LES HISTORIENS ET LA SOCIOLOGIE II
L'histoire n'a pas de phénomènes propres, n'est pas une science, mais « un procédé de connaissance employé à défaut de la méthode normale : l'observation directe », et qui s'applique nécessairement aux faits humains du passé. La sociologie, dans la mesure où elle fait usage de la méthode historique, c'est-à-dire où elle a recours aux documents et en pratique l'examen critique, dans la mesure aussi où elle cherche dans le passé l'évolution des phénomènes sociaux, tend à se confondre avec l'histoire. Ce qui lui est propre, c'est le classement qu'elle opère parmi les faits, c'est le cadre qu'elle constitue et qu'elle livre à l'historien. Au second degré, celui de la recherche des causes, la sociologie comporte des comparaisons dont l'historien également peut bénéficiera Mais pour Seignobos la recherche des causes — nous le savons — est très peu avancée dans le domaine des faits humains : elle est encore « dans un état tellement rudimentaire qu'il est très dangereux de vouloir assimiler sa méthode à celle des sciences constituées, même les plus imparfaites et les plus grossières, la zoologie et la géologie^ » ; il n'y a, par delà les événements, qu'une sorte de causes que l'historien atteigne avec quelque certitude, des causes toutes concrètes, les individus et leurs mécanismes psychologiques conscients. Les causes des faits communs à un grand nombre d'individus — coutumes, institutions — sont u l'inconnu et linconscient » ^. Encore Seignobos ne reconnaît-il que l'inconscient individuel. Il n'est guère disposé à admettre que l'agrégat social puisse être autre chose que l'assemblage des individus. Il est hanté par la crainte des entités, des abstractions réalisées, et son besoin de causes pal-
I. Les rapports de la sociologie avec l'histoire, conférence faite à l'Ecole des H'«s Et«s soc. le 18 déc. 1908. Voir la Rev. Universitaire du i5 janv. 190^, p. 21, et la Rev. int. de Soc. de mars 190A, p. 161.
3. Voir la communication sur les conditions prat. de la recherche des causes, déjà citée, in BuU. de la Soc. fr. de Phil., juillet 1907.
3. Voir L'inconnu et l'inconscient en histoire, in Bull, de la Soc. fr. de Phil., juin 1908.
Il8 LA NÉCESSITÉ
pables le voue au nominalisme social. Aussi, en confinant l'étude de la société dans le présent où elle se manifeste directement par une organisation tangible, il fait évanouir, en somme, la sociologie.
Nous avons montré par un exemple frappant la répugnance de l'historien pour la sociologie. Au surplus, cette répugnance, ou encore l'indécision dont nous avons parlé, s'expliquent en partie par Tétat même des études sociologiques. Quand les historiens veulent se faire une idée, pour ainsi dire, expérimentale de la sociologie en observant la pratique des sociologues, quoi d'étonnant s'ils hésitent, s'ils s'abstiennent, et s'ils se rejettent sur leurs études de prédilection ' i*
2. — Rien, en effet, n'est plus riche et plus divers, plus confus et plus troublant que le mouvement sociologique des quinze ou vingt dernières années. Pas plus que de remonter aux origines de la sociologie, il ne convient ici défaire un tableau détaillé des tâtonnements de la sociologie contemporaine et de caractériser les innombrables essais individuels. On est frappé, d'ailleurs, d'une extraordinaire disproportion entre l'intensité de l'effort et la pauvreté des résultats, — je veux dire des résultats systématisés : car il y a eu, dans tout ce travail, un remuement d'idées et un poudroiement de détails qui ne pouvaient être sans profit.
Le point de départ du mouvement dont il s'agit, c'est
1. Voir mes remarques à ce sujet dans les articles cités sur Seignobos (not. p. 296) et Hauser (not. p. 242). Ce dernier, en cherchant à donner de la sociologie une définition aussi (t épuisante » que possible, aboutit à une énumération des sciences sociales qu'il déclare lui-même « démesurément large » et qui comprend « toute la géographie, toute la biologie, toute l'histoire, toute la morale, toute l'esthétique, toute la philologie, tout le droit, toute la philosophie, etc.. » . — Sur l'opposition, et quelque fois l'antipathie, qui se produit entre sociologues et historiens, voir également, in Rev. de Synth, hist., avril 190/I, t. VIII, p. 260, une note, Un débat entre soc. et hist. aux Etats-Unis, où, à propos d'une discussion particulière, j'ai montré que la même querelle, sous diverses formes, s'est agitée en tous pays.
LES SYSTÈMES SOCIOLOGIQUES I I g
l'affirmation neuve, — ou plutôt mise en un jour nouveau, car elle remonte à Aristote, — que l'étude des hommes groupés en société n'est pas simplement l'étude dune somme d'individus. Ce que Seignobos, nous venons de le voir, se refuse à admettre : que le consensus social produise des effets propres, qu'il y ait une réalité collective surajoutée à la réalité des éléments qui la composent, — voilà ce que, d'une façon plus ou moins nette, ont posé en principe tous les initiateurs de la sociologie. Or, il a été malencontreux pour cette discipline nouvelle de répondre trop bien à un certain nombre de besoins du milieu où elle se constituait ; il a été malencontreux pour elle de réussir trop vite, de paraître trop facile, de devenir populaire. A une époque où l'érudition avait ses fanatiques et où l'histoire s'enfonçait dans l'analyse, la sociologie réhabilitait les vues d'ensemble, la synthèse : mais, sous prétexte de sociologie, — après l'exemple donné par Auguste Comte lui-même, — c'est la philosophie de l'histoire qui menaçait de renaître. A une époque, d'autre part, où le développement économique prenait des proportions inconnues, où les préoccupations « sociales » devenaient prépondérantes dans la vie publique et s'imposaient à tous les esprits réfléchis, la sociologie devait affecter un caractère exclusif et volontiers se confondre avec l'étude de phénomènes et de tendances que les historiens, précisément, avaient négligés d'ordinaire ou laissés àl'arrière-plan. Enfin, un alliage devait aisément se faire entre les préoccupations sociales du moment, les plans de réformes à venir, et la sociologie théorique, entre la pratique et la science : alliage suspect, — car si la connaissance du passé tend à des fins pratiques, elle ne peut être obtenue que par un travail objectif, momentanément désintéressé ; et un souci immédiat d'applications la compromet. Ce prestige de la sociologie, cet attrait multiple, non seulement a fait pulluler les œuvres et les systèmes, mais a provoqué des enseignements et des institutions de toutes sortes : et l'intensité même de l'effort a mis en évi-
dence le caractère incertain de la recherche, les contradictions clioquantes des chercheurs.
C'est incontestablement une infirmité des études sociologiques qu'il paraisse tant d' « Introductions » à la sociologie où cette science est définie de façons diverses ; qu'il y ait tant de Sociologies « générales », « pures », « abstraites », tant de « Manuels», où les faits sont systématisés de manières si dllférentes. Et, du reste, cet appétit même de systématisation est le principal obstacle à une constitution scientifique de la sociologie. La recherche est faussée, tantôt par une superstition qui fait construire la science nouvelle sur le modèle de telle ou telle science antérieure, tantôt par un parti pris qui subordonne le reste des phénomènes à certains phénomènes privilégiés et qui, pour ainsi dire, hypostasie un élément social. Quelque ingéniosité qu'on trouve dans une foule de publications des vingt dernières années et quoiqu'on puisse souvent tirer parti du détail là même où l'ensemble est le plus discutable ', ce sont des spéculations sur la société, non des contributions à la science de la société ; ce sont des philosophies — et qui souvent, malgré l'apparente nouveauté du point de vue, diffèrent bien peu de philosophies de l'histoire périmées et condamnées. Il y a trop de Sociologies pour que la sociologie puisse être considérée comme constituée. On est obligé de tenter une classification pour débrouiller le chaos de la production sociologique contemporaine, et c'est là une preuve manifeste que la période préscientifique n'est pas encore dépassée ^
I. Citons comme particulièrement intéressantes les œuvres de G. de Greef, Novicow, Gumplovicz, Giddings, Lester Ward, Simmel, Stein, Waxwoiler.
a. Puisqu'il est impossible — et, d'ailleurs, inutile — ici d'énumérer, <ic caractériser les auteurs et les œuvres (depuis l'origine de l'Année sociologique [1896-1897], la plupart ont défilé, dans les A/iaijses, sous la rubrique Sociologie générale), disons quelques mots, du moins, de la classification des doctrines. — Même sur ce point, il n'y a pas d'accord établi, soit parce que certains systèmes sont obscurs ou équivoques, soit parce que