CONCLUSIONS SUR LA CONTINGEÎICE III
les lois participent, à ce point de vue, de la nature de Tindividualité. Elles semblent en différer en ce que, contingentes dans leur principe, elles se manifestent comme des « nécessités » . Pourtant, à y regarder de près, il y a de la contingence aussi dans la manifestation des lois. Les phénomènes qui se répètent le plus exactement, les êtres qui sont le plus identiques, s'individualisent par des différences, ou négligeables, ou imperceptibles, mais non douteuses : on le constate assez largement pour le supposer là même où on ne l'a point constaté. L'universalité des lois est, nous l'avons vu, conditionnelle ; mais lorsque les conditions paraissent réalisées, elles ne le sont, probablement, qu'à peu près. On a le droit de penser qu'en fait, la contingence est partout mêlée à l'ordre. Il y a « loi » là où le semblable domine, et les sciences de lois n'impliquent pas l'uniformité absolue.
D'ailleurs, il y a des disciplines auxquelles on ne dénie pas le nom de sciences et qui ne sont qu'étude de l'individuel, — mais d'un individuel qui dure, d'un individuel très général, si l'on peut dire : telles sont l'astronomie descriptive, la géologie, la géographie, les classifications d'espèces, — paléontologie, zoologie'. 11 n'y a de ditTérence des individualités historiques avec diverses autres qu'étudie la science, que dans le moins de durée, la complexité, la mobilité plus grandes des premières".
Et il y a même des « sciences » où domine la contingence, où le point de vue scientifique consiste en ce que l'on consi-
tée : il y a surtout du plus ou moins ténéral quant à l'espace et au temps.
1. Voir Xénopol, Théorie de l'histoire et L'histoire est-elle une science? brochure extraite de la Revue int. de Sociologie. 1908, p. 8. G. Mcnod, L'Histoire, p. Saa. dans l'ouvrage collectif De la méthode dans les sciences (1909). — Cf. Milhaud, Le hasard chez Aristole et chez Cournot, in Rev. de Met. et de Mor., nov. 1902, p. 67g; Bougie, Les rapports de l'histoire et de la science sociale d'après Cournot. ibid., mai 1900, p. 353.
2. \oir Lacombe, L'histoire comme science (à propos de Rickert), in Rev. de Synth hist., août 1901, t. III, pp. 6-7.
I 1 Si LA CONTIJJGENCE
dère les limites de cette contingence, en ce que l'on cherche à prévoir, d'après des données incomplètes et des moyennes : telles sont la météorologie, la pathologie. Dans la mesure oîi elle étudie la pure contingence, l'histoire n'est donc pas quelque chose d'unique.
La plupart des historiens et des théoriciens se contentent, avec des considérations de ce genre, deplaider pour l'histoire — comme science — les circonstances atténuantes. Elle serait par excellence l'étude de l'individuel : la contingence, limitée par des lois naturelles variées, y fournirait, avec diverses sortes de généralités relatives, un élément quasiscientifique. Or, ce n'est pas ainsi que l'histoire doit être défendue. Il n'en faut pas faire une science approximative, une science honteuse.
Il faut montrer, d'abord, qu'elle enferme un élément tout à fait « scientifique », un principe de systématisation originale, un ordre de « lois » bien à elle. Ces individualités collectives, que nous ne connaissons jusqu'ici qu'en tant que résultat de contingences et de nécessités non spécifiques, n'obéissent-elles pas à des nécessités spécifiques, n'ont-elles pas une nature, une organisation propres ?
Mais ce n'est pas tout. S'il n'en est pas des peuples et des nations comme des individus, — dont la plupart sont négligeables, — si presque tous ont joué un rôle, ils ont joué des rcMes divers, inégaux. L'inégalité de ces rôles est-elle purement fortuite, ou la nature de leur développement et la portée de leur influence a-t-elle des causes, au sens profond du mot.-^ Les individualités collectives peuvent-elles plus ou moins pour un ordre profond, l'ordre des raisons P Est-ce à cet ordre, proprement historique, que répondraient les mots de civilisation, de progrès ? Et l'histoire comme science, dans sa plénitude et son originalité, consisterait-elle essentiellement à étudier le rapport des causes de natures diverses, V interaction et le réarrangenient des causes ?
Après avoir isolé la contingence, nous allons chercher à
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isoler et à déterminer les autres éléments de l'iiistoire, — ce qu'il y a de spécifique dans l'organisation collective, ce qu'il peut y avoir de spécifique dans l'évolution. — De l'efiFortdes historiens historisants nous avons gardé beaucoup dans les chapitres précédents. Dans la suite, on va le voir, nous ferons sa part à l'efïort des sociologues et à celui des philosophes idéalistes de l'histoire.
Bebs.
Il y a, dans l'histoire, un domaine de la nécessité, et il est possible d'y découvrir des lois spécifiques. Nous avons déjà à deux reprises — à propos de l'individualité collective et à propos des foules — amorcé l'étude oii il en faut venir maintenant, celle de la société en tant que société.
Il est bien évident que, s'il s'agissait actuellement de traiter à fond les questions qui relèvent de la sociologie, — j'entends même les seules questions de méthode, — c'est tout un volume qui serait nécessaire. Notre plan ne comporte qu'un chapitre, parce que — au point de vue où nous nous sommes ici placé, celui de la logique générale et de la constitution de la synthèse, — c'est de définir la sociologie qu'il s'agit surtout et de préciser son concept par rapport aux autres éléments de la science historique plénière. — Nous n'allons donc pas retracer ici, même sommairement, l'histoire de la sociologie — qui a été, sinon traitée exhaustivement, du moins esquissée déjà dans divers ouvrages ou articles *. Nous ne ferons qu'indiquer, d'autre part, dans la me-
1. Voir Espinas, Les sociétés anima/es (1878). Introduction; E. Durkheim, La sociologie en France au xix« siècle, in Revue Bleue, ig et 26 mal 1900; E. Durkheim et P. Fauconnet, Sociologie et Sciences sociales, in Rev. Phil.. mai igoS. Cf. Gumplovicz, Précis de sociologie (1896), livre I ; Barth, Die Philosophie der Geschichte als Soziologie (1897) ; Stein