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L AVENIR ET LES MODES DIVERS DE L HISTOIRE

de la nature conditionne la pratique des sciences naturelles. Ainsi, les Manuels, les Histoires générales, ces ouvrages de vulgarisation qui recueillent les résultats de l'érudition, qui exposent la suite des événements sans discussion critique ni préoccupation proprement scientifique, qui présentent la matière complexe de Thistoire de façon à former l'homme, ou même Thomme de tel pays, sont absolument légitimes. Il faut, du reste, bien distinguer un ouvrage patriotique, ou un ouvrage moral basé sur l'histoire, d'un ouvrage d'histoire générale destiné, sans parti pris tendancieux, à communiquer l'expérience de la vie nationale et historique et à rendre l'homme plus humain '.

On peut se demander si dans l'enseignement secondaire l'histoire générale doit être transmise sans que les élèves se doutent, d'une part des difficultés qu'il y a à étabhr les faits, des méthodes et des règles qui président à l'érudition, d'autre part de l'intérêt qu'il y a à expliquer les faits, des problèmes qui se posent dans la synthèse. Dans tous les cas, la technique de l'érudition et les recherches de la synthèse relèvent essentiellement de l'enseignement supérieur.

Rien n'est plus nécessaire que de nettement opposer aux formes esthétique et pratique ou pédagogique de Ih.stoire la forme scientifique, et par conséquent de bien détci miner le travail de la synthèse en histoire. — Nous savons (pjc divers historiens et théoriciens — surtout allemands — conçoivent plus ou moins vaguement des recherches sociologiques, analogues aux études naturelles Çnaturwissenschdftlirfî), x:j\n n'auraient rien à voir avec l'histoire, et font do !': istoire une science sui generis, amalgame de préoccu [liions

I. L'histoire, en Allemagne, figure à tort, non parmi les Unlerrùhlsstoffe, mais parmi les Gesinnungsstoffe . — Voir, dans le Rev. de Syi.tli hist.. nos notes sur les enseignements primaire et secondaire de l'hislo re. août et oct. 1900, t. XI, pp. 112, 243, juin et août 1906, t. XII, p. 0^1, t. XIII, p. 107.

Berr. l'j

hétérogènes. Contre une telle conception, il convient de protester énergiquement. Que l'histoire- science ait sa méthode propre, son originalité dans l'ensemble des disciplines scientifiques, cela doit être et n'a rien de surprenant. On est revenu de l'erreur qui faisait calquer les sciences les unes sur les autres et subordonnait les sciences naissantes aux sciences adultes. Chaque science a son individualité ; mais il y a des conditions en dehors desquelles on ne saurait rencontrer de science. C'est commettre une faute égale, soit de donner le nom de science à quelque chose qui n'en porte à aucun degré le caractère, soit de réserver ce nom aux éléments de l'histoire qui présentent de la ressemblance avec les sciences de la nature.

Ce que nous avons tenté dans ce livre, c'est de préciser, en ce qui concerne l'histoire, la théorie de la science. Nous avons distingué deux degrés de la synthèse. Même au premier degré, la synthèse qui tend à la science se présente tout autrement que dans les ouvrages de vulgarisation esthétique ou pratique. La synthèse éruditeest soumise à ces conditions, que toute affirmation y soit accompagnée de preuves, que toute ignorance y soit avouée, que tout doute y soit formulé, que toute hypothèse y soit énoncée comme hypothèse. Il y a place, en effet, même dans le travail d'érudition, pour l'hypothèse, dès lors que, fondée sur un certain nombre de faits ou de documents, elle se donne pour ce qu'elle est et appelle la vérification. Plus la synthèse érudite a d'ampleur, plus elle a un caractère provisoire ; plus aussi elle doit afficher ce caractère en multipliant les points d'interrogation. Il faut se garder ici de la divination : qu'on la laisse à l'art. On peut souhaiter que les synthèses pratiques, pédagogiques, se rapprochent de plus en plus de la synthèse érudite, — et c'est ce qui se produit naturellement, — mais il y a des précautions que, en raison de leur forme et de leurs fins, elles ne pourront jamais observer pleinement. Pour la continuité du récit, elles comportent des vraisem-

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blances, des demi-vérités : rien, dans la science, ne saurait autoriser à dire ce qu'on ne sait pas exactement, ou du moins à provoquer la moindre illusion sur la certitude acquise, à laisser le moindre doute. On aurait tort de croire que les demi-vérités valent mieux que des lacunes : elles sont très dangereuses, au contraire, parce que, couvertes de l'autorité de la chose imprimée, quelquefois du renom de l'auteur, elles s'imposent comme vérités entières et deviennent difficiles à déloger. En science physique ou biologique. Terreur, la demi-vérité subissent le démenti de l'expérience et n'y peuvent résister. En histoire, le démenti est moins infaillible et moins impérieux.

Les vastes synthèses érudites, bien distinctes des œuvres de vulgarisation, ne sont réalisables qu'en collaboration, par le concours d'un grand nombre de spécialistes. Et comme, dans un exposé continu, les sutures artificielles, les indications pour la symétrie paraissent inévitables, les recueils systématiques de monographies, les dictionnaires, les manuels méthodiques — tels que l'Allemagne en a tant produits — sont les vrais monuments de l'érudition.

Il est bien évident que la synthèse érudite, quelque forme qu'elle adopte, implique des cadres, une classification des faits qu'elle enregistre. Mais cette classification commence par être empirique. Le langage même et la vie pratique — nous l'avons déjà remarqué — reposent sur des comparaisons, entraînent des classifications provisoires. Grouper les faits d'après des affinités apparentes, sans idée préconçue sur leurs rapports intimes, sur leurs dépendances scientifiques, et les proposer ainsi à la science pour qu'elle exerce son contrôle, dissolve les groupements factices, resserre les groupements légitimes, approfondisse et rectifie l'interprétation spontanée, — telle est la tâche préparatoire et limitée de l'érudition, jusqu'à ce que, précisément, la science, réagissant sur elle, la pénètre et la règle.

Tandis qu'avec les groupes de faits recueillis par la synthèse

26o CONCLUSION

du premier degré, l'histoire intuitive, sous ses diverses formes, cherche, plus ou moins prudemment, à reproduire la vie, l'histoire-science cherche à Vexpliquer. Que la synthèse proprement scientifique soit possible, tandis que se poursuit l'effort patient, progressif et infini de la synthèse érudite, c'est ce que nous croyons avoir prouvé, c'est ce que nous désirions surtout prouver dans ce livre. Nous croyons avoir, sommairement, indiqué comment s'articule la science des faits humains du passé, — une science qui, ainsi conçue, donnera mieux que la prévision : le pouvoir.

Et peut-être voit-on maintenant de quelles façons diverses il est possible de travailler, de travailler efficacement à la synthèse.

C'est travailler à la synthèse que de faire l'histoire des conceptions de l'histoire, que de chercher à dégager, de ce long et multiple effort, les résultats acquis et les hypothèses vivaces.

C'est travailler à la synthèse que d'étudier, à l'aide des faits mais théoriquement, in abstracto, le rôle de tel ordre de causes, de tel élément explicatif, des divers éléments explicatifs.

C'est travailler à la synthèse, ou plutôt c'est faire de la synthèse historique ' que de s'attacher à telle partie de l'histoire concrète, non pas purement et simplement pour en exposer les faits dans leur variété et leur succession, mais pour y contrôler la valeur des hypothèses, pour y préciser le rôle des éléments explicatifs.

Ce serait enfin travailler à la synthèse, ou plutôt ce serait faire la synthèse de l'histoire que d'étudier et de préciser le rôle des divers éléments explicatifs dans l'ensemble du passé humain. L'erreur de la philosophie de l'histoire a été d'improviser une telle œuvre alors que, pour l'accomplir, ni les

t . Rien n'est plus important que de distinguer la théorie de la synthèse en histoire et la synthèse effective de l'histoire.

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faits n'étaient rassemblés et éprouvés en nombre suffisant, ni les idées directrices n'étaient mûres. Cette svnthèse totale, — l'Histoire universelle, la Weltgeschichte, — qui pour la satisfaction de l'esprit et pour l'intelligence de la destinée humaine serait d'un prix infini, qui, tout en demandant une unité de pensée, dépasse des forces individuelles, est-elle réalisable, et comment? L'est-elle dans l'état présent de l'érudition ? Ce sont des questions qu'il suffira pour le moment de poser. Nous remettons à plus tard pour les résoudre.

INDEX ALPHABETIQUE

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