‹ La synthèse en histoireChapitre 146 sur 224 · SCIENCE ET CIVILISATION · texte numérisé non relu

SCIENCE ET CIVILISATION

et la socialité se trouvent en baisse*. Les connaissances comportent des applications diverses, leur progrès entraîne des effets momentanés dont la connaissance, en tant que connaissance, n'est pas responsable. Mais c'est une hypothèse que l'histoire semble autoriser, que, de l'homme mieux connu, de la société mieux connue, en même temps que de la nature mieux connue, de la réalité tout entière se révélant peu à peu, il doit résulter, en définitive, un progrès de bonheur et de socialité. Les valeurs relatives à l'individu, les valeurs relatives à la société, les valeurs relatives à l'objectivité tendraient à coïncider, finiraient à la limite par coïncider.

En vertu des origines mêmes de la logique, d'après ce que nous avons dit plus haut, il est naturel que les valeurs diverses s'harmonisent, après bien des conflits et des crises, les valeurs-vérités pénétrant les valeurs-utilités -. Les progrès de la pensée, selon une formule connue, peuvent guérir le mal que la pensée commence par faire. La raison profonde de

1. Voir dans notre Avenir de la philosophie. Conclusion, ii, Les mensonges de la cicilisation, pp. ^S^-^gS.

2. « La valeur intellectuelle, bien que sentie comme valeur, ne perd pas cependant pour cela ses caractires comme vérité. Elle reste universelle, générale, objective. Et si elle ne le restait pas, elle perdrait par cela même toute valeur. Or, les valeurs intellectuelles se retrouvent dans toutes les autres, car ce sont elles ipii, nous découvTant les lois normales de l'être humain, nous renseignent sur ce qui vaut véritablement pour lui, établissent des normes de la valeur esthétique, morale, religieuse, économique et même sensible. Une philosophie des valeurs ne cesse donc pas nécessairement d'être une philosophie de la vérité, elle n'est nécessairement ni individualiste, ni exclusivement pragmatiste, ni finalement sceptique. Elle peut organiser les sciences et par la science régulariser la morale. Seulement elle n'est plus et ne peut plus être uniquement intellectualiste La philosophie des valeurs... est une philosophie de la vie.

Ce qui vaut c'est ce qui fait vivre, ce qui maintient, enrichit, élargit et intensifie la vie, la vie individuelle, la vie sociale, la vie humaine — Et il y a des lois de la valeur et des règles d'évaluation comme il y a et

parce qu'il v a des lois de la vie. Pour bien vivre il faut savoir vivre

11 faut savoir pour valoir. » Conclusion des Recherches sur la théorie des valeurs de Fonsegrive, in Rev. Phil., jmllet 1910, pp. 7^-75.

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2îi6 LA LOGIQUE

l'histoire serait donc l'épanouissement de la vie, par la science, dans la Raison'.

I. Dans l'Histoire de la civilisation en Angleterre, de Buckie, il y avait bien des erreurs et des insuffisances de psychologie ; mais lorsqu'il disait : « Je m'engage à montrer que les progrès que l'Europe a faits depuis l'état de barbarie jusqu'à la civilisation sont entièrement dus à son activité intellectuelle » (trad. Baillot, t. I, p. 254), il y avait là une idée intéressante, qu'il a mise en œuvre d'une façon relativement neuve. La môme idée, rattachée à une interprétation de l'évolution totale, apparaît dans l'ouvrage récent de W. Ostwald, Die energetisclien Grundlagen der Kulturwissenschaft (1909; trad. fr., 19 10) : a L'ensemble de faits qui constitue une civilisation repose en premier et dernier lieu sur la science, qui doit s'envisager à la fois comme la floraison la plus haute et la racine la plus profonde de toute culture humaine » (p. 170): voir E. de Roberty, Energétique et Sociologie, in Rev. P/iii,, janv. 1910, not. pp. 33 et suiv Cf. Mach, op. cit., dernier chap., sur « le rôle de la Science dans la civilisation ».

L'ilSTER ACTION DES CAUSES.

Peut-être ressort-il bien des chapitres précédents que^trois sortes de causes sont en jeu dans les faits humains et que c'est leur tissu que doit débrouiller la science qui les concerne. Il semble que par ce mode d'articulation de la science, où l'on fait son profit de toutes les tentatives d'explication antérieures, oij l'on en retient ce qu'elles contenaient de vérité, où l'on rejette ce qu'elles avaient d'erroné, d'exagéré, d'à priori, où on les corrige et les complète l'une par l'autre ; il semble que par une organisation conforme du travail, on puisse aboutir à une interprétation définitive de l'histoire. Mais nous nous gardons ici d'être trop affirmatif : nous tenons à éviter tout ce qui ressemblerait à l'esprit de système. Nous attendons et nous appelons les objections qui permettraient une organisation plus adéquate à la matière qu'il s'agit d'ordonner.

Nous avons montré que l'œuvre des sociologues objectivistes avait le défaut d'être trop exclusive, mais que, considérée comme un eflFort méthodique pour pousser à bout cette affirmation : que la société est un facteur, un facteur impor-

228 l'oteraction des causes

tant, de l'histoire, elle accomplit une tâche légitime et nécessaire. On peut admettre que des catégories distinctes de travailleurs s'orientent diversement, s'attachent à l'étude de lelle sorte de causes et poussent à bout, chacune dans le sens délibérément adopté, la recherche du rôle des facteurs différents. On peut l'admettre : mais, pour avoir une réelle efficacité, il faut que la recherche, tout en étant spécialisée, soit sans parti pris, qu'elle tienne compte de la résistance des autres facteurs, qu'elle se fasse sa part, toute sa part, sans prétendre à rien de plus qu'à ce qui lui revient.

Ce qui doit se préciser au cours de cette étude patiente, méthodique, expérimentale, — et là est le problème de la synthèse, — c'est l'action réciproque des causes, c'est leur mode de réarrangement. Quel rapport, au cours de l'histoire, la contingence soutient-elle avec l'ordre? Quel rapport l'ordre des lois avec celui des raisons? — On verra, dans la synthèse, la naissance et la vie, pour ainsi dire, des lois. On ne sera pas tenté d'exagérer le rôle de ces nécessités : elles apparaîtront comme quelque chose de mouvant, non de solide, comme des états de situation toujours plus ou moins provisoires. C'est dans la logique que s'enracinera leur nécessité profonde. Et la contingence apparaîtra comme un effet de l'imperfection logique, que retravaille constamment la logique qui se parfait.

La réponse aux questions posées dans la synthèse historique aura peut-être une portée lointaine. L'étude des causes dans les faits humains — là où leur jeu est particulièrement visible et où certaines sont particulièrement actives — ouvrira des perspectives sur le jeu des causes dans la nature, siu- révolution totale.

Et la synthèse s'épanouira en résultats pratiques. Elle sera maîtresse de vie : elle fera mieux comprendre le sens de l'action, les possibilités d'action, les résistances qui interdisent

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