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La synthèse mentale

Ce n’est pas en vertu de propriétés spécifiques que certains groupes de cellules du système nerveux central ont un rôle moteur, que d’autres sont réceptives, ou, suivant la terminologie courante, sensibles, que d’autres enfin servent à l’association ; c’est exclusivement par leurs connexions, et ces connexions résultent des différenciations qui se sont fixées dans le cours de l’évolution des êtres vivants. Une cellule n’est donc en soi ni sensible, ni motrice. On peut même, expérimentalement, renverser les rôles, en plaçant les cellules dans des connexions nouvelles; c’est ce que démontrent les expériences de Paul Sert (1), de Kühne (2) et d’autres physiologistes. Le sens de la conduction dans les nerfs et le rôle des cellules dépendent de leurs relations dans l’ensemble du système

(1) La greffe animale. Paris, 18G3.

(2) Zeitschrift für Biologie, 1885.

Dwelsiiauvers. ,

LA SYNTHÈSE AIENTALE.

nerveux; ces relations à leur tour s’expliquent, quand on considère l’évolution du système nerveux; si l’on avait les éléments nécessaires, on pourrait suivre, dans la série des vertébrés, les différenciations qui ont abouti à l’organisation du système nerveux de l’homme; l’on a tenté déjà d’en déterminer plusieurs moments.

En second lieu, toute transmission dans le système nerveux de l’homme, môme la plus simple, exige la mise en jeu de deux éléments au moins : c’est le cas d’un réflexe strictement localisé. Ce cas est moins fréquent que celui des réflexes étendus et des transmissions intéressant plusieurs centres superposés ; plus un acte est complexe, plus est grand le nombre des éléments nerveux qui y prennent part. S’il s’agit de mouvements accompagnés de conscience, comme dans l’attention, l’écorce cérébrale manifeste une grande activité et le nombre des neurones qui sont intéressés à l’action est considérable : neurone sensible périphérique, neurone récepteur des centres sousjacents, par l’intermédiaire desquels sa produit la transmission aux centres de projection de l’écorce cérébrale, entrée en jeu des neurones des centres d’association marginaux et terminaux de Flechsig; de là, transmission du mouvement aux neurones moteurs de l’écorce et, par eux, aux neurones moteurs des centres sous-jacents; le moindre éveil de l’attention provoque l’entrée en action ' de ces différents groupes.

Le rôle des éléments dans ces mouvements toujours complexes dépend, disions-nous, de leurs connexions, et celles-ci s’expliquent à leur tour par les rapports entre . les êtres vivants elle milieu, l’adaptation, la différenciation | successive des fonctions dans les séries qui se rattachent à un môme type d’organisation, la fixation et la transmission héréditaire des dispositions acquises ; il faut y

ajouter l’acquisition, parles individus, de nouvelles voies d’association. Les faits existent; peu importe que les théories rencontrent de nombreuses difficultés et soient discutées.

Si l’on parvient artificiellement à modifier les relations entre certains éléments nerveux, comme dans les expériences de greffe, leur fonction se modifie. C’est ce qui arrive encore lorsque des centres nerveux dont l’activité est suspendue ou supprimée viennent à être suppléés par d’autres centres nerveux : les derniers remplissent alors une fonction vicariante. Il est bon d’ajouter que cette fonction semble moins étendue chez les vertébrés supérieurs que chez les autres. Plus on avance vers l’homme dans la série des vertébrés, moins les centres inférieurs ont d’indépendance et plus limitée est l’étendue de leurs fonctions vicariantes; il est encore difficile aujourd’hui

de déterminer l’étendue de ces fonctions danfe l’écorce cérébrale. En tout cas il arrive que, jusqu’à un certain point, les centres sous-jacents, chez les vertébrés supérieurs, suppléent au rôle de l’écorce cérébrale. Chez le célèbre « chien décérébré » de Goltz (1), nous en trouvons un exemple. Bornons-nous aux faits dont l’interprétation est précise et ne permet pas de discussion. Évidemment les différences sont considérables entre le chien sans cerveau et le chien normal, au point de vue de l’intelligence. Ce ne sont pas les centres sous-jacents qui y suppléeront ; certaines fonctions pourtant avaient passé du 'cerveau à ceux-ci : après un mois, le chien avait appris de nouveau à boire seul et, plus tard, à accepter la nourriture qu’il

(I) Der Hund ohne Grosshirn, Pflügers Archiv, XLI. Voir aussi leobservahons de Edixoku, Verh. des Congr. fur inncreMedizin.XIl ma di Munk, Verh. der physiol. GeseJlschaft zu Berlin 1893-4 de Riche,. Bief, de physiol. II, p. m etsuiv. '

mangeait de bon gré; enfin, après un an, il pouvait conserver l’équilibre beaucoup mieux que ne le fait, quelques jours après l’opération, un chien auquel on n’enlève que la zone motrice. Un certain temps et un certain exercice ont donc pour effet de permettre une suppléance assez ‘étendue.

Le même ordre de fonctions sans doute explique l’expé- Tience suivante : après lésion bilatérale des lobes frontaux chez un chat, l’animal ne parvient plus à s’échapper d’une •caisse où on l’a enfermé, comme il le faisait avant l’opération; mais après quelque temps les combinaisons se reforment, le chat trouve de nouveau le moyen de se sauver; sous la pression de la nécessité, il y a suppléance aux cellules enlevées, grâce à l’intervention d’autres cellules qui les remplacent. Si on soumet l’animal à une nouvelle lésion, les mêmes faits de suppléance se reproduisent : d’autres parties du cerveau suppléent à celles qui ont été mises hors de service et une nouvelle habitude se forme pour leur fonctionnement (1). L’hypothèse admise par Borst (2), la régénération de fibres nerveuses dans le cerveau par la formation de prolongements qui naissent des fragments des nerfs sectionnés, ne peut que très partiellement expliquer ce genre de faits ; il ne peut être question de régénérescence dans le cas où les fonctions de centres nerveux atrophiés ou extirpés trouvent une suppléance dans d’autres centres sous-jacents. Parfois aussi, les fonctions vicariantes semblent avoir un rôle très étendu; Luciani admet, pour le cervelet, que l’ablation du vermis peut être compensée par les hémisphères cérébelleux. Ainsi l’on en revient des généralisations et des dogmes auxquels certaines expériences avaient

(1) Shepheiu) Ivouy Fhanz. Amer. Journal of physiology, 1903, VIII.

(2) Zieglers Beitr. zur palliol. Analomic, Band 36. p. 87 et suiv.

ACTIVITÉ CÉllÉBRALE ET ACTIVITÉ MENTALE. 5^

conduit les physiologistes. Des doctrines qui paraissaient immuables, comme la systématisation des aphasies, semblent elles-mêmes remises en cause (1) et la théorie classique de Bell et Magendie, suivant laquelle les racines antérieures des nerfs de la moelle seraient exclusivement motrices et les racines postérieures, sensibles, est quelque peu entamée ; on a découvert récemment que si, en fait, l’innervation centrifuge emploie les racines antérieures pour transmettre le mouvement du centre à la périphérie, elle passe en partie par les racines postérieures : ces dernières auraient dans ce cas, comme rôle spécial, le maintien du tonus musculaire, de l’activité contractile des muscles (2).

On voit donc que, hormis dans le cas de réflexes localisés, toute action, dans le système nerveux, entraîne la participation de nombreux éléments; on constate ensuite que les fonctions de ces éléments dépendent non pas de la nature propre des cellules, mais de leurs connexions ; ces connexions sont le résultat de facteurs multiples et ne se sont fixées que par la répétition et l’exercice. S’il est possible de modifier expérimentalement les connexions, on sait que les cellules s’adaptent à des fonctions nouvelles.

De plus, dans l’espace de la vie individuelle, l’exercice et l'habitude peuvent organiser constamment des fonctionnements nouveaux. « Ce n’est pas seulement pendant la vie embryonnaire, écrit Edinger (3), qu’il y a en nous de très nombreuses voies nerveuses qui ne sont pas encore formées, spécialement dans le cerveau. Dans l’écorce cérébrale se forment toujours jusqu’au delà du

(1) PiEiiHE .Makie, Semaine médicale, 23 mai 1906.

(2) A. von Thzecieski, su?’ Lehre von den Sehnenreflexen, etc. Archiv. für Physiol. 1905, p. 306 et suiv.

(3) Vorlesungen über den Bau der nervôsen Zenlralorgane, Band I, p. 32 de la T édition. Leipzig, Vogel, 1904.

milieu de la vie, de nouvelles voies. Le processus évolutif de la gaine de myéline fait supposer avec une très grande vraisemblance que nous nous créons nous-inèrnes de nouvelles voies par l'exercice. Peul-êlre toute notre éducation repose-t-elle sur ce fait que, par l'exercice, nous rendons de nouvelles voies capables de travail. »

On connaît les difficultés qui surgissent au début de tout apprentissage, quand il s’agit de raccorder des représentations entre elles ou avec des mouvements : c’est l'exemple de l’enfant qui apprend à marcher, du jeune apprenti qui essaie d’ajuster des pièces, du pianiste qui fait effort pour coordonner la mémoire des sons, la vue de la notation écrite et les mouvements des doigts. Au début, les connexions s’établissent lentement ; peu à peu, par l’exercice, elles se fixent ; il se forme dans différents centres nerveux un ensemble de mouvements coordonnés en un seul acte, une action sijnergique, soutenue par des voies d’association nouvellement ouvertes.

Il résulte de cet ensemble de faits que chaque acte exige la mise enjeu de nombreux éléments ; qu’il existe des localisations qui se sont fixées par l’exercice et par l’habitude ; que tout effort continu a pour effet un progrès de l’être vivant et une organisation meilleure de ses mouvements ; que les localisations ne dépendent ni des propriétés de la matière ni de la consLitution des cellules, mais d’un ensemble de rapports entre les diverses cellules, rapports qui ont été provoqués par les relations de l’ôtre vivant et du milieu ; enfin, que ce qui est localisé, ce ne sont jamais des fonctions intellectuelles ni un sensorium où se formeraient des images et des idées, mais exclusivement V aboutissement de mouvements afférents, le point de départ dé mouvements efférents et les intermédiaires entre ces mouvements.

activité cérébrale et activité mentale.

Les lois générales de la mécanique nerveuse ont été formulées par ^Vundt avec une admirable précision il y a plusieurs années déjà et se retrouvent dans toutes les éditions de sa Psychologie physiologique. Il est regrettable qu’on n’ait pas reproduit plus souvent cette page excellente du professeur de Leipzig. Elle permet d éviter les malentendus et résume parfaitement les actions qui se passent dans le système nerveux. Commeles recherches récentes ne font que confirmer les Auies qu’elle exprime, nous croyons bien faire en en donnant ici une traduction exacte (1) :

1 . « Principe de liaison des éléments nerveux : Chaque élément nerveux est lié à d’autres éléments nerveux, et c’est seulement dans cette action commune qu’il devient capable d’accomplir des fonctions physiologiques. En particulier toutes les fonctions centrales accessibles à notre observation sont des processus de nature complexe, liés à de nombreux éléments centraux et généralement meme à l’action commune de centres d’ordre différent. »

2. « Principe de h indifférence de la fonction : Aucun élément ne remplit par lui-même de rôle spécifique, mais son genre de fonctions dépend de ses connexions et de ses rapports. «

3. « Principe de la fonction vicariante : Les éléments dont le fonctionnement est entravé ou supprimé peuvent être remplacés par d’autres éléments, du moment que ceux-ci se trouvent dans les connexions appropriées à ce fonctionnement. »

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