‹ La Synthèse Des Connaissances Et L'HistoireChapitre 70 sur 277 · D’Alembert, ibid · texte numérisé non relu

D’Alembert, ibid

2, La Mettrie, Histoire naturelle de l’âme, l'Homme-machine. »

3. « On ne lit plus Descartes » : Voltaire à Thomas, à propos de l'Eloge de Descartes, lettre du 22 septembre 1765. Voir pourtant sur l’action de Descartes, outre Bouillier et Brunetière (travaux déjà cités), Taine, l’Ancien Régime, et Picavet, les Idéologues. L'influence de Descartes et celle de , Gassendi se combinent. « Si Gassendi eût écrit en français, si la forme de sa philosophie eût été moins antique et son caractère religieux moins prononcé, sans aucun doute il eût dirigé ce mouvement des esprits et remporté sur Descartes une victoire posthume. Mais nous croyons que l'influence de ses in-folio latins dut être à peu près nulle dans un temps où les études devenaient de plus en plus superficielles. » (Renouvier, Manuel de philosophie moderne, p. 336.) M. Renouvier oublie l’'Abrégé de Bernier et des ouvrages comme la Vie de Gassendi de Bougerel (1731) : mais Locke, plus psychologue, plus pratique, plus utilitaire, si clair — en apparence — et si facile, avec son prestige d’étranger, nuisit incontestablement à l’œuvre de Gassendi, tout en servant sa cause.

sens, si la raison n’est qu'un perfectionnement de la connaissance sensible, la Nature, qui « agit par des lois simples, uniformes, invariables », manifeste sa vertu dans l’expérience : et la Raison ainsi peut garder son empire.

La Mettrie a fait, comme les Anglais, l'étude expérimentale de l'âme; il découvre dans l’homme un mécanisme identique à celui que les cartésiens ont attribué à l’animal et plus compliqué seulement. Mais il dépasse la psychologie : il n'y a pour lui qu'une seule substance; l’âme est matérielle; le ressort, le principe de la vie n’est pas dans quelque élément particulier, mais dans chaque élément de l'organisme. — La construction de l'univers par d'Holbach dans le Système de la Nature est plus large et plus complète, et plus franche aussi, Il n’y a rien en dehors de la réalité connaissable par l'expérience, déclare-t-il dès le début : « L'homme est l’ouvrage de la nature, il existe dans la nature, il est soumis à ses lois, 1l ne peut s'en affranchir; il ne peut, même par la pensée, en sortir; c’est en vain que son esprit veut s'élancer

au delà du monde visible; il est toujours forcé d’y rentrer.

Pour un être formé par la nature et circonscrit par elle, il n'existe rien au delà du grand Tout dont il fait partie et dont il éprouve les influences. Qu'on ne parle plus ni de substance pensante, ni d'harmonie préétablie et de causes occasionnelles, ni de Dieu. » L'homme moral est le prolongement de l'homme physique, et l'homme physique plonge dans la nature. Par quelles suites de variations le supérieur est-il sorti de l’inférieur? « C’est un champ ouvert aux hypothèses, disait-il, en attendant que l’expérience ait prononcé. » Mais, pour ignorer le comment, il n’en affirmait pas moins comme très probable € que l'homme est une production faite dans le temps, et que notre espèce est arrivée par différents passages ou dévelop-

1. « O Nature, souveraine de tous les êtres! et vous ses filles adorables Vertu, Raison, Vérité, soyez à jamais nos seules divinités : c'est à vous que sont dus l’encens et les hommages de la terre. » D’Holbach, Système de la Naiure, 11, 446.

pements successifs à l’état où nous la voyons ». Tout est matière et mouvement; la somme d'existence demeure éternellement la même; et la diversité résulte des diverses combinaisons de matières diversement actives. « Le mouvement est un effort par lequel un corps change ou tend à changer de place »; il est nécessaire, il est continuel, et il n'y a pas véritablement de repos; mais certains mouvements sont imperceplibles : ceux, par exemple, qui constituent la pensée”.

Le matérialisme du xvu siècle, bien qu'il s'inspire parfois de celui de Hobbes, tend néanmoins à s’en distinguer. D'une part, tandis que le xvir siècle cultivait surtout la mathématique, les sciences abstraites, le xvin°, avec le progrès des sciences physiques et naturelles, perdait moins de vue la réalité concrète et vivante; d'autre part, les audaces de la critique religieuse, l'influence de Bayle amenaient les esprits les plus libres à modifier, à suspecter, ou à rejeter l'idée de Dieu — par suite, à ne plus bien concevoir, sans moteur premier, le pur mécanisme, à chercher dans la malière mème l'explication du mouvement et à donner enfin tout naturellement une valeur nouvelle au concept de force. — Bien que la pensée de Diderot soit mobile et incertaine, et qu'il suive davantage, tantôt sa nature ardente, généreuse, poétique, ce génie intuitif qui le portait à voir partout des sources d'énergie et de vie, tantôt les tendances plus sèches et plus matérialistes du milieu holbachien, avec lui — comme aussi avec de Maillet et Robinet— se développe un dogmatisme dynamiste, qu'on ne sait au juste s’il faut appeler panthéisme ou naturalisme pur et où semblent se combiner l'esprit de Spinoza et celui de Leibnitz”?.

1, Voir Lange, op. cit., t. I, IV*partie, chap. 1ret 111. D’Holbach, dit Renouvier (Esquisse, t. I, p. 162), hésite entre le dogmatisme matérialiste et le positivisme : l’homme ne doit pas « substituer des mots inintelligibles et des suppositions absurdes à ses incertitudes ».

2. Voir Caro, La Fin du XVII: siècle, t. 1; Ducros, J. Reinach, Diderot. Voir Pillon et Mabilleau, ops. cits., sur les rapports de Diderot avec Maupertuis et, d'autre part, sur les anaiogies de Maupertuis avec Gassendi. Les purs matérialistes font naître la sensibilité d’un arrangement de la matière:.: les atomes de Maupertuis sont « de petits animaux »..

Parmi tant de philosophes, il en est un qui reste plus exclusivement psychologue et qui relève plus directement de Locke : c'est Condillac. Commé Locke, — qu’il avoua pour maitre, — il déclara que « notre premier objet, celui que. nous ne devons jamais perdre de vue, c’est l'étude de l'esprit humain », qu'il faut « remonter à l’origine de nos idées, en développer la génération, les suivre jusqu'aux limites que 4 la nature leur a prescrites, par là fixer l’étendue et les bornes … 41 de nos connaissances et renouveler tout l’entendement* 2

humain ? ». Comme Hume, — que d’ailleurs il ne connut pas, — il corrigea en la continuant l’analyse de Locke; mais il le fit tout autrement que Hume : il le fit en philosophe français ?. «L'analyse que Locke donne de l’entendement bumainest imparfaite. 11 n’a pas imaginé de chercher la génération des | opérations de l'âme; il n’a pas vu qu'elles viennent de la. sensalion, ainsi que nos idées, et qu'elles ne sont que la sensation transformée *. » Condillac a supprimé la réflexion *,

lui aussi, et fait dériver de la sensation l'esprit tout entier; mais, au lieu de traiter la sensation comme un phénomène …

ra

objectif et de chercher — en vain — à reconstituer l'esprit ; | avec une collection de phénomènes indépendants, il a consi- “4 déré la sensation du dedans, pour ainsi dire : il a découvert s 3 dans la sensation la faculté de sentir; et il a vu de la sensation

transformée naître les diverses facultés, et par suite les

diverses idées, précisément parce que l'esprit tout entier était en germe dans la sensation *. La statue qu'il imagine |

1. Essai sur l'origine des connaissances humaines, introd. £ 2. D'ailleurs il connaissait Descartes, et il n’a pas tout rejeté de lui. + 3. Histoire moderne, livre dernier, chap. x1r.

4. Dans l'Essai sur l’orig. des conn. hum., avant le Traité des sensations, à Condillac avait conservé la réflexion : voir Extrait raisonné du Traité des sensal., dans l’éd. Picavet, p. 146.

5. « Si nous considérons que se ressouvenir, Comparer, juger, discerner, x . imaginer, être étonné, avoir des idées abstraites, en avoir de nombre et de 13 4

durée, connaître des vérités générales et particulières, ne sont que diffé-

rentes manières d’être attentif; qu’avoir des passions, aimer, haïr, espérer,

craindre et vouloir, ne sont que différentes manières de désirer; et qu’enfin

être attentif et désirer ne sont dans l'origine que sentir : nous conclurons

que la sensation enveloppe toutes les facultés de l'âme. » Traité des sensations, L'AVIr

enferme une âme, une activité virtuelle; et, à mesure qu'on la dépouille de son enveloppe de marbre, dans les sensations successives, la virtualité se réalise. Condillac a donc conçu l'esprit comme quelque chose d'intérieurement connu en son activité et son unité; et il n’admettrait pas plus qu’on l'éparpillât en phénomènes qu'il n’admet qu’on le découpe en facultés distinctes : « Pourquoi agiterait-on comme des questions fort importantes si le jugement appartient à l’entendement ou à la volonté; s'ils sont l’un et l’autre également actifs ou également libres; si la volonté est capable de connaissance ou si ce n’est qu'une faculté aveugle; si enfin elle commande à l’entendement ou si celui-ci la guide et la

ere Si par. entendement et volonté les philosophes ne

voulaient exprimer que l’âme envisagée par rapport à cer-

| tains actes qu'elle produit ou peut produire, il est évident que

| … le jugement, l’activité et la liberté RH ISA à l’enten-

dement, ou ne lui appartiendraient pas, selon qu’en parlant de cette faculté on considérerait l’âme comme active ou passive. Il en est de même de la volonté. Il suffit, dans ces sortes de cas, d'expliquer les termes, en déterminant par des analyses exactes les notions qu'on se fait des choses. Mais les philosophes ayant été obligés de se représenter l'âme par des abstractions, ils en ont multiplié l'étre; et l’entendement et la volonté ont subi le sort de toutes les notions abstraites. Ceux mêmes, tels que les cartésiens, qui ont remarqué expressément que ce ne sont point là des êtres distingués de l'âme, ont agité toutes les questions que je viens de rapporter; ils ont donc réalisé ces notions abstraites contre leur

intention et sans s’en apercevoir... Les abstractions sont

donc souvent des FAURE que les philosophes prennent pour les choses mêmes !. » — L'effort des empiriques pour trouver un élément simple dans l'esprit s’unit chez Condillac avec la croyance à la réalité substantielle de l'esprit.

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