LES ESSAIS D ORGANISATION SOCIOLOGIQUE
Un tableau de l'enseignement des sciences sociales — tel ■que celui qui a été dressé en 1908 par H. Hauser — ne serait pas fait pour dissiper l'impression de tâtonnement confus que donne la production sociologique. Ce qu'on entend par études sociales — même par cours de sociologie — varie extraordinairementd'un établissement scientifique à un autre, et va des généralités les plus vagues ou les plus complexes aux spécialités les plus étroites ^ Quant aux Sociétés et aux Revues de sociologie, au lieu de partir d'un concept bien défini, elles se proposent nettement ou s'efforcent obscurément de préciser par la discussion la nature de la science nouvelle. Et il en est de même des Congrès de sociologie.
certains classiGcateurs introduisent dans leur classification des préoccupations qui l'empêchent d'être objective. On trouve les principaux essais dans: L'Année Soc, I; Barth, Die Philosophie der Geschichte als Soziologle (1897) ; Small, The scope of Sociology (1900-03) ; Loria, La Sociologie. Il suo compito. Le sue scuole. I suoi recenti progressi(^igoi^ ; Squillace, Lf. dottrine sociologiche (igoa); M. Deslandres, La crise de la sience politique (1902); Worms, Philosophie des sciences sociales, II, Méth. des se. soc. (1904); Wundt, Logik, t. III, Z" éd., 1908; R. Maunier, La soc. franc, conl.yïn Scienlia, 1910, n° 3. (Voir aussi Squillace, Dizionario di Sociologia [i9o5],art. Dottrine sociologiche.') — H y a des systèmes d'une dialectique plus ou moins complexe, mais ceux qui se présentent sous la forme la plus nette répondent, semble-t-il, aux divers types suivants : les uns empruntent leurs concepts directeurs ou aux sciences physiques, ou à la biologie, ou à la psychologie individuelle ; d'autres subordonnent la sociologie à quelque science sociale, — par exemple à la science des faits économiques ; d'autres font de la sociologie l'ensemble des sciences sociales particulières ; d'autres encore, d'une façon plus ou moins étroite, plus ou moins psychologique, cherchent à donner à la sociologie un caractère spécifique.
I. De même pour les publications bibliographiques. On a remarqué avec raison que, de l'une à l'autre, le plan de classement varie, — tantôt plus large, tantôt plus étroit, établi d'après des principes divers, plus souvent sans principe bien net. Voir les réflexions de F. Simiand sur quelques progrès récents de la bibliographie sociologique courante dans les Notes critiques (publication disparue), janv. 1906, et mes notes, dans la Hev. de Synth, hist., avril 1906, t. XII, p. 2i3, avril 1909, t. XVIII, p. 3^7, à propos de Simiand, des Kritische Blaetter fur die Gesamten Socialwissenschaften et de la Bibliographie des sciences économiques, politiques et sociales de J. Gautier. (Ces deux Bibliographies ont été fondues en 1910.)
Mais comme les esprits les plus divers s'y donnent rendezvous, que les amateurs de sociologie sans système s'y rencontrent avec les sociologues systématiques, de purs théoriciens avec des hommes d'action, dans ces tours de Babel sociologiques on ne peut guère s'attendre à trouver que l'incohérence, — ou cet éclectisme qui n'est qu'une forme de l'incohérence.
La Revue internationale de Sociologie, qu'a fondée René Worms dès 1898, la Société de Sociologie de Paris, Vlnstitiit international de Sociologie, les Annales de cet Institut (depuis i8g5), la Bibliothèque Sociologique internationale, — créations qui proviennent de la même initiative, — ont provoqué, sans aucun doute, une dépense considérable d'activité. Parmi les membres de ces institutions et les collaborateurs de ces entreprises, il en est de distingués et il en est d'illustres. Les questions traitées dans les réunions ou les congrès sont parfois très importantes ; ainsi, l'idée de soumettre à des discussions suivies des théories ou des problèmes comme la conception organiciste de la société, comme le matérialisme historique, comme les rapports de la psychologie et de la sociologie ou les luttes sociales, cette idée est ingénieuse et féconde. Que toute cette organisation ait rendu des services, ait contribué puissamment au progrès de la curiosité sociologique, dans le sens le plus large — et aussi le plus vague — du mot, voilà qui ne saurait être contesté. Il faut reconnaître le mérite de H. Worms, pour avoir groupé des forces et remué les esprits. Ce qu'il faut constater, par contre, c'est que, dans toute cette activité, la spéculation et la science, la science et l'art sont insuffisamment distingués, c'est que les acquisitions positives sont noyées parmi les considérations vagues et les opinions individuelles. Il y a là beaucoup de travail : il manque une méthode de travail^ Or, la Revue
1. H. B., Les travaux de l'Institut international de Sociologie, inRev. de Synth, hist., déc. igoS, l. Vil, pp. 87/1-378.
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internationale de Sociologie et la Société de Sociologie de Paris ont essaimé. En Italie, aux Etats-Unis, en Belgique, en Autriche-Hongrie, en Angleterre, en Allemagne, en Espagne, des entreprises et des publications collectives témoignent du même zèle mais prolongent les mêmes tâtonnements. Qu'une Revue nouvelle paraisse, qu'un groupement nouveau se forme, et l'éternelle question renaît : qu'est-ce que la sociologie ? Et c'est un défilé — toujours à peu près le même — de sociologues qui proposent leur solution, sans résultat pratique ni progrès sensible'. Que peut-on attendre, pour la constitution définitive de la science sociologique, d'une société — si bien intentionnée soit-elle — dont les fins avouées sont à la fois scientifiques, pédagogiques et pratiques, qui veut faire coopérer, non seulement les divers groupes de spécialistes, mais les différentes écoles d'observateurs et de penseurs sociaux , qui est destinée à réunir « des économistes et des historiens, des psychologues et des moralistes, des anthropologues et des archéologues, des géographes et des naturalistes, comme aussi des médecins et des aliénistes, des criminologisles et des juristes, des hygiénistes et des pédagogues, des philanthropes et des réformateurs sociaux, des hommes politiques et des ecclésiastiques » ? C'est là le programme de la Sociological Society de Londres, de création assez récente'. Que dirait-on d'une société physique oîi des philosophes et des
1. Voir Rivista italiana di Sociologia (fondée en 1897), 3 •= année, fasc. 4 et 6, 4^ année, fasc. 2 ; Sliidi sociologici, 1900 (Congrès soc. ital. tenu à Genève); Sociological Papers, I; Monatschrift fiir Soziologie, 1909. Cf. The American Journal of Sociology, juillet 1909.
2. Voir H. B., La « Sociological Society » de Londres, in Rev. de Synth, hist., décembre 1906, t. XI, p. 871 ; cf. notre note sur la Société de Sociologie de Vienne, (6ic/., juin 1907, t. XIV, p. 366. — \'oici, à titre de document, l'ordre du jour de la Sociological Society pour l'automne 1909 : 17 octobre, la sociologie comme base de recherches sur la civilisation primitive ; 26 oct., reconstruction des villes et mouvement en faveur des cités-jardins ; 16 novembre, inspection des villes et rapports sur les villes : leurs méthodes et leurs usages; 3o nov., moralité nationale et interraciale ; i4 décembre, la sociologie dans le roman moderne
industriels se réuniraient avec des savants pour mieux préciser les recherches et en délimiter le domaine ?
3. — Il existe, cependant, un groupe de bons travailleurs de qui l'effort prudent et méthodique fait contraste avec l'activité téméraire et confuse dont nous venons de donner une idée. Tandis qu'ailleurs on s'unit sans vraiment collaborer S on discute sans se persuader, autour de E. Durkheim il s'est constitué une équipe coopérative et presque une école ; et tandis qu'ailleurs les esprits divers qui se rencontrent, non seulement ne tâchent pas suffisamment à se dépersonnaliser, mais vont parfois jusqu'à affecter l'originalité, là on veut faire œuvre véritablement scientifique, c'est-à-dire impersonnelle. Durkheim, après avoir donné de la sociologie une définition précise qui entraînait une méthode rigoureuse, après avoir marqué le but et les voies, devait s'abstenir — en raison de cette définition même — de construire immédiatement une sociologie intégrale. Mais il a rallié des travailleurs qui, modestement, patiemment, dans V Année Sociologique-, se sont employés avec lui, sous sa direction, à critiquer les conceptions et les méthodes défectueuses, à affermir de mieux en mieux la conception durkheimienne, à analyser les publications les plus diverses pour y recueillir des matériaux propres à la construction future, à ébaucher une classification
1. Faisons une exception pour l'Institut Solvay de Sociologie, de Bruxelles, où il y a une tentative intéressante d'organisation. Nous aurons l'occasion d'en parler dans notre seconde partie.
2. Dans les dix premiers volumes, 1898-1907, l'Année Sociologique. était composée de deux parties : Mémoires originaux et Bibliographie (1896-97 à 1905-06). Avec le tome XI, 1910, l'Année, devenue triennale, ne contient plus que la Bibliographie ( 1 906-1 909) : par contre, elle se complète d'une collection, Travaux de l'Année Sociologique, dont trois volumes ont paru déjà. — Sur V Année, voir, dans la Rev. de Synth, hist., des c. r. de E. Goblot et de moi-même, not. févr. igoS, t. VI, p. 60, avril 190/1, t. VIII, p. 171, et fév. 1906, t. XII, p. 34 {Les progrès de la sociologie religieuse); dans la Rev. Phil., la série des c. r. de G. Belot; cf. Bougie, note sur l'Année Soc. dans Qu'esl-ce que la sociologie') (1907).