LA LIBERTÉ
Le problème psychologique de la liberté n'est pas un •des premiers que se soit posés la philosophie européenne ; les penseurs grecs, de Thaïes à Platon, ont établi les termes d'un grand nombre de questions sans que celle de la Uberté ait été formulée. Ainsi les problèmes conceimant le vrai, la composition de la matière, le principe organisateur, le fini et l'infini, l'évolution et la révolution avaient tous été posés avec une grande netteté du vu** au V® siècle avant Jésus-Christ, dans les écoles ioniennes, pythagoricienne et éléate, puis par Anaxagore, Empédocle et Démocrite. L'étude des sensations, l'analyse des conditions de la pensée purent être faites sans que le problème de la liberté de l'esprit apparût. Ce furent des considérations morales, sociales et religieuses qui y menèrent et il ne se délimita pas dès le début avec la précision qui frappe dans la théorie de la connaissance* II ne prit que peu à peu la voie qui devait conduire à la question, si vivement débattue dans les temps modernes, du libre arbitre. Depuis que la psychologie s'est constituée en connaissance indépendante aussi bien des hypothèses <lirectrices des sciences naturelles que des religions ou
(1) Voir, dans l'Introduction à la vie de Vesprit, le sens donné par Brukschvicg à ces différents termes.
ni LA SYNTHÈSE MENTALE.
(les convenances morales et sociales, le problème n'en a pas moins subsisté, et à présent encore les partisans de la liberté et ceux du déterminisme ne sont pas arrivés à s'entendre.
El ils n'y parviendront jamais. Nous pensons que si raccord n'existe pas, c'est que le problème a été posé en des termes qui rendent toute solution impossible. Nous nous maintiendrons strictement sur le terrain de la psychologie, et nous tâcherons de montrer comment il faut modKicr les données de l'énoncé.
En général, on se demande si nos actes volontaires sont libres. On considère^ en les isolant de l'ensemble de la vie psychique, les actes précédés de la conscience d'un but. On choisit l'un d'entre eux et l'on tâche de l'analyser et d'en rechercher les conditions pour savoir si, oui ou non, il constitue un acte libre. On invoque, en faveur de la liberté, la conscience que nous avons d'agir comme nous Tentendons : en effet, il nous parait, si nous envisageons un acte volontaire quelconque, que nous aurions pu ne pas Taccomplir ou l'accomplir autrement que nous Tavons fait. Si l'acte n'était pas libre, il aurait obéi strictement aux motifs et la causalité mécanique eût trouvéune nouvelle application. C'est un argument tiré de notre conscience de la liberté. Et, de l'avis des déterministes eux-mêmes, à en croire Stuart Mill, la conscience de la liberté est un fait mental indéniable.
On ajoute que le choix implique une délibération par laquelle, loin d'obéir aux motifs, nous les soumettons à notre réflexion, et l'acte volontaire n'existe qu'après l'examen conscient des raisons d'agir, de la valeur de l'acte et du but qu'il doit atteindre. Ainsi l'acte volontaire est bien voulu par le sujet, il traduit la décision qu'il plaît au sujet de prendre. J'omets à dessein tous les arguments qui ne
relèvent pas directement de l'observation psychologique, comme ceux qu'on déduit des notions morales de dignité, de responsabilité, de devoir, de mérite et de démérite. Elles dépassent ce que l'analyse du fait mental permet d'envisager.
Aux deux groupes d'arguments que nous venons de résumer, le déterministe répond : la conscience de la liberté n'est pas un garant suffisant ; car le sens interne auquel on s'adresse est exposé à l'illusion aussi bien que nos sensations externes. N'est-ce pas une illusion, après tout, que la prétendue liberté de choix? Etions-nous libres d'accomplir un acte ou de ne pas l'accomplir ? Si nous avons négligé tel acte, c'est que les motifs qui nous engageaient à l'accomplir n'étaient pas assez puissants pour vaincre notre inertie et nos hésitations, ou qu'il y avait, pour arrêter la réalisation de l'acte, des motifs plus forts que ceux qui auraient pu nous pousser à l'accomplir. Ensuite, pour répondre à la théorie de la délibération réfléchie, on fait remarquer que celle-ci n'est que la constatation, par la conscience, d'un grand nombre et d'une complexité souvent inextricable de motifs. Si l'on n'aperçoit pas la relation causale entre l'acte et les motifs, c'est que ceux-ci ne sont pas nécessairement tous actuels, mais peuvent remonter bien avant dans la vie individuelle et même au delà de l'individu. Parmi les motifs, il faut compter les dispositions héréditaires, l'effet de l'éducation et du milieu, l'état de l'organisme dont la conscience ne rend pas compte et qu'elle subit néanmoins, enfin Jes habitudes qui se sont formées au cours de l'existence. 11 arrive donc que l'on s'imagine avoir fait un acte libre, émanant de la réflexion, alors que la décision prise n'est sans doute que la résultante de motifs nombreux-et complexes, et que la réflexion n'est que l'enregistrement
DWELSHAUVERS. 15
ne LÀ SYNTHÈSE MENTALE.
conscient des oscillations provenant du grand nombre et de la complexité de ces motifs : ceux-ci prennent un certain temps en effet pour arriver à Téquilibre nécessaire.
Après cette argumentation très serrée, un partisan de la liberté maintiendra ses positions en s'eflforçant de montrer que la réflexion est autre chose que la conscience de l'oscillation des motifs et qu'elle s'explique au contraire par les lois du raisonnement, par le rationnel, qui est un principe différent des motifs et impose à ceux-ci Tordre et l'unité. Il ajoutera que la complexité des motifs est telle que jamais on ne peut arriver à les connaître et à prédire Tac te qu'accomplira tel ou tel homme dans des circonstances bien définies ; que par conséquent le problème ne se pose aucunement comme dans le déterminisme mécanique; que la conscience (ou Fillusion) delà liberté étant un fait mental, elle joue un rôle essentiel et B'ajoute aux motifs en les altérant; enfin que rien, dans les motifs, si différents entre eux, n'explique comment le résLittat de leur conflit, la décision, paraît unifiée, ni comment ridée du but s'interprète dans une hypothèse causale. — El à leur tour, les déterministes devront compliquer leur système pour donner satisfaction à ces desiderata. Personne ne se considère comme vaincu, et l'accord ne se fait pas.
Les partisans de la liberté vont plus loin et cherchent, avec Boutroux (1), si le déterminisme causal est, dans la iiatare elle-même, aussi strict que ses partisans veulent bien raftirmer* Ils montrent que si l'on suit les lois des phénomènes, en partant des plus abstraites et des plus mécaniques pour arriver à celles qui formulent les rapports compris dans les manifestations de la vie et de la
l,. Ds la oonl'mgence des lois de la nature^ F. Alcan, et De Vidée de loi nalureUe. F. Alcan.
PERSONNALITÉ ET LIBERTÉ. fïT
société, et se rapprochent de la réalité concrète, de Tindivîdu, on constate que la causalité offre de plus en plus de jeu à mesure qu'on passe de l'abstrait au concret ; elle laisse une place toujours croissante à la contingence ; les possibles se multiplient et les liens du doLerminigmc deviennent de plus en plus lâches.
Enfin, dans sa théorie de la liberté, Bergson (1} fait remarquer que les mobiles de l'action ne sont pas en réalité les motifs, facteurs externes et mesurables qui n'ont, tels qu'on les définit généralement, rien de commun avec la vie mentale et par conséquent restent sans action sur celle-ci. La raison d'un acte volontaire doit iHre cherchée dans le caractère, c'est-à-dire dans la totalîtf' des sentiments et des tendances de l'individu. Il établit, on le sait, une distinction entre les actes automatiques ei les actes qui émanent du caractère. Nous accomplissons un grand nombre d'actes par habitude, et pour eux, le motif suffit; il produit le déclenchement des mouvements qui constituent l'acte. Si, par une habitude d'origine sociale, je me lève à une heure déterminée pour me rendre régulièrement à mes occupations, la sonnerie du réveil qui m'avertit peut être considérée comme un motif et mon acte s'en suivra par un enchaînement qui rappelle la causalité mécanique. Mais un pareil acte est précisément imité du mécanisme de la nature, il est matérialisé par l'Iiabitude, n'exige ni l'intervention de la réflexion ni celle du carac* tère. Une plus ou moins grande part de notre activité s'automatise nécessairement, nous l'avons vu ; les actes automatiques ne sont pas les actes volontaires, ils n'intéressent pas notre personnalité tout entière, ils imitent la causalité mécanique en ce sens qu'ils ne sont que des
(1) Données immédiates de la conscience, cliap. III.
228 LA SYNTHÈSE MExNTALE.
mouvements (appris ou acquis, peu importe !) qui s'enchaînent à des motifs et ceux-ci sont eux-mêmes des mouvements ; autant d'actes qui sont très proches des réflexes. Mais en est-il de même des actes qui traduisent la personnalité de celui qui les accomplit, des actes originaux? Bergson répond négativement ; ces actes, selon lui, émanent non de motifs, mais de sentiments; ils traduisent le sujet tout entier, ils portent en eux cette impression unique qui passe de Tartiste dans son œuvre et d'un cœur sincère dans les paroles émues qui en viennent. On nommera libres les actes comme ceux-là et on saisira parfaitement la différence entre eux et les actes automatiques ; on comprendra Fimpossibilité de les interpréter par les motifs comme on peut le faire des actes d'habitude. * Il serait bien difficile au déterminisme mécaniste de réfuter cette théorie ; il était obligé déjà antérieurement de se compliquer au point de n'avoir plus aucun sens, quand il voulait ramener le fait conscient de la liberté et la délibération réfléchie à son interprétation par combinaisou d'éléments abstraits. Mais le déterminisme, sous sa forme mécaniste, n'est pas le seul. S'il cède de ce côté, le déterminisme logique par contre ne désarmera pas. 11 répondra que le caractère, invoqué par Bergson comme terme dernier, comme absolu intérieur, doit être considéré au contraire comme le point de croisement de séries de rapports, et qu'il appartient à l'analyse de démêler ces rapports, de définir chacun d'eux et d'en trouver le sens précis. Le caractère pourrait bien alors n'être que l'équilibre ou la systématisation de rapports qui le dépassent de toutes parts. On dira que le caractère résulte d'abord de l'évolution de facteurs biologiques, hérédité, dispositions organiques ; qu'ensuite il s'est modifié sous l'influence de facteurs sociaux, éducation, milieu, imitation, lectures ;
que SOUS ces influences diverses il a passé par diverses phases, subi des émotions et des passions qui Tout certainement transformé ; qu'enfin la réflexion a agi et par son travail lent et méthodique, a organisé et rationnellement harmonisé les différentes tendances du caractère : or, dans ce travail, la réflexion n'a pas obéi à un principe extérieur et psychologique, le caractère ; elle a suivi les lois rationnelles auxquelles elle ne peut pas plus se dérober qu'un mathématicien aux lois logiques du raisonnement. En somme, le caractère apparaît comme un résultat, non comme un pouvoir propre ou une force intérieure ^ dans l'argumentation du déterminisme logique ; dire que les actes libres sont ceux qui émanent du caractère, pourrait alors signifier que ces actes reflètent, d'une manière plus complète que les actes automatisés, l'ensemble des influences qui peu à peu ont formé une personnalité; l'acte personnel serait la résultante de ces influences combinées (1).
Ainsi la psychologie de la liberté serait encore une fois contredite par le déterminisme, mais par un déterminisme rationaliste plus sérieux et plus complet que celui dont s'inspirent les sciences mécaniques. S'avouera-l-elle vaincue, elle qui tenait tête victorieusement à ses ennemis? Nous en doutons et nous pourrions continuer ù Tinfini cette discussion dans laquelle les deux tendances semblent s'obstiner avec une égale intensité.
Telles sont les raisons qui justifient notre proposition du début : Nous pensons que le problème n'a pas de solu-
(1) J'ai exposé, sous forme de dialogue philosophique, un certam nombre de problèmes qui se rattachent à cette question dans i De la liberté humaine, Dialogue philosophique, Revue de TUniversité de Bruxelles, octobre 1903.
tSO LA SYNTHÈSE MENTALE.
tion, dès qu'on se demande, à propos d'un acte donné,: cet acte est-il libre ou ne Test-il pas? La liberté, croyonsnous, ne peut avoir de sens en psychologie que pour une suite d'actes, pour V ensemble d'une activité, et non pour tel ou tel acte en particulier. Et son sens se précisera de façon il dominer la querelle des partisans et des adversaires du libre arbitre.
La question que nous allons examiner a trait au problème psychologique de la liberté ; nous y insistons, car il existe aussi un problème métaphysique de la liberté qui le complète, mais en diffère, en ce sens que le problème psychologique envisage la liberté d'une manière concrète, dans la vie spirituelle des individus, tandis que le problème métaphysique a trait à la pensée considérée non dans ses manifestations particulières, mais dans son essence. Nous ne pouvons songer à traiter cette dernière question, et nous nous contenterons d'indiquer le sens que nous y attachons. La première, par contre, rentre dans nôtres ujet et se comprendra aisément, pensons-nous, comme conclusion de noire étude sur la synthèse mentale.
Un homme nous paraît, dans la suite de ses actes, d'autant moins libre qu'il agit en obéissant aux suggestions variables du milieu, et d'autant plus libre qu'il agit €n n'écoutant que lui-même ; nous ne croyons pas que la liberté soit un pouvoir ou une faculté indépendante de la vie de l'esprit dans son ensemble; nous pensons qu'elle est le nom que nous donnons à une conduite peu assujettie aux sollicitations du monde extérieur. Par conséquent, on ne peut, croyons-nous, parler d'actes libres ou d'actes automatisés qu'en mettant au préalable ces actes en rapport avec l'ensemble dune conscience; et la liberté est une direction, non un principe ou une force. Il doit donc être entendu que les actes sont d'autant plus libres qu'ils ne
se ramènent pas à des influences et que la part de la personnalité est [plus considérable. Nous concevons donc qu'on définisse avec Bergson les actes libres : ceux qui émanent de la personnalité même ; mais il est entendu que la personnalité, le caractère, ne constitue pas un terme dernier, un absolu. La liberté est donc le contraire deTarbitraire que les -spiritualistes éclectiques prenaient pour elle. L'on croit parfois affirmer sa liberté en disant comme un enfant : cela me plaît, je le veux; on n'affirme que le caprice d'un moment, Ton donne une preuve de son esclavage.
Alcibiadeet Socrate me serviront d'exemples, Alcibiade met son intelligence extraordinaire au service de son caprice et de ses passions ; le besoin de hriller, la soif de plaisirs, enlèvent tout équilibre à sa manière d'agir; il trahit aujourd'hui ceux qu'il servait hier; peu lui importe que sombre la cause qu'il défendait naguère, pourvu qu'il surnage et se sauve habilement; il se renie hii-méme, il s'adapte avec une souplesse extrême à toutes les circonstances ; il réussit parjses intrigues à vivre en grand seigneur auprès d'un satrape, puis il reviendra à Athènes, acclamé par le peuple, pour périr peu après, exilé el sans gloire- Son audace, ses goûts d'artiste dans la jouissance ne manquent pas d'éclat et d'esprit; mais toute sa force de corps et d'intelligence se perd en actes incohérents. Soerate, par contre, nous présente un tempérament moral et physique doué d'une résistance à toute épreuve ; il domine les circonstances, il n'est pas entamé par elles, Âussi|son|attitude est-elle ferme et sûre. Elle traduit 4'unité d'une conscience bien équilibrée. Ses paroles et ses actions ne dépendent pas du besoin de s'adapter aux circonstances et d'en tirer profit; elles s'inspirent de sa personnalité même ; en lui, l'homme ne subit pas le milieu ; il agit de telle sorte
î:ii LA SYNTHÈSE MENTALE.
que sa conduite exercera son ascendant sur de nombreuses générations ; on Thonorera comme un type de sage et de héros : car même devant la mort, Taffirmation de soi ne Tabandonne pas. Il réalise un maximum de liberté.
Si l'on veut se reporter à ce que nous constations, dans notre deuxième chapitre, au sujet des tendances diverses qui subsistent en nous et peuvent, dans certains cas, ^*isolerde Tensemble, nous scinder en plusieurs individus, on comprendra que la notion psychologique de la liberté est rharmonie entre les courants d'idées qui coexistent en nous. S'ils se dispersent, comme dans les exemples que nous avons cités et comme dans le rêve, que peut encore la volonté? Peu de chose. L'acte volontaire, par contre, est d'autant plus libre qu'il fait partie d'un mouvement mieux unifié. C'est la force de cohésion du moi et sa résistance qui donnent la mesure de la liberté. Celui qui préfère l'unité de son développement intérieur, de sa pensée, aux sollicitations du milieu, tend à agir librement. Il affirme l'esprit et s'éloigne le plus possible du système des actions et des réactions dispersées dans l'espace et extérieures les unes aux autres, qui définissent la matière. Ainsi la liberté s'explique par la personnalité et la synthèse sans qu'on ait recours aux théories dont nous avons constaté les difficultés.
Maintenant, l'unité qui explique la liberté signifie, dans ce qui précède, le bon équilibre des différentes tendances ou, si l'on veut, des multiples personnalités qui composent la personnalité totale de l'individu conscient. Elle est, à ce point de vue, l'expression de l'harmonie entre ces tendances, de leur synthèse totale ; le moi forme un seul courant, son mouvement a un sens défini ; tous les mouvements intérieurs, loin de le contredire, viennent se fondre dans le mouvement de ^ensemble. L'unité
OU, en ce sens, Tunification, n'a rien de la limitation do la conscience telle qu'on la constate dans l'idée fixe. Bien au contraire ! Elle est d'autant plus complète qu'elle est plus riche, ainsi que Pierre Janet l'a parfaitement montré, et qu'elle englobe le plus de tendances et d'idées possible. L'esprit est un dynamisme vivant; sa masse accroît sa force; il porte en lui le retentissement de tout ce qu*il a vécu; plus nombreuses sont les voix qui s'harmonisent en lui, plus puissante est la personnalité.
Nous devons envisager maintenant non plus le rapport entre la multiplicité des tendances et leur unification synthétique dans l'individu, mais l'unité «m ellenaême, qui préside à la synthèse. Nous n'entendons pas ici par unité le concept numérique qui porte ce nom, mais le principe auquel nous rapportons les caractères d'interpénétration, de mouvement intérieur, de dynamisme, de personnalité et de liberté que nou^ avons trouvés dans la vie mentale. Ce principe ne se rencontre nulle part dans le déterminisme des phénomènes, dans la matière; ici, nous trouvons des éléments mutuellement extérieurs; l'espace, le nombre, la causalité s'appliquent aux phénomènes. L'unité dans le sens de con* centration non spatiale, toute en acte, que nous avons été conduit à poser pour expliquer la vie psychique, c'est l'esprit. Cette unité se manifeste non seulement dans l'harmonisation des multiples synthèses que nous présente la vie de l'individu, mais dans Vintuition^ telle que nous l'avons définie antérieurement et dans la réflexion. Par l'intuition, disions-nous (1), nous posons les objets de représentation comme autant de sujets; Facte de la représentation, qui crée l'objet, n'est que Textério-
(1) Chapitre I,§ 3.
risation, avec synthèse de la multiplicité sensible, d'un acte plus proloiid, plus essentiellement spirituel, qui nous fait purliciper, par l'intérieur, à la vie de tout ce qui existe. C'esl 1 intuition seule, ajoutions-nous, qui fonde notre croyanco au monde. La croyance à l'existence de sujets ne se forme pas par le raisonnement, mais par une sympathie directe et par une entente intérieure. L'intiiiUon nous dtVvoila l'unité de l'esprit dans le sentiment que nous en avons, non dans une idée claire.
Elle se Lomplète par la réflexion. Celle-ci, rappelant en nous les représentations et les ravivant, les transforme en idées, <' est-à-dire qu'elle les rattache les unes aux autres, nous fait saisir leur pénétration réciproque et les rapporte toutes à l'esprit. Ainsi les idées sont comme éclairées intérieurement par l'esprit. L'analyse réilexive est la méthode psychologique qui part de la réflexion pour explorer les idées et nous permet de remonter par elles jusqu'à l'unité sans laquelle elles ne se formeraient pas, qui seule leur confère le sens et la vie.
Ainsi nous acquérons cette conviction que le principe unitaire de la vie mentale est l'esprit; il n'est pas élément, chose, substance ou entité immuable, il est acte et pur mouvemenU mais mouvement non spatial, mouvement dynamique el purement intérieur.
En ce sens, si Funité dépend de l'esprit seul, et si celui-ci est acte et mouvement en soi, sans aucune dépendance par rapport aux lois de la matière située dans Tespace et ubéîssantàla causalité mécanique, l'esprit est essentiellement liberté. Liberté ne signifie aucunement, on le voitj arbitraire ou caprice; il faut, pour comprendre la liberté de l'esinit, que nous dépouillions ce terme de tout ce qu'il emprunte d'ordinaire à la vie sensible et à
nos désirs; nous ne lui conserverons un sens précis qu'en l'attribuant à l'acte pur par lequel nous avons défini Tesprit. A ce point de vue, le moi qui, dans sa relation avec la vie individuelle, s'explique par la synthèse, participe d'autre part à Tunité de Tesprit. C'est la nature de l'esprit qui nous fait comprendre pourquoi, malgré l'importance de l'habitude et de l'automatisme qui tendent à -dominer entièrement l'organisme, comme le prouve l'étude des animaux^ la conscience humaine se transforme, suit un mouvement propre et s'élève aux manifestations supérieures de la pensée. Celles-ci ne sont aucunement indispensables à l'organisme ; on peut même dire que souvent elles troublent et usent le corps. Et pourtant, dès •qu'un rudiment de civilisation apparaît, dès que les conditions d'existence permettent la moindre culture, Tart apparaît et, avec lui, l'aurore de la science et do la philosophie, c'est-à-dire des recherches désintéressées ; elles ne s'expliquent nullement par le besoin de vivre, qui se passe de leur luxe, mais par le mouvement même de l'esprit.
Livré à ses propres forces, l'organisme tend h se répéter, à obéir à la loi de l'habitude. C'est ce qui explique comment, en dépit des causes innombrables de variation, d'évolution et de révolution qui les pénètrent, les organismes tendent à la stabilité et manifestent cette tendance dans la formation d'espèces. Les espèces ne s'ex* pliquent que par l'automatisme.
Par contre, la vie mentale est, comme nous l'avons constaté, une « anticipation » constante ; elle dépasse l'état de l'organisme et par sa richesse intérieure et par le mouvement qui l'entraîne. De même, dans la société, l'automatisme, qui immobilise les mœurs et les lois comme il entrave les individus dans leur essor, est sans cesse
3St LA SYNTHÈSE MENTALE.
dépassé et vaincu par Tesprit, par les idées que les hommes vraiment libres formulent, entraînés par le mouvement de la pensée; les fortes personnalités, par leurs, créations etTunité de leurs actes, exercent une véritable suggestion et réveillent les enthousiasmes, orientent les autres vers la vie de Tesprit. Ainsi la vie de l'esprit anticipe sur la mati&ro; elle empêche l'automatisme d'envahir Tindividu et la société; le mouvement de l'esprit est irrésistible; comprimé un instant, il renaîtra plus ardent. L'enthousiasme qui nous porte à admettre une croyance, à lutter pour une idée, à créer une œuvre, n'est pas le résultat d'un raisonnement sur ce qui convient ou ne convient pas, sur ce qui est utile ou nuisible. 11 nous soulève et nous entraîne d'abord. Il n'hésite pas non plus devant le sacrifice de Tindividu, parce qu'il vient de l'esprit et que Fesprit est ce qui ne meurt pas. Les idées qui le traduisent, dès qu'elles reçoivent leur feu de l'esprit, présentent dans leurs rapports mutuels non seulement l'unité logique du raisonnement, mais l'unité vivante de l'inspiration, Spiritus intusalit.
Ainsi Tesprit apparaît comme la source et le but de la vie mentale, et Tunité de la synthèse est suspendue à l'unité spirituelle, au mouvement de l'esprit par lequel s'expliquent dans la conscience humaine, la personnalité, rintuitton, la réflexion avec les idées, la liberté.