ÉRUDITION, PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE ET SYNTHÈSE
On se propose, dans ce livre, de préciser, autant qu'on le pourra, la notion de la synthèse en histoire.
L'histoire, au point de départ du présent essai, c'est une discipline qu'il convient de définir, de façon purement empirique : létude des faits humains du passé. On élimine toute autre définition comme tendancieuse. Ainsi, on ne croit pas quil faille introduire dans la définition préliminaire de Thistoire le mot de société ' : cela pourrait impliquer prévention en faveur du point de vue sociologique. C'est à la synthèse de faire apparaître le rôle de la société. On oppose surtout cette définition soigneusement empirique aux définitions des philosophes. L'histoire-discipline, l'érudition, est quelque chose de complexe en sa matière, qui aspire à s'organiser scientifiquement. Le philosophe peut, dans cet ensemble complexe et encore inorganisé, isoler tel élément : et la définition philosophique de l'histoire risque de fausser la science de l'histoire.
Nous partons donc de l'érudition. L'étude analytique des
I. Bernheim, Lehrbuch..., p. g : « Die Gescliichlswissciischaft ist die ^^ issenschaft, welclie die zeitlich und raumiich bestimmten Tatsachen der Entwicklung der Menschen in itiren (singulâren wie tvpischen und koilektiven) Betâtigungen als soziale W escn im Zusammenliange psychophysischer Ivausalitât erforscht und darstellt. »
Berr. I
2 INTRODUCTION
faits humains du passé n'a pas seulement pris, au xix* siècle en général et surtout dans le dernier tiers de ce siècle, une ampleur admirable: elle a constitué et fixé sa méthode. Il y a désormais une technique rigoureuse qui impose des procédés rationnels pour la critique des documents et la détermination des faits'. Deux ouvrages, en ces matières, ont une autorité incontestée. MM. Langlois et Seignobos, dans leur Introduction aux études historiques, M. Bernheim, dans son Lehrbuch der historischen Méthode und der Geschichtsphilosophie, ont formulé, les premiers avec une sobre vigueur, ce dernier avec une attentive minutie, les règles méthodologiques". Après ce qu'ils appellent les opérations analytiques, MM. Langlois et Seignobos étudient les opérations synthétiques ; et M. Bernheim, après l'heuristique et la critique, en vient à la synthèse, Auffassung ^ Dans la partie consacrée aux opérations synthétiques, les deux méthodologistes français traitent en détail du groupement des faits, de la construction des formules descriptives qui permettent de résumer et de classer les faits. Ils s'arrêtent devant les problèmes que traitait l'ancienne philosophie de l'histoire. « A tort ou à raison (à tort, sans doute), la Philosophie de l'histoire, n'ayant pas été cultivée seulement par des hommes bien informés, prudents, d'intelligence vigoureuse et saine, est déconsidérée. Que ceux qui la redoutent — comme ceux, d'ailleurs, qui s'y intéressent — soient avertis : il n'en sera pas question ici\ «
1 . C'est ce que les Allemands appellent Melhodik ou Historik. Sur la contribution des Français à cette technique, voir Grotenfelt, Die Wertschâizung in der Geschichte (igoS), p. 3i, note i.
2. La 3"^ et 4'' édition du Lehrbuch, où le mot de Geschichtsphilosophie a été introduit dans le titre, est de igoS (1889 S 189^ '^). L'ne 5'= et 6<= édition, remaniée et augmentée, d'après laquelle nous faisons nos citations, a paru en 1908. L'Introduction est de 1898.
3. C'est M. Bernheim lui-même qui traduit le mot Aujfassung par synthèse, construction des fc.its historiques ; voir pp. 186, note i, et 566, note I.
4. Pages 2/(G-25o. — MM. Ch. et V. Morlet, qui ont rédigé de façon très méritoire l'article Histoire dans la Grande Encyclopédie (t. XX,