Lettre à M. de Beaumont
3. Depuis le moment où ces pages ont été écrites (octobre 1892), on s’est . beaucoup occupé de Rousseau et on s’est surtout demandé si, pour lui, l’état de nature est historique ou idéal, si à ses yeux la société est un artifice ou quelque chose de naturel. (Cf. en part. Izoulet, thèse lat.; H. Michel, /’Idée de l’État; Espinas et Dreyfus-Brisac dans la Rev. intern. de l'Enseign., 1895, n° 10, 11, 12.) M. Espinas a mis Rousseau en contradiction violente avec lui-même, a vu en lui de la mauvaise foi. Mais Rousseau a hésité entre deux conceptions : celle du progrès, et du progrès moral, par le développement des qualités sociales; celle de la nature bonne, puis corrompue par la société. En somme, il a confondu, dès le début, société et civilisation; et il n’a plus pu se dépêtrer de cette confusion. Comme il n'avait pas la possession complète de l’ensemble de son œuvre, il inclinait tantôt dans un sens et tantôt dans un autre, il résolvait diversement les contradictions.
ÉVOLUTION DE LA PHILOSOPHIE AU XVIII SIÈCLE. 141 pas consulter la nature, sait souvent la suivre ! »; mais il est convaincu que « la masse du genre humain, par des alternatives de calme et d’agitation, marche toujours, quoique à pas lents, vers une perfection plus grande ? » : il croit que le progrès moral et social, le progrès intellectuel, le progrès matériel, s'ils ne vont pas nécessairement de pair, s'accordent entre eux pourtant, loin que ceux-ci contredisent celui-là. Condorcet, dans cette Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain qui est comme le testament du siècle, voit si nettement, du passé, se dégager une loi de progrès qu'il l’applique résolument à l'avenir et qu'il croit pouvoir « avec quelque vraisemblance » tracer « le tableau des destinées futures de l'espèce humaine ». Plus encore que Turgot, qui n'a d’ailleurs rien précisé, il fait jouer un rôle essentiel à la connaissance; par une nécessité pour ainsi dire mécanique, la raison s’est développée et, avec la maturité de la raison, la perfection doit être atteinte un jour, — ou plutôt, avec les progrès de la raison, le perfectionnement doit aller à l’infini *.
Rousseau confine davantage le bonheur et le progrès dans la vie morale : « O homme! resserre ton existence en dedans de toi, et tu ne seras plus misérable! * » Il rejette la science du monde physique et ses applications; tandis que d’autres, autour de lui, exaltent la science, la raison éclairée, et en attendent la félicité universelle. Quand Rousseau construit,
1. Correspondance avec Mme de Graffigny sur les Lellres péruviennes.