Principe de la fonction localisée : A chaque fonc
(1) M UNDT, Pkysiol. Psychologie, vol. I de la quatrième édition allemande, n- partie, chap. V, n“ 7, p. 23îi. Ces lois se retrouvent dans ta .0* édition, vol. I, p. 327 et suiv. ; nous avons préféré le texte de la 4* édition, à cause de sa brièveté et de sa netteté. La 5- édition d’autre part est plus riche en développements.
tion déterminée correspond, dans des conditions données ' de conduction, une région déterminée dans l’organe central, ou, s’il s’agit d’une fonction complexe, un certain ensemble de régions dont cette fonction dépend ; en d’autres termes, les éléments nerveux de ces régions sont dans les connexions voulues pour l’accomplissement de la fonction. »
O. <{ Principe de V exercice : Chaque élément est d’autant mieux approprié à une fonction déterminée qu’il a accompli plus souvent cette fonction par suite de conditions extérieures qui l’y forçaient. »
Ainsi donc, ce qui, pour la conscience, paraît simple et unifié, par exemple l’objet de perception sensible, le souvenir d’une chose vue, l’idée que nous conservons d’un sentiment ou d’une action, s’accompagne, dans le système nerveux, de l’activité de nombreux élé- ; ments situés en des endroits différents du cerveau et des ^ autres centres, et exige une transmission, dans l’espace et dans le temps, entre ces centres. L’action nerveuse consiste en un mouvement se transmettant de point en ^ point ; les moments de ce mouvement sont naturellement A extérieurs les uns aux autres, dans l’espace et dans le temps ; ’:j le fait conscient, par contre, forme un tout unifié, et si l’acte qui le produit a des rapports, soit comme perception sensible, soit comme action, avec le monde extérieur, il n’en est pas moins vrai qu’en tant que fait conscient, il J n’est pas spatial ni composé de parties ; il forme un tout æ indivisible, une représentation ayant d’une part sa nuance ^ propre, sa qualité irréductible et d’autre part des caractères logiques. j
Le travail interne du système nerveux se fait à l’insu M de la conscience; celle-ci ne sent pas quel groupe de J
cellules travaille et elle n’a aucune notion de la durée exigée pour la transmission d’un centre nerveux à l’autre. C’est que le travail des cellules nerveuses ne produit pas de représentations ; tandis que la représentation est le fait d’un acte particulier que nous étudierons, le système nerveux est tout entier orienté vers l’adaptation, par des mouvements, à l’excitation extérieure. C’est ce qui explique aussi l’illusion des amputés qui reportent toujours leurs sensations tactiles à l’extrémité sectionnée des nerfs. Ainsi nous replaçons l’image |de l’objet à l’extérieur, où l’objet se trouve véritablement; nous ne la percevons pas dans le cerveau.
Quant au temps de la transmission, c’est encore un facteur nerveux qui n’a pas de corrélatif dans la conscience. Cependant, il est très appréciable. Or, nous croyons que le moment de notre perception coïncide avec le monient du contact de l’objet et de nos sens. Plus exactement, le moment où nous percevons un objet nous paraît coïncider, dans la conscience, avec le moment où notre attention est appelée à se diriger vers cet objet; nous n’avons pas conscience du temps de l’adaptation. Adaptation motrice et sensation ne forment, pour la conscience, qu’un seul acte. Or, l’adaptation comprend la transmission de l’excitation aux centres nerveux, de nombreuses associations dans ceux-ci, le changement d’orientation de l’attention. Les expériences de laboratoire ont permis d’isoler les éléments de la transmission nerveuse. Si l’on prépare l’attention, la transmission centripète et l’acte en quelque sorte réflexe d’inscription (ou mieux l’acte mécanisé par l’exercice) prennent, selon les sujets, le genre d’excitation et la manière d’adapter l’attention, environ de 1 à 3 dixièmes de seconde (1). Dans les expé-
(1) WmoT.Physiol. Psychologie, 5* Ed. III, p. 414 et suiv. Voir aussi
riences où le sujet réagit sans adaptation convenue de l’attention, le temps de réaction est un peu plus considérable, mais assez régulier dans une série de réactions (1).
Si l’on mesure le. temps d’association qui entre en ligne de compte, d’une manière constante, dans le travail cérébral accompagnant l’idéation, on arrive à des chiffres beaucoup plus élevés ; le travail nerveux qui accompagne la reconnaissance d’un objet exige une fraction de seconde qui, même dans des cas très simples, atteint 1 dixième à 1 1/2 dixième. La moindre association monte à 4 dixièmes de seconde pour s’élever souvent à plus d’une seconde. Or, ce n’est pas seulement dans les expériences ou dans les raisonnements compliqués que s’accomplit le travail d’association; la perception sensible elle-même n’en est pas exempte.
Nous n’avons pourtant, quand nous percevons un objet, aucune notion du temps d’adaptation ; l’adaptation et les associations qu’elle exige souvent semblent former un seul tout avec la perception sensible, comme si l’attention coïncidait dans le temps avec son objet. Or, le temps écoulé entre l’excitation qui provoque le processus de la perception sensible et le résultat de ce processus, la « présentation » d’objet, serait parfaitement appréciable s’il entrait en ligne de compte dans la conscience de l’acte perceptif. 11 en existe de nombreux exemples, entre autres celui du musicien et de sa délicatesse d’appréciation dans les mouvements, et celui de l’affinement du sens du temps chez les sujets exercés des laboratoires de psychologie. Nous trouvons là une nouvelle différence entre le fait de conscience et le fait céré-
mes Nouvelles recherches de psychologie expérimentale, Revue de l’Universit6 de Bruxelles, tome IV, décembre 1898.
(1) Voir mes expériences dans Vhilosophische Studien, VI, 2.
activité cérébrale et activité mentale.
bral : le fait de conscience comprend des aspects que le fait cérébral ne comporte pas, et réciproquement, le temps et l’espace mesurables de ce dernier n’existent pas dans le fait conscient.
Poussons notre analyse plus loin et examinons ce qui se produit dans le système nerveux quand nous accomplissons un acte de perception. On a eu recours souvent, pour expliquer comment nous percevons les objets, à l’hypothèse d’images qui se formeraient dans le cerveau et seraient la reproduction plus ou moins exacte des objets extérieurs. C’est l’importance du sens de la vue qui a donné naissance à cette hypothèse. On a supposé un seiisoriiim commune, un carrefour où se formeraient, dans le cerveau, les images des objets. Or, c’est là une théorie qui est en désaccord complet avec les faits de la mécanique nerveuse, ainsi que nous allons l’expliquer (1).
Nous prendrons deux exemples concrets : que se produit-il dans le système nerveux quand nous percevons un bruit, puis quand nous percevons une impression lumineuse? D’abord la perception sensible d’un bruit extérieur. Ce mouvement se transmet dans l’air jusqu’à l’oreille et joue le rôle d’excitation pour l’appareil réceptif de l’ouïe. Le mouvement ainsi reçu, est transformé selon l’énergie spécifique des nerfs et transmis par le nerf acoustique jusqu’aux tubercules quadrijumeaux postérieurs, d’où il provoque des réflexes, parmi lesquels les mouvements d’accommodation du tympan (2). En même temps qu’il provoque ces mouvements réflexes, il se
(1) Il est incroyable que même d’éminents anatomistes, comme Ramon Y Cajal, opèrent encore sur des notions tout à fait inexactes, comme la notion d’image cérébrale. Je fais allusion à l’édition allemande de ses Sludien über die lUrnrinde des Menschen. Cela montre la nécessité d’une critique sérieuse des problèmes de psychologie physiologique.
(2) Baiu), Journal de physiol. et de pathol. générales, Vil, 2.
propage jusqu’à la sphère acoustique corticale, dans la première circonvolution temporale où, loin de s’arrêter, il se transmet aux sphères d’association marginales et terminales (1) ; l’action de ces sphères est de donner lieu, par neurones interposés, à des mouvements d’adaptation plus généralisés et plus variés que les réflexes; l’ensemble de ces mouvements, qui peuvent être spontanés ou volontaires, forme la base de l’attention (2). Le corrélatif conscient de ces transmissions complexes, c’est une représentation ayant un caractère d’unité, ne se composant pas de parties, mais saisie comme une par la conscience. Sans doute cette représentation se résoudra-t-elle à l’analyse. Elle ne se résoudra cependant pas en éléments, comme un composé chimique, ni en choses ou en images, mais en rapports n’ayant aucun caractère spatial.
Pour le moment, restons-en à la question qui nous occupe. \J unité dans la représentation de l’objet considéré comme cause du son entendu ne provient pas des multiples mouvements qui se produisent dans l’organisme pour mettre celui-ci en rapport avec l’excitation; car ces mouvements organiques sont mutuellement extérieurs l’un à l’autre dans le temps et dans l’espace; leur ensemble, aussi bien coordonné qu’il soit, n’est jamais que mouvement dans l’espace et combinaison de mouvements élémentaires. Il faudra chercher la raison de l’unité de la perception sensible dans la perception elle-même, c cst-adire, comme nous l’avons fait entendre déjà, dans un acte que nous appellerons, quitte à nous expliquer ensuite, l’acte de l’esprit.
(1) Fleciisio, Verh. (1er Kônigl. saechs. Gesellschaft der Wissenschaftea Math.-phys. Klasse. Band LVI, II, 1904.
(2) RinoT, Psychologie de l’attention, Paris, F. Alcan.
activité cérébrale et activité mentale.
Nous tenons auparavant à prendre un autre exemple que de re'centes recherches expérimentales rendront plus net encore. Que se produit-il, physiologiquement, lorsque nous avons conscience d’une sensation visuelle? Alors que pour notre conscience, la perception semble résulter d’un acte unitaire et se concentrer en un objet de représentation, un grand nombre de processus se sont succédé dans le système nerveux : c’est tout d’abord une excitation lumineuse qui provoque, par voie réflexe, l’adaptation du cristallin et les mouvements des muscles du globe oculaire nécessaires pour amener la coïncidence de l’objet avec le point de la vision exacte; ces mouvements, qui se produisent fréquemment par voie réflexe, peuvent être aussi volontaires. En même temps qu’elle s’est propagée aux tubercules quadrijumeaux antérieurs et à la couche optique et qu’elle a provoqué les réflexes mentionnés, l’excitation se transmet au centre cortical visuel situé dans la partie occipitale du cerveau. Foulque l’attention s’établisse et que la représentation d’objet se produise, il faut que les mouvements d’accommodation continuent à s’accomplir et, par conséquent, que les mouvements qui pourraient contrarier l’accommodation soient inhibés ; d’où la nécessité de l’emploi des centres d’association qui unissent la sphère visuellé corticale à la sphère corticale de la motilité générale. La preuve expérimentale d’une action coordonnée de ces difTérentes sphères, nous la trouvons dans ce fait que des troubles deda vision ont été observés chez un chien auquel on avait enlevé la circonvolution sigmoïde (1). Ainsi l’ablation des centres qui commandent ' aux mouvements
(!) \o>- Bechteiiew. Bas coHicale Sehfeld und seine Deziehungen zuden Aufjenmuskeln. Archiv für Anat. und Pliysiol., physiol. Abteil. 1903, 1-2, p. 53 et suiv.
des yeux a un contre-coup sur la perception de Tobjet: une preuve de plus que d’abord il ne se forme pas d’image visuelle dans le cerveau et que toute perception sensible exige l’activité de plusieurs groupes de centres ; qu’ensuite la motilité est aussi indispensable à la perception sensible qu’elle l’est soit aux i-étlexes, soit à l’attention. Nous constatons ainsi combien était juste l’idée émise par Maine de Biran : « Si l’individu ne voulait pas ou n’était pas déterminé à commencer à se mouvoir, il ne connaîtrait rien ; si rien ne lui résistait, il ne connaîtrait rien non plus, il ne soupçonnerait aucune existence, il n’aurait pas même d’idée de la sienne propre (1). » Dans toute perception d’objet se produit une association entre les éléments réceptifs et les éléments moteurs. Cette association répète, d’une manière plus complexe, le schéma du mouvement réflexe, et toute excitation extérieure détermine le système nerveux au mouvement. L’aboutissement de l’excitation ne provoque donc pas, dans le cerveau, une image, mais des mouvements. La perception sensible n’est possible que par eux ; elle consiste non pas à éprouver, d’une manière passive, le contact du monde extérieur, mais à explorer celui-ci. Si Condillac avait raison de critiquer la théorie des idées innées, son hypothèse de la statue (2) était fausse au point de vue psycho-physiologique : car la première excitation venue du dehors ne se transformerait pas dans la statue en une image d’objet, en une représentation, mais en un mouvement (3) ; la représentation ne se forme
(1) Influence de VhabiLude sur la faculté de penser. Œuvres philosophiques publiées par V. Cousin, I, p. 27. Paris, Ladrange, 1841.
(2) Condillac, Traité des sensations, P' partie.
(3) PiEHHE J anet, /I u/oOTaiisme psyc/io/o(7i7we (Paris, F. Alcan), p. 5o : « Que, dans une conscience vide, survienne une sensation quelconque, produite par un procédé quelconque, et aussitôt il y aura un mouvement.
que par rcxploration de l’objet, et celle-ci exige le mouvement.
On a dit que toutes les sensations n'étaient qu’un toucher transformé. Le toucher est une exploration dans laquelle les mouvements ont un rôle prépondérant: l’observation la plus simple suffit à le montrer. Mais les autres sens sont en quelque sorte des touchers plus subtils, adaptés aux mouvements qui mettent en rapport certains corps et notre propre corps, sans qu’il y ait contact direct et immédiat. Le contact se produit grâce aux mouvements du milieu physique dans lequel ils se trouvent comme nous. Ainsi s’expliquent les sensations de son, de lumière, de couleur. Ici encore, le mouvement est nécessaire : car sans tension du tympan, sans adaptation du cristallin, sans mouvements du globe oculaire, la représentation d’objet ne se formerait pas.
L’acte de perception synthétise donc en une représentation d’objet, fait conscient original, non seulement les impressions produites par les corps extérieurs dans les organes des sens, — impressions qui ne peuvent être ressenties que par l’adaptation due aux mouvements, — mais encore des impressions qui proviennent de ces mouvements mêmes. Nous n’avons pas conscience, en règle générale, de ces dernières, que seule l’expérimentation dégage du tout dont elles font partie. Les expériences sur le sens musculaire permettent de rendre compte du rôle joué par la notation du mouvement, qui en elle-même est inconsciente. Un exemple très simple nous suffira : quand nous soulevons un objet que nous connaissons bien, notre effort s’adapte tout naturellement au pouls de l’objet, en vertu d’une appréciation fixée par
Telle estlaloique manifestent, croyons-nous, les phénomènes les plus simples de la catalepsie. « ^
l’habitude; il y a en nous une adaptation devenue inconsciente par l’exercice; de la représentation de l’objet familier font partie les sensations éprouvées dans les efforts musculaires tentés par nous auparavant pour soulever cet objet. Elles sont devenues graduellement inconscientes et l’objet seul paraît occuper toute notre représentation. Vous voyez surgir de la conscience le souvenir ordinairement inconscient de l’effort à accomplir, si, par quelque illusion, l’objet vous paraît plus ou moins lourd qu’il ne l’est. Supposez qu’au lieu d’une masse de métal pesant cinq kilos, je vous présente un poids en carton, si bien imité que vous vous laissiez tromper, et que je vous prie de le soulever. Votre effort sera, inconsciemment, le même que pour un vrai poids de cinq kilos, et vous en aurez la preuve: vous ferez un mouvement trop vif et disproportionné au poids illusoire que je vous aurai présenté.
Qu’est-ce que cela prouve? Que, dans votre représentation du poids de métal se trouve, inséparable d’elle, un souvenir inconscient des mouvements qu’il vous a fallu accomplir pour l’explorer, l’apprécier et le connaître, ou plus exactement, une notation inconsciente de la force à dépenser, de la position des membres dans l’effort ou de la flexion à produire. Ce qui est vrai pour les muscles du bras l’est aussi pour les autres groupes de muscles : quand un trait de lumière frappe la rétine à un endroit du champ visuel (Blickfeld des physiologistes allemands) qui n’est pas le point (Blickpunkt) de la vision exacte, nous faisons décrire au globe oculaire, inconsciemment, l’angle exact qu’il faut pour mettre l’objet lumineux au point. A la sensibilité d’un endroit quelconque de la rétine est donc associé de manière indissoluble le souvenir des sensations qui ont accompagné les efforts tentés dans la prime
enfance pour passer d’une perception lumineuse confuse à une perception claire. Reprenant un terme que Lotze avait mis en honneur, nous appellerons signes locaux ces notations qui doublent en quelque sorte les sensations externes et forment avec celles-ci la synthèse que l’acte de perception fixe en la représentation d’objet (1).
Nous avons montré que les signes locaux, tout en faisant partie delà représentation d’objet, passent inaperçus et qu’il faut recourir à la méthode expérimentale pour les retrouver. Nous dirons plus : dans toute représentation d’objet, les sensations simples, c’est-à-dire l’effet du contact des sens avec l’excitation extérieure, passent inaperçues aussi et sont intégrées dans la représentation totale. Etant donné le nombre considérable d’éléments sensibles que contient chacun des organes des sens, nous n’avons pas conscience du contact de ces éléments avec l’agent extérieur auquel ils sont adaptes 5 nous synthétisons toujours les effets de plusieurs contacts; c’est ce que Leibniz avait déjà établi dans sa célèbre théorie des petites perceptions (2). Les sensations et les signes locaux entrent dans la synthèse qu’est la représentation d’objet. Les sensations provenant du contact avec l’excitation extérieure, ou sensations externes, et les sensations provenant des mouvements qui accompagnent et rendent possible toute perception sensible sont, comme on le sait, ressenties non pas dans le cerveau, mais là même où en est la cause. Nous avons rappelé l’illusion des amputés, qui éprouvent des sensations tactiles, comme si l’opération n’avait rien supprimé, parce que c’est une particularité de nos sensations que nous les localisions toujours à l’endroit où elles
(2) Voir notre Chap. IV §2.
Dwelsiiauvers.
se produisent. De itiôme les sensations visuelles et auditives d’objets qui ne sont pas en contact direct avec nous, sont replacées aune certaine distance que nous apprécions sans doute grâce à l’adaptation et aux signes locaux qui s’y rattachent.
Ces considérations nous conduisent à exclure la notion d’image cérébrale, mais leurs conséquences s étendront au delà. Les physiologistes, en imaginant une « image cérébrale », recourent à une hypothèse dont la difficulté réside en ceci : le dédoublement de l’objet de perception. L’on a, d’une part, la chose extérieure à celui qui perçoit ; ensuite une image de cette chose dans le cerveau de celui qui perçoit. On substantialise ainsi l’acte de perception ; on substitue à l’activité du, sujet une image passive, substantialisée, comme l’objet auquel on la rapporte. En fin de compte, le sujet, au lieu de percevoir les choses extérieures en les explorant, en s’y adaptant, se contente d enregistrer une image de ces choses. Cette image correspond-
elle au modèle? Le physiologiste doit avouer que non ; car en s’introduisant en nous, l’excitation a subi les transformations que lui imposent nos sens. De plus, ces sens ne donnent pas tous, comme l’œil, une image ; si bien que l’image des objets en nous serait altérée singulièrement par les organes et les centres qui la formeraient. Quelle ressource nous resterait-il dès lors pour connaître le monde extérieur et rectilier les images sensibles ? Ce ne pourrait être de percevoir mieux ; cela ne nous aiderait guère si l’image sensible est nécessairement altérée par les organes. Alors il ne resterait que la substitution du raisonnement à l’image, du calcul à la perception primesautière : c’est ce que fait la science. Mais le raisonnement et le calcul, d’où viennent-ils ? Si les abstractions qu ils comportent ne sont que les résidus, dans la mémoire, des
activité cérébrale et activité mentale. 19
éléments les moins colorés des images, commént notre raisonnement serait-il plus proche du réel que les images? Et pourquoi serait-il moins faussé que celles-ci? Et si la raison est autre chose que la perception sensible, si elle provient d’une autre source, voici le dualisme établi dans la vie consciente : il faut alors admettre que le monde sensible n’est qu’illusion et que seul le monde des idées est réel. Mais alors, celui-ci n’a rien avoir avec le corps, qui n’est plus qu’un encombremént pour le principe de ces idées, c’est-à-dire pour l’àme. Ainsi les physiologistes, s’ils continuent à soutenir que notre cerveau perçoit des images, poussent les gens réfléchis au spiritualisme le plus dogmatique et à un double substantialisme, celui de l’image sensible et celui de l’âme.
Les mêmes difficultés poursuivent les philosophes qui admettent le dédoublement logique de la chose et de la représentation. Si l’on suppose que la représentation que j’ai des choses extérieures est exclusivement subjective, la chose échappe à mes sens ; elle ne pourra, ici encore, être comprise que par une faculté purement intellectuelle. On arrive dans ce cas à deux dédoublements : le monde extérieur se scinde en chose en soi et apparence ou phénomène ; la pensée que nous en avons se divise en faculté sensible et faculté rationnelle : la première est l’expression d’un genre d’ordre imposé par la sensibilité et par l’entendement au monde des phénomènes; la seconde n’opère que sur des noumènes. Ces solutions se sont maintenues dans la philosophie par un appareil d’arguments excessivement complexe.
En réalité, toutes ces impossibilités s’évanouissent dès qu’on admet que la perception sensible relève d'unacife de l esprit., c est-à-dire dune action de l’être conscient pour s’adapter aux choses extérieures, les serrer de plus près,
les utiliser à son profit, et non d’une disposition passive ou d’une faculté supranaturelle. Cet acte de l’esprit fixe chez tous les êtres doués de conscience, des « mécanismes montés », selon, l’expression de Bergson; ces mécanismes sont le résultat d’une série d’efforts tentés pour mieux capter les impressions venues du dehors. La sensation exige leur entrée en jeu. L’acte de l’esprit se projette en quelque sorte vers la périphérie; il prend corps; ainsi se produit le contact avec les choses et avec les mouvements que le milieu dans lequel nous vivons transporte des choses à nous. La représentation participe d’une part de l’acte de l’esprit, d’autre part du contact avec son objet. Elle unit l’un et l’autre. Elle est à la foisobjet et unité : objet, comme synthèse des impressions innombrables que le monde extérieur peut exercer sur nos sens; unité, en tant que le propre de l’acte de l’esprit est d’exclure beaucoup d’impressions possibles, d’en retenir certaines et d’être le principe de leur synthèse.