l'introspection
Le dernier siècle a vu se développer la science de la psychologie avec une abondance qui lui avait fait défaut jusqu'alors. Chez les philosophes classiques et surtout chez Descartes, Malebranche, Spinoza, Leibniz et Kant, elle fait corps, comme chez Platon, avec les idées directrices du système ; elle se sépare peu de la métaphysique. Chez les Anglais, chez Hobbes, Locke, Berkeley et Hume, ses intérêts se confondent avec ceux de la morale, de la politique ou de la théorie de la connaissance ; cependant elle domine les spéculations philosophiques.
Son importance grandit dans la philosophie du dixneuvième siècle, au point qu'elle se proclame indépendante et qu'aucune des sciences morales ne peut se passer d'elle, comme le reconnaît Wundt. Elle forme, par ses rapports avec la physiologie, le lien entre les sciences de la nature et les sciences morales; elle éclaire l'histoire, la sociologie, l'étude de la vie des mots. Elle ne dépend pas des sciences biologiques dont on a parfois voulu en faire une branche. Cette conception, compréhensible
encore dans les premiers temps du positivisme ou dans les moments de réaction contre les constructions fanlailistes des spiritualistes éclectiques^ est réfutée définitivement par le rôle de premier ordre qu'elle remplit aujourd'hui.
Ce qui rend la psychologie à la fois si importante comme science et si complexe, c'est le caractère même des faits qu'elle étudie: ces faits, la conscience nous les donne en rapport avec le moi; ils ne peuvent être isolés ni subir Tabstraction sans être altérés; ils sont concrets,. essentiellement. Or Fattention, quand elle se porte sur la conscience, sur le moi, et non sur Tobjet extérieur, est^ par définition même, réfléchie: la réflexion est un dédoublement; elle implique etTidéedu sujet actif et la représentation : pour nous représenter un état de conscience, nous nous le rappelons par l'idée qu'évoque la réflexion^ nous le ravivions en nous, comme nous faisons du souvenir trune action à laquelle nous primes part ou d'un sentiment jadis éprouvé. Cet état conscient, c'est à nous qu'il appartient, à notre activité pensante, au sentiment de notre vie intérieure. Sans avoir à la fois éprouvé et réfléchi un sentiment, une volition, un effort, nous ne pourrions en avoir aucune idée. Le fait mental est donc bien spécial ; il est concret, et étant concret il est à la fois vécu et réfléchi, immédiat et médiat. Seule la perception intérieure en est la source. « Il est certain que raoatomiate et le physiologiste pourraient passer des siècles à éludier le cerveau et les nerfs sans se douter de ce que c*est qu'un plaisir ou une douleur, s'ils ne les avaient pas ressentis. Rien ne remplaee sur ce point le témoignage de la conscience, et il faut toujours en revenir à ce mot d'un anatomiste: Nous ressemblons devant les fibres du cerveau à des cochers de fiacre qui connaissent
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les rues et les maisons, mais sans savoir ce qui se passe au dedans (1). »
L'observation interne, ou si à cette expression qui a subi la condamnation d'une critique sévère, on préfère celle des Anglais, Tintrospection, qu'on peut nommer encore perception intérieure, est le point de départ de toute analyse psychologique, la donnée à laquelle il faudra constamment recourir. Que la perception interne ne puisse être utilisée sans une délimitation exacte de ce qu'elle peut donner, c'est ce que nous examinerons d^s à présent. Nous verrons ensuite qu'elle a subi des transformations importantes au cours de son emploi. Nous traiterons après cela des autres méthodes qui lui viennent en aide en mettant en lumière les faits que la perception intérieure seule est impuissante à connaître.
L'introspection est fondée dans la nature de la conscience réfléchie, mais la réflexion elle-même transforme parfois l'état conscient proposé ou en accentue certains caractères ; il est très difficile que nous saisissions sur le fait notre activité mentale ou nos sentiments : envoulant^ par exemple, observer un mouvement de passion en notre conscience, n' arrive ra-t-il pas souvent que nous l'altérions? Et si même nous ne l'altérons pas, l'apparition de l'état affectif dans la conscience doit être considérée comme un stade déjà avancé dans le processus à longue portée qui s'est formé à notre insu.
Cela admis, il n'en reste pas moins vrai que I*état affectif comme l'effort pour penser ou pour agir se répercutent en nous; ils laissent après eux une idée de ce qu^ils furent pour nous; ce retentissement, libre à nous, si nous avons appris à nous épier nous-mêmes, de le fixer^
1) RiBOT., Psychologie anglaise contemporaine, Introd., p. 26. Paris,. F. Alcan.
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de ie décrire, d'en faire une idée, de le soumettre à la réflexion. La méthode introspective, en ce sens, est légitime. Elle Test encore si, après avoir décrit le mieux possible toutes les catégories d'états conscients qu'elle parvient à capter, elle les classe selon leurs ressemblances et leurs différences. Si, par contre, elle érige ces classes en u facultés mentales », elle dépasse ce qui lui est permis; elle fait, d'un terme collectif utile à une bonne classification, une entité abstraite que rien ne justifie.
Quand l'introspection se borne à la description et à la classification des états intérieurs, elle ne peut qu'aider le psychologue. Mais si celui-ci s'imagine « se voir penser », s'il croit saisir par une intuition intellectuelle l'âme sur le vif ou apercevoir par une illumination suprasensible, des c< idées innées », une « loi morale » et autres conceptions abstraites que seule une réflexion soutenue peut doimer, il invente, il s'illusionne, et personne n'admettra ses prétendues découvertes. Et cela s'est produit pour les spîritualistes éclectiques. Ce que ces psychologues ont attribué à l'introspection, croyant la grandir, a éveillé la méfiance contre cette méthode, et finalement l'a déconsidérée injustement. Leur philosophie, faite de traditions et de convenances, a dicté d'avance à l'observation interne les réponses qu'on exigeait d'elle. Le but moral et politique de cette philosophie en détermina le contenu; elle inexpliqué par le public auquel elle s'adressait et par Tétat social qui lui a donné naissance : le spiritualisme éclectique, par son opportunisme, son manque de fermeté et de largeur, ses essais de conciliation, son respect des formules, ses demi-mesures, fut bien la philosophie Je Tesprit bourgeois. Dogmatisme conventionnel et hésitant, traditions et convenances, tels sont ses caractères. Une interprétation littérale des mythes platoniciens,
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la thèse cartésienne des idées innées, les vérités de sens commun de Thomas Reid et de Dugald Stewart, la loi morale de Kant, les thèses d'un théisme vague et d'un substantialisme simpliste furent ses origines. Lâméthode n'avait d'autre but que de justifier ces traditions*
C'est ainsi que l'observation interne fut déconsidiîrée pour des raisons extrinsèques à son emploi légitime. On ne se figure plus, aujourd'hui que le spiritualisme dalec-^ tique a disparu entièrement et qu'on relit à peine les œuvres des V. Cousin, Ad. Franck, Saisset et autres représentants jadis fêtés de cette école officielle, la vivacité des critiques auxquelles elle donna lieu. Dans une pagede ses Essais (1), Wundt, reprenant certains arguments de Comte (2), et en ajoutant de nouveaux, n'hésitait pas k ridiculiser les partisans aveugles de l'introspection, les comparant au baron de Crac qui essaie de se tirer d'un marais par son propre toupet. On a dit depuis avec beaucoup de justesse que si l'on tentait de vider la conscience de son contenu, dans l'espoir d'apercevoir, tout au fond, l'âme eu train de penser, on n'apercevait en réalité que les plus obscures des sensations internes. Aussi, en dehors de l'œuvre des spiritualistes éclectiques, tel n'est pas le but de l'introspection. Elle ne vide pas la conscience de son contenu, mais étudie au contraire celui-ci et tâche d'y mettre de l'ordre. C'est ainsi que les psychologues ont de tout temps procédé.
En résumé, la méthode introspective considère les représentations dans leur rapport avec le sujet conscient, les décrit et les classe ; elle systématise ainsi leurs caractères essentiels et leurs particularités accidentelles et passe,
(1) Die Aufgabeder experimentellen Psychologie; Essays^ p. 127 et suiv, Leipzig, 1885.
(2) Cours de philosophie positive, 1'* leçon.
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-de là, à la définition des courants principaux de la conscience.