LA CAUSALITÉ « LÉGALE
Laplace a dit : « L'univers ne serait pour qui Tenvisagerait tel qu'il est qu'un grand fait unique' ». Tout fait est, pour ainsi dire, tissé dans cette réalité une; et la cause déterminante consiste en un total indéfini de conditions. Mais l'esprit ne tient compte que des conditions les plus proches ; il les découpe plus ou moins artificiellement ; et, par un suprême artifice, il donne, pour des raisons pratiques, le nom de cause à telle ou telle condition qui se trouve l'intéresser particulièrement. « Dans la chute d'un objet qui se brise, on appellera « cause » ad libitum et suivant l'intérêt pi atique dominant soit la pesanteur, soit le fait que cet objet est en plâtre et non en bronze, soit la maladresse de celui qui l'a renversé, soit la position anormale qu'il occupait, etc. On voit, en effet, que, selon le point de vue adopté, telle ou telle circonstance différente sera mise en cause ; et les autres phénomènes ayant concouru à l'effet total seront alors des conditions. Il n'y a donc rien d'explicatif dans la distinction des conditions et des causes. C'est le jugement appréciatif (concernant l'importance des choses ou la responsabilité des personnes) qui détermine actuellement l'emploi de l'un ou l'autre mot dans l'usage courant- ». — On comprend dès
1. Voir Lalande, Remarques sur le principe de causalité, in Rev. Phil. sept. 1890, ft Lectures sur la philosophie des sciences (iSgS).
2. Vocabulaire philosophique, article condition. — Les scolastiques, à la suite d'Aristote, faisaient, parmi les causes, des distinctions de toutes sortes, — qui ne sont pas sans intérêt. Elles sont résumées de façon précise •dans le Traité des causes de Bossuet. La cause Jïnale et la cause exemplaire
(modèle ou original sur lequel une chose est faite) , et qui sont causes morales, étant mises à part, il y a trois sortes de causes physiques ou naturelles : efficiente (ce qui étant posé, il faut que quelque chose s'ensuioej, matérielle (ce dont une chose est faite), formelle (ce qui fait qu'une chose est appelée telle ou telle). Dans la cause efficiente, il y a lieu de distinguer la cause prochaine et la cause éloignée ; la cause principale et la cause instrumentale ; la cause première et la cause seconde. « ... La cause prochaine de ce que le blé est moulu, c'est la meule qui le broie ; et la cause éloignée, c'est le vent ou l'eau qui fait aller le moulin — La cause principale qui fait une saignée, c'est le chirurgien, et la cause instrumentale, ou l'instrument, c'est la lancette dont il se sert. « (^ oir Paul Janet, Philosophie, p. 764.)
lors aisément combien, dans l'histoire narrative, le choix des causes parmi les conditions peut varier, selon le point de vue de l'historien. Eton comprend aussi pourquoi certains théoriciens de l'histoire narrative ont résolument fondé le choix sur la notion de valeur^, tandis que d'autres ont voulu, autant que possible, éviter le choix et demeurer objectifs en cherchant la cause dans la place ou la série. Chez ces derniers, la recherche de la causalité est dirigée simplement par le point de vue pratique de V exposition.
Le déterminisme, en un sens, répond déjà à une attitude scientifique : il s'oppose à l'anthropomorphisme primitif, au miracle sous toutes les formes ; il implique la causalité naturelle, le rattachement des faits à d'autres faits, mais — théoriquement — il n'est pas incompatible avec le chaos. Il faut distinguer la conception du déterminisme, ou de la causalité naturelle, et la recherche d'une causalité scientifique, de la légalité pour ainsi dire (Gesetzmassigkeit), des uniformités de la nature". Parmi les faits, tous déterminés, les savants ont opéré un triage. Dans cette trame de la causalité, il n'apparaît pas seulement du nouveau, mais du même. Il y a des similitudes dans les faits et dans les êtres, dans la succession et dans la coexistence des phénomènes. Le savant, donc, élimine tout ce qui, dans la causalité, est variable, tout ce qui est — comme il dit — accidentel ou contingent, pour ne s'intéresser, pour ne s'attacher qu'aux uniformités. Or, si tout fait a une cause, le même fait, le même groupement de phénomènes ont la même cause. C'est la répétition des causes qui entraîne la répétition des efl'ets. Le savant, donc, par l'expérience ou l'observation, cherche à dégager