LA GÉOGRAPHIE HUMAINE « DYNAMIQUE
la nature sur l'homme en constituant le côté « passif » ou « statique » ' .
Non seulement le développement économique n'est pas toujours conditionné par le caractère des régions naturelles, mais la physionomie de ces régions peut être modifiée dans une certaine mesure par Tintervention humaine, par le déboisement, l'irrigation, des cultures nouvelles. Et le milieu, sans même être modifié, n'agit pas toujours, à des époques diverses, de façon identique, produit même parfois des effets contradictoires. L'exploitation du sous-sol peut transformer les conditions de vie que le sol avait créées. Le rôle de la mer est singulièrement variable : a Au point de vue social, l'Océan et les fractions de l'Océan ont eu tour à tour, soit sur le plan du temps, soit sur le plan de l'espace, une « valeur négative » et une « valeur positive » ;... la première fait delà mer un centre de dispersion, la seconde en fait un centre de jonction et de fusion Le désert d'eau s'est transformé en une grande piste ouverte à tous-. »
Quanta la « morphologie » et aux institutions politiques d'un peuple, leur indépendance relative, par rapport aux conditions géographiques, est aujourd'hui manifeste. Le fait que les frontières se déplacent sans toujours obéir à la recherche
1. Voir J. Brunhes, op. cit., p. ■787. Dans son important ouvrage, Branhes considère surtout ce qui est « le fait des hommes » par rapport à la terre, l'empreinte pa' laquelle se traduit sur la surface du globe l'activité himiaine. Il clas=e ainsi les faits essentiels de géographie humaine : faits d'occupation improductive du sol (maisons et chemins); faits de conquête végétale et animale (cultures et élevages) ; faits d'économie destructive (dévastations végétales et animales, exploitations minérales). Sans doute, il ne nie pas l'influence des conditions géographiques, mais il croit qu'on tend parfois à exagérer l'assujettissement des hommes.
2. G. Vallaux, Géographie sociale, La mer (dans l'Encyclopédie scientifique de Doin, 1908); voir pp. 31^4-345. — J. Brunhes, qui insiste sur le rôle des éléments psychologiques comme intermédiaires dans les rapports de la terre et de l'homme, montre bien que ces éléments, « étant par nature très variables, font forcément varier le rapport même entre la terre et l'homme » et vont jusqu'à renverser ce rapport. Voir pp. 781 et suiv.
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de limites naturelles, et qu'elles sont parfois en grande partie artificielles ; le fait que des villes se créent et se développent, qui ne sont pas au centre de régions naturelles et dont le nMe politique devient néanmoins prépondérant' ; le fait que les institutions se transforment incessamment dans un milieu donné, — ces faits divers suffisent à prouver que l'influence du milieu, non seulement n'est pas souveraine, mais est de moins en moins déterminante. Il y a des milieux, d'ailleurs, dont l'empreinte est plus ou moins profonde et durable ; et on peut ainsi concevoir une classification des milieux par rapport à cette libération du groupe humain.
[\. — Après l'étude du caractère national, ce complexe, résultat de l'hérédité, de l'action du milieu, — de milieux divers, — et de hasards variés ; après l'étude du milieu géographique, ce facteur multiple, dont l'action s'exerce mais ne s'épuise pas dans la formation du caractère national, il nous faut considérer une autre contingence, que nous appelons V individualité temporaire. Taine a décomposé le milieu en milieu physique et milieu humain ; mais dans ce milieu humain il a amalgamé, sans s'en rendre compte, des éléments hétérogènes ; et il l'a conçu d'une façon conforme à ses habitudes de généralisation simpliste : « Ces dispositions temporaires qui existent, en effet, dans une certaine mesure, et qu'il appelle esprit, ou âme, ou génie de tel temps, de tel siècle, il les suppose absolument régnantes dans toutes les parties, hautes et basses, du milieu, du temps en question et régnant
I . La « géographie urbaine » est assez récente. On se préoccupe aujourd'hui de déterminer, dans la formation et le développement des villes, la part des conditions naturelles et celle des iniluences humaines de tout ordre. Le rôle de ces dernières est certainement considérable : beaucoup de villes répondent à une solidarité économique ou politique de régions diverses plutôt qu'au caractère d'une région données. Voir Etienne Clouzot, Le problème de la formation des villes. Extrait de La Géographie (t. XIX, 1909). Voir aussi l'ouvrage récent de G. Vallaux, Le Sol et l'État (i9«0-
l'individualité temporaire 97
•exclusivement. Il les suppose si uniformément infuses dans tous les contemporains, qu'on peut considérer ceux-ci en bloc, les traiter comme un seul homme et dire d'eux : « Voilà l'homme du xvi" siècle ou du xvii* siècle »... A quoi est-ce <jue cela aboutit ? A créer, après l'homme de race, une nouvelle entité avec l'homme temporaire'. » ïaine a donc laissé beaucoup à faire pour déterminer le concept d'individualité temporaire.
a) L'individualité temporaire ne résulte pas seulement des •circonstances variables, des événements, qui ag^issentdu dehors sur le caractère national une fois formé : elle résulte en grande partie d'une réaction — toute contingente — du caractère individuel sur le caractère national, d'un réarrangement intime — qui n'a rien à voir, d'ailleurs, avec l'organisation sociale. Nous avons ici à étudier une propriété psychologique de l'individu, dont le rôle est capital dans les modifications temporaires du caractère national, et n'est pas négligeable — nous avons attendu le présent chapitre pour le montrer — dans la constitution même de ce caractère. Nous voudrions nettement établir que l'individualité temporaire — à considérer son mode de formation — est quelque chose de très différent, non seulement de la race, mais de la société, — bien qu'on ne la distingue pas toujours de cette dernière ; et que la discipline qui l'explique, qui permet à son sujet quelque généralisation, est V interpsychologie , — essentiellement distincte, soit de l'éthologie collective, soit de la psychologie sociale. Qu'on ne nous accuse pas de subtiliser, de multiplier arbitrairement les divisions : comme notre préoccupation est de préciser la nature des causes, notre tâche peut nous amener, aussi bien qu'à unir des éléments séparés, à séparer des éléments confondus.
I. Lacombe, La psychologie des individus et des sociétés chez Taine...,
p. 176. — Cf. les Kulturzeitalter de Lamprecht : voir notre seconde partie.
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Tarde, en concevant, en promouvant cette psychologie ambiguë, individuo-collective, à laquelle il a donné le nom de psychologie intermentale ou â'' interpsychologie, a fait oeuvre utile et profonde. Ses adversaires ont eu tort de nier ou de trop réduire la portée de ses travaux. Mais il a prêté le flanc à la critique, et il a eu tort lui-même de prétendre, dans son inter-psychologie, ou étude des lois de l'imitation, absorber la sociologie.
Tarde, en effet, ne se contente pas de souligner — mieux qu'on ne l'avait fait jusque-là — le rôle de l'imitation: il l'exagère. « Une société, dit-il, est toujours, à des degrés divers, une association, et une association est à la socialité, à Vimitativité, pour ainsi dire, ce que l'organisation est à la vitalité ou même ce que la constitution moléculaire est à l'élasticité del'éther' ». Il y a donc continuité, pour Tarde, de l'imitativité à l'organisation sociale. Il identifie, en définitive, la socialité avec l'imitativité : la socialité absolue et parfaite, qu'il imagine par hypothèse, « consisterait en une vie urbaine si intense, que la transmission à tous les cerveaux de la cité d'une bonne idée apparue quelque part au sein de l'un d'eux y serait instantanée^ ». Et ainsi la société se fonde sur l'imitation ; « la société, c'est l'imitation^ ».