’explicalion mécanique, entre la conception cartésienne du plein et des tourbillons, et la conception gassendiste du vide et des atomes. Cette dernière sembla se fortifier par la recherche expérimentale (Boyle, Newton) : mais l'opposition est plus apparente que réelle, comme je vais le montrer à propos de Newton. (Voir Hallam, Histoire de la littérature de l'Europe, 1. IV, pp. 394 sqq.; Lange, op. cit., t. I, II‘ partie, chap. ut; Poggendorf, Histoire de la physique; Adam, op. cit., liv. IV, chap. 1; Pillon, Année phil. 1891, art. cité; Mabilleau, Histoire de la philosophie atomaistique, liv. IV, chap. 11.)
2. « … Visum est in hoc Tractatu Mathesin excolere, quatenus ea ad Philosophiam spectat. » Auctoris præfatio ad Lectorem, début.
3. « Quicquid ex Phænomenis non deducitur Hypothesis vocanda est... In hac philosophia (experimentali) propositiones deducuntur ex Phænomenis, et redduntur generales par Inductionem. » Scholium generale. « Nihil principii loco assumunt (qui philosophiam experimentalem colunt) quod.nondum ex phænomenis comprobatum fuerit.…. Duplici itaque methodo incedunt, Analytica et Synthetica. Naturæ vires legesque virium simpliciores ex selectis quibusdam Phænomenis par Analysim deducunt, ex quibus deinde per Synthesin reliquorum constitutionem tradunt. » Roger Cotes, Loc. cit.
4. «In hac regula fundatur omnis philosophia.... Constitutio rerum singularum innotescit per observationes et experimenta : inde vero non nisi per hanc regulam 4e rerum universarum natura judicamus. » Roger Cotes, ibid.
samment éprouvée, sa conception, quoique fondée sur des principes rationnels, demeurait hypothétique. Cette conception, en formulant la loi de l'attraction universelle, — qui couronnait de multiples efforts, — Newton pensait la confirmer par l'expérience. Il dépassait l'expérience, en réalité. Parce que les mêmes effets ont les mêmes causes, et inversement, il concluait de quelques phénomènes à tous les phénomènes : mais ce principe qui fonde la science expérimentale, il faut le fonder à son tour. — Pas plus que Locke, Newton ne se prononçait sur l’objet, sur le sujet, et sur leurs rapports : nous ne connaissons que des phénomènes, et nous n’atteignons aucune substance ni par les sens ni par la réflexion’. Mais, comme Locke, il remontait à une cause première. Dieu apparlient à la philosophie expérimentale, en tant que les phénomènes le révèlent ?. IL faut être aveugle pour ne pas le voir dans la création *. Cette ordonnance du monde si sage et si parfaite a manifestement pour auteur un Être éternel, infini, omnipotent, omniscient, — bien plus, omniprésent, non seulement par son action, mais en substance : omnipræsens est non per virtutem solam, sed etiam per substantiam”. Newton, comme Locke, tendrait ici à se rapprocher de Spinoza. Mais cette substance omniprésente est inconnue dans son essence, il ne faut pas l'oublier; d'autre part, Newton — comme Locke encore et, on l’a vu, comme Malebranche — distingue la matière étendue et l’espace. C'est par l'espace que Dieu est partout; l’espace est le « sensorium » de Dieu ‘. — Cependant, sous l'influence de Gassendi, sans 4. « Quid sit rei alicujus substantia minime cognoscimus. Videmus tantum corporum figuras et colores, audimus tantum sonos, tangimus tantum superfcies externas, olfacimus odores solos, et gustamus sapores; Intimas substantias nullo sensu, nulla actione reflexa cognoscimus. » Scholium generale; cf. Optices, IT, 28. à 2. « … De quo utique ex phænomenis disserere, ad philosophiam experimentalem pertinet. » 1bid.; cf. Optices, I, 28, 31. , 3. « Cæcum esse oportet, qui ex optimis et sapientissimis rerum Structuris non statim videat Fabricatoris omnipotentis infinitam sapientiam et bonitatem : insanum, qui profiteri nolit. » Roger Cotes, ibid.
: 4. Scholium generale. ne 5. Optices, III, 28. Dans le Scholium generale, après avoir dit : « Hypo-
aucun doute, Newton au plein avait substitué les atomes et le vide : or l'attraction dans le vide sembla une inexplicable action à distance, l’action de corps agissant où ils né sont pas. Il dut imaginer l'éther, fluide invisible, infiniment élastique, dans lequel baïgnent les atomes; qui est, ou bien l’intermédiaire de l'attraction, ou peut-être l'agent de la gravitation. N'est-ce pas le plein qui reparaït? Jusqu’à quel point, comment l’éther est-il distinct de l’espace et de Dieu? Il ne faut pas presser la pensée de Newton : ce qu’il tient ferme, c’est, d’une part, la philosophie naturelle et, de l’autre, la théologie ?. — Newton et Cotes célèbrent Dieu à l’envi : c’est de lui qu'émanent les lois; c'est à sa volonté libre qu'ils les attribuent, comme Descartes; mais ils en concluent que la chétive raison de l’homme ne peut les découvrir & priori et qu'elle doit les constater en observant : en les constatant, elle voit éclater la providence. 3 Cette philosophie de Locke et de Newton, en suivant la méthode de Bacon, aboutit à une pétition de principe. Parmi de mouvantes apparences, comment atteindre la certitude ? C'est Dieu qui répond de l’ordre des choses et, par suite, du principe des lois : il est le garant de la science. Mais c’est la science aussi qui le prouve. Sans Dieu, les lois sont incertaines; mais, si les lois sont incertaines, Dieu n’est point sûr ‘. — La situation n’est pas tenable : ou il faut dépasser
theses non fingo. Quicquid enim ex Phænomenis non deducitur, Hypothesis vocanda est; et Hypotheses seu Metaphysicæ, seu Physicæ, seu Qualitatum occultarum, seu Mechanicæ, in Philosophia experimentali locum non habent », il renonce à parler de l’éther : « hæc paucis exponi non possunt, nec adest sufficiens copia Experimentorum, quibus leges actionum hujus spiritus accurate determinari et monstrari debent ».