LA CAUSALITÉ « LÉGALE
OU à abstraire l'antécédent nécessaire ou Télénient constitutif, — ce qui suffit, toutes circonstances étant les mêmes, pour que tel effet se produise, pour que tels caractères se manifestent nécessairement. Il faut remarquer, d'ailleurs, que, dans la causalité scientifique, le conséquent — au moment où un effet se produit — n'est distinct de rantécédent que par abstraction, tout comme, dans la coexistence, Télément constitutif et les caractères dérivés. La causalité scientifique, c'est, en quelque sorte, un nœud d'identité. <( Si la conception primitive, populaire, tend à restreindre la cause à l'antécédent, à ce qui agit, il suffit d'un peu de réflexion pour comprendre que la cause n'est déterminée comme telle que par son effet, que les deux termes sont corrélatifs, que l'un n'existe pas sans l'autre. Enfin, avec une réflexion plus approfondie, le processus lui-même, la transition, le passage, le nexiis entre l'antécédent et le conséquent, apparaît comme le point vital et le proprium qiiid de la causalité'. »
Dans l'identité générale que pose le déterminisme, le savant, en s'attachant aux phénomènes qui se répètent, pour y trouver des identités précises et limitées, pour y saisir ce « point vital » de causalité, se place, lui aussi, à un point de vue pratique : il s'agit, par la connaissance des causes, d'arriver à prévoir et à pouvoir. Les lois, dans lesquelles s'exprime la causalité scientifique, qui, elles-mêmes, se subordonnent les unes aux autres, par lesquelles la nature se systématise, permettent une sorte de prise de possession de cette nature. Mais il ne faut pas s'imaginer que, grâce aux lois, la causalité scientifique soit véritablement explicative. Tel rapport de phénomènes n'est pas le moins du monde expliqué par la loi qui formule la nécessité de ce rapport ; telle loi n'est pas expliquée par telle autre loi : la réalité, en
I. Ribot, L'évolution des idées générales, p. 202. — Voir aussi des remarques intéressantes dans Xénopol, La théorie de l'histoire, p. 62.
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se systématisant peu à peu, ne se trouve pas expliquée par là même. Stuart Mill a fait, à ce sujet, des réflexions d'une frappante justesse : « Expliquer, comme on dit, une loi de la nature par une autre, c'est seulement substituer un mystère à un autre ; le cours général de la nature n'en reste pas moins mystérieux, car nous ne pouvons pas plus assigner un pourquoi aux lois les plus générales qu'aux lois partielles. L'explication peut mettre un mystère devenu familier et qui, par suite, semble n'être plus un mystère, à la place d'un autre qui est encore étrange pour nous ; et dans le langage usuel, c'est là tout ce qu'on entend par une explication. » Mais souvent cette réduction des lois à d'autres lois « résout un phénomène qui nous est familier en un autre que nous connaissons peu ou point ; comme, par exemple, lorsque le fait vulgaire de la chute des corps pesants est réduit à la tendance de toutes les molécules matérielles les unes vers les autres. Il faut donc ne jamais perdre de vue que lorsque, dans la science, on parle d'expliquer un phénomène, cela veut dire (ou devrait vouloir dire) assigner à cette fin, non pas un phénomène plus familier, mais seulement plus général dont le fait à expliquer est un exemple partiel, ou bien quelques lois de causation qui le produisent par leur action combinée ou successive et par lesquelles, par conséquent, ses conditions peuvent être déductivement déterminées. Chaque opération de ce genre nous rapproche d'un pas de la réponse indiquée... comme le problème total de l'investigation de la nature, à savoir : quelles sont les suppositions en moindre nombre possible qui, étant admises, auraient pour résultat l'ordre de la nature tel qu'il existe?... On dit quelquefois qu'expliquer ou résoudre ainsi des lois, c'est en rendre compte ; mais cette expression manque de justesse si on lui fait signifier quelque chose de plus que ce que nous venons d'indiquer. Dans les esprits non habitués à penser exactement, il y a souvent l'idée confuse que les lois générales sont les causes des lois partielles ; que la loi de la gravitation uni-
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verselle, par exemple, est la cause de la chute des corps sur la terre. Mais ce serait là un mauvais emploi du mot cause. La pesanteur des corps n'est pas un effet de la gravitation générale ; elle en est un cas, c'est-à-dire un exemple particulier de sa présence *. »
Rattacher telle relation causale à sa loi, telle loi à une autre, ce n'est donc que faire reculer le mystère. Les lois sont de pures données, non pas seulement en ce sens que — comme nous l'avons vu déjà et y reviendrons encore — la nécessité des rapports qu'elles expriment est théorique, abstraite, et leur universalité toute conditionnelle, mais en ce sens aussi que la nature de ces rapports doit être constatée, est imprévisible a priori. Les lois traduisent la « nature des choses », les nécessités qui en dérivent. Pourquoi la nature présente telles et telles propriétés, pourquoi la nature a des propriétés stables, — plus ou moins stables, — c'est ce que la science ne dit pas et ne prétend pas dire en établissant les lois.
Tels sont les caractères de la causalité scientifique, — ou causalité légale. Elle s'oppose à la causalité brute, qui apparaît au savant comme négligeable et sans intérêt, et à la causalité rationnelle qu'il considère comme inexistante ou insaisissable : elle élimine les faits contingents, qu'il déclare sans cause, et elle élimine les vraies causes, les causes des causes.
Or la question est précisément de savoir si la synthèse historique comporte une telle élimination.
Et d'abord, il s'agit de savoir si la préoccupation du pourquoi, dangereuse dans la science lorsqu'elle est initiale et prédominante, ne peut y être, à aucun moment et à aucun degré, réintégrée ; il s'agit, surtout, de savoir si cette préoccupation n'est pas, dans certains domaines, inhérente à la nature même de l'objet à étudier. La méthode scientifique