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IL — LA QUALITÉ

L’on dit couramment que les progrès des sciences exactes sont liés à la transformation de la qualité, qui

s'attache aux objets de perception sensible, en quantités Cela veut dire que pour devenir objet de science, l’objet de la sensation doit être dépouillé des caractères qu’il revêt pour le sujet qui le perçoit. On doit substituer, à ce qui le rattache à la sensation, un ensemble de propriétés objectives, conçues par la raison. Les objets de perception sensible ne conviennent pas à la science; il leur manque l’homogénéité qui seule permettrait de les rapporter à une mesure. Pour comparer les choses, il faut faire abstraction de leur valeur particulière, et n’envisager que l’homogène en elles. Pour les mesurer, il est nécessaire de les dépouiller de leurs qualités ou de traduire celles-ci en termes quantitatifs. Le passage de la qualité à la quantité implique un travail d’abstraction et d’élucidation ; la sensation n’est pas claire en ce sens qu’elle exprime un rapport complexe auquel le sujet participe avec ses sentiments et son action et dans lequel il éprouve l’action des objets, comme si elle émanait de sujets doués aussi d’une vie intérieure complexe. C’est en quoi chaque acte de perception sensible est unique; par la qualité, toutes les sensations diffèrent ; chacune d’elles a sa valeur propre, irréductible à n’importe quelle commune mesure.

Aux yeux du savant, la sensation manque de clarté. Pour l’élucider, il faut la dépersonnaliser. Elle ne doit être que le point de départ d’un travail de raisonnement; son objet, 'perçu avec ses qualités sensibles, sera transposé dans un système de concepts, afin d’être ramené à • une mesure. Le choix de cette mesure se fixe au cours de l’expérience et se perfectionne chaque fois que de nouveaux phénomènes rendent difficile la mesure, que l’on appliquait antérieurement. Les mathématiques visent à établir un système de mesures auquel on puisse sou-

mettre les choses; avec la mesure les rapports entre les choses se précisent, pense-t-on, et ainsi se formulent les lois scientifiques. Au point de vue du savant, les faits ont acquis des caractères nouveaux ; il ne s’agit plus de leur conserver un aspect vivant ni de les considérer comme l’expression de sujets entourant celui qui les perçoit. Les faits se sont objectivés complètement et né sont plus rapportés à un non-moi qui serait leur sujet, comme je suis le sujet de ma vie consciente; ils sont rapportés à des lois objectives, à des rapports abstraits. Dès lors, ils perdent leur vie propre et leur importance au profit des rapports mathématiques que seront les formules obtenues par la mesure; le fait s’est changé en phénomène et le point de vue de la sensation a cédé devant la conception rationnelle de la loi.

Si l’on envisage le travail de l’esprit qui passe de la sensation primesautière à la représentation corrigée parla réflexion scientifique, on verra cependant que, dans son contenu psychologique, ce travail n’élimine jamais la qualité complètement, même dans les concepts les plus abstraits; ces concepts eux-mêmes ne sont pas posés par une intelligence pure qui ne serait qu’un système de rapports rationnels, mais par un sujet, c’est-à-dire par une personnalité vivante. Aussi impersonnelles que soient science et logique dans leur expression, elles ne sont que par l’effort des hommes et par leur expérience. Le concept ’de ligne comme celui de direction, une équation algébrique aussi bien qu’un axiome, ont nécessairement ceci de qualitatif qu’ils n’expriment pas une unité pure, mais sont la synthèse de notions qualitativement différentes, dans l’acte de l’esprit qui les unit les unes aux autres ; cet acte n’est pas analytique, il est synthétique et intuitif. Il est, avant de se développer discursivement, l’intuition d’un

rapport, inluilion non encore précisée, devinée plutôt que connue. Si je dis que la ligne droite esL la plus courte distance entre deux points, c’est que j’ai d’abord l’intuition de mouvements que j’esquisse en une action imaginaire; je devine que l’un d’eux touchera son but avec plus d’aisance et de force ; au cœur même de l’abstraction, on retrouve un acte vivant, précisément parce que le sujet qui pense et agit ne peut être omis. Quand je passe à la définition, j’extériorise l’acte intuitif, j’en déploie successivement les termes et je remarque que les notions •< chemin », « le plus court » et « les deux points », celui de départ et celui d’arrivée, sont autant de représentations qualitativement différentes : le « chemin » implique un effort de ma part, celui que j’accomplis dans un mouvement en avant; « le plus court » est la traduction d’une attitude, celle de la rapidité qui n’hésite pas ; les « points » sont les limites choisies entre le début et la fin du mouvement. Si je remonte à l’origine des définitions les plus scientifiques, je retrouverai la sensation et la vie de l’esprit; je me suis placé au point de vue|de l’être pensant et je vois que toutes les notions, même les plus abstraites, dont se compose sa science, conservent une certaine valeur qualitative.

Si je prends la science elle-même, objectivement, en envisageant ses concepts non plus en tant qu’idées se rapportant au sujet, mais dans l’ensemble du système ob- ' jectif qu’ils constituent, je dois reconnaître qu’elle n’tu'rive pas à être purement quantitative; il faudrait pour cela qu’elle pût concentrer en une seule loi d’identité tous les rapports possibles entre' les phénomènes qu’elle envisage. Mais nous savons qu’elle est obligée de distinguer parmi ces phénomènes des groupements divers; même si elle parvient, selon la conception rationaliste, à rattacher

toutes les lois aux mêmes principes directeurs, il n’en est pas moins vrai que les rapports que nous soutenons avec des êtres ditrérents nous empêcheraient de nous perdre en une abstraction telle que nous n’aurions plus aucun point d’appui dans le réel. En fin de compte, les spéculations les plus hardies de la science et les rêves les plus osés d’une logique abstraite conservent toujours comme contrôle l’expérience, l’application au réel.

Qu’il soit utile pour la connaissance des phénomènes de les soumettre à la mesure, c’est ce que la vie pratique et l’histoire des sciences démontrent suffisamment. Mais l’élimination du qualitatif en psychologie serait la négation 'de la connaissance de l’esprit. Ici, le qualitatif est irréductible. Sensations, états affectifs, action, expression de la pensée, toutes les manifestations de l’activité mentale chez l’individu sont qualitatives. Les sensations se distinguent par leur valeur qualitative : du bleu au rouge, de l’amer au doux, du froid au chaud, d’un son strident à l’harmonie de l’accord parfait, partout des différences de qualité donnent aux sensations leur valeur et permettent de les disceimer. Ce qui fait la vie des sentiments aussi, c’est leur nuance propre, la manière dont nous les éprouvons, leur valeur particulière ; du sentiment vulgaire de satisfaction à la joie sublime que procure l’œuvre d’art, de l’accomplissement d’un acte juste au bonheur d’une découverte scientifique, toujours des différences de qualité. Les attitudes volontaires, la réaction de chaque individu à chaque appel venu du monde extérieur, la multiplicité des mouvements d’expression et des gestes, l’infinie variété des actions humaines. autant de valeurs qualitatives irréductibles; vouloir transformer ces faits psychologiques concrets en phéno-

mènes se rattachant à un système homogène de catégories, s’efforcer de les soumettre à la mesure, ce serait les annihiler. Et le tour particulier que prend en chacun de nous la pensée est si bien qualitatif, que l’on a pu dire avec raison : le style, c’est l’homme même, c’est ce qui montre le caractère ; chacun a son style, et moins on est automatisé, plus est intérieurement vivant, plus personnel est ce style ; on le ramène d’autant moins à une mesure commune avec d’autres individus, qu’il traduit plus complètement la personnalité de son auteur.

Ces exemples montrent que le qualitatif est irréductible pour le psychologue. Si pourtant on recherche non plus ce qui s^individualise et distingue chacun de nous, mais la rationalité qui nous rapproche tous, la nature logique de l’esprit n'exclura-t-elle pas la qualité? Les idées, avec leur pénétration, ne réalisent-elles pas un système qui tend à l’unité et par conséquent lève et supprime les différences individuelles ? D’abord, celles-ci ne ^ disparaissent jamais, car c’est toujours en un individu; que se manifeste la pensée; l’acte qui synthétise l’individuel | et les lois de la pensée prend en chacune de ses manifes- j tâtions, une valeur propre, chacune de ses synthèses créej du nouveau; avant que d’être discursif, il est intuitif | et créateur, il transforme le contenu de la conscience | individuelle ; ce passage, cette transformation a une | valeur qualitative, chaque fois qu’elle se produit. | Mais le système des idées même, si on le rapporte à un ‘ moi rationnel et que l’on s’attache exclusivement à leurs] rapports logiques, n’apparaît pas privé de toute qualité ; j il n’est pas posé une fois pour toutes, mais se réalise gra-| duellement par la combinaison des idées; or précisément | cette combinaison est une création et une synthèse; psy-; chologiquement elle se produit toujours dans une cons-

ciGnc6 gI nccGssitG l'iiitGrvGntiondG 1 rcIgiIg 1 Gsprit, mais si même on concevait des systèmes harmoniques qui ne seraient pas psychologiques et s’expliqueraient cependant par des combinaisons de rapports analogues à nos idées, ici encore la qualité conserverait ses droits, car toute harmonie implique Funifîcation, dans un système total, de systèmes partiels différant les uns des autres.

Nous devons donc renoncer à faire de la psychologie et des sciences morales un groupe de connaissances dans lequel les méthodes des sciences exactes soient de mise. En le faisant, nous nous tromperions étrangement ; nous annihilerions le concret, la vie intérieure, le mouvement de l’esprit en les décomposant en éléments dont, au préalable, nous aurions exclu mouvement et vie, et en alignant ces éléments dans un milieu homogène, comme on peut le faire du mouvement mesurable dans l’espace. Le mouvement de l’esprit n’est ni spatial ni mesurable. Il ne peut être dépouillé de sa nature qualitative et se dérobe aux catégories qui s’appliquent aux phénomènes.

On a tenté, chez les Platonisants contemporains, de réduire la qualité à une notion générale qu’on a appelée le qualitalif. L’on a raisonné ainsi : le qualitatif, qui explique la propriété qu’a la vie consciente de percevoir une multiplicité indéfinie de qualités sensibles, est un principe qu’on retrouve dans toutes les choses; qualitatif et individuel sont synonymes ; par le qualitatif s'explique la fragmentation de l’être vivant en un nombre indéterminable de réactions variées, et la dispersion de la conscience en une infinité d’impressions. Ces impressions, comme les réactions qui les accompagnent, sont l’indice d’un échange continuel entre le milieu et l’individu ou, si l’on v^eut, entre tous les individus, entre les différentes manifestations du réel en tant qu’individualisé; cet échange continuel

implique un changement continuel, un va-et-vient de mouvements et d’impressions, au milieu duquel les une& parmi ces impressions naissent et d’autres s’évanouissent; c’est un devenir, une oscillation immense dont les ondesapparaissent et disparaissent tour à tour. Par conséquent le qualitatif ou le devenir sont une seule et même notion universelle, qui réunit cequ’ily a d’instable dans l’univers, ce qui naît, passe et meurt, ce qui est affecté de non-être. Et l’on oppose ainsi le qualitatif ou non-être à la notion d'équilibre durable, d’organisation rationnelle; le qualitatif dans la conscience devient finalement un terme négatif et seul le rationnel conserve une valeur positive.

On peut répondre à ces considérations métaphysiques que le rationnel, comme système de rapports, peut expliquer l’organisation et l’harmonie dans un ensemble de mouvements ou dans un être donné, mais que la tendance à l’unité que lui accordent ses défenseurs leur fait oublier la valeur du devenir et du qualitatif. Considérer ces termes comme synonymes de non-être me paraît une erreur : car, ne l’oublions pas, les rapports rationnels n’expliquent que la tendance à l’harmonie ; ils ne rendent pas comptede l’existence, du réel, de ce qui est. Dès lors, voici quele non-être est doué, ipso facto, d’une puissance créatrice que les rapports rationnels constituant l’être ne possèdent évidemment pas : l’on aboutit à cette contradiction, que le non-être est plus que l’être.

Au point de vue psychologique, c’est-à-dire pour la réalité concrète, la qualité n’est nullement pur devenir; les qualités des sensations, des états affectifs ou de la volition ne se réduisent pas à n’être que des impressions qui naissent pour s’évanouir aussitôt; elles ont, comme tout fait mental, un retentissement dans la vie psychique; si l’on arrive à les multiplier, si à côté de chaque nuance

les lois de L’ORDRE ET LA VIE MENTALE. 14S

on peut en distinguer d’autres, si la vie des sentiments est susceptible d’un renouvellement continuel, il n’en est pas moins vrai qu’en môme temps, la perception consciente, par le choix qu’elle fait entre les nuances, les distingue, accordant, selon le moment, la prédominance à l’une d’elles; les sentiments, dont personne ne nie la portée qualitative, ont plus de durée dans la vie mentale que les représentations et les produits intellectualisés de la conscience; les représentations n’existent que par lacté de pensée qui les pose ; elles sont limitées, dans leur contenu comme dans leur durée; les sentiments par contre et les tendances perdurent, même quand les représentations changent. Ce qui forme l’être concret, ce qui persiste tout en s’accroissant et en se transformant avec le reste de la vie mentale, bien plus, ce qui relie les activités les plus disparates en nous, l’idéation et l’organisme, ce sont les sentiments et les tendances. Les sentiments forment le caractère et d’eux naît l’action.

De même les qualités sensibles donnent la vie aux concepts : que seraient les abstractions sans le contenu concret qui leur donne seul une valeur? Ce que vaudrait un cadre sans le tableau pour lequel il fut construit. Enfin, l’intuition dans l’acte de l’esprit n’est pas seulement une combinaison de rapports rationnels; elle concentre et le rationnel, la pénétration logique de la vie mentale entière, ramassée en chacun de ses moments, et la sensibilité, qui est le contenu donné à la perception par le contact avec les choses, en même temps que l’émotion de ce contact et la vision du non-moi comme sujet.

Les rapports rationnels ne donnent donc pas le contenu aux représentations. Ils expriment tout simplement l’ordre logique auquel l’ensemble des objets et l’ensemble des idées participent.

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