III. — LA DURÉE
Pour trouver le sens de la durée en psychologie, il est nécessaire de dépouiller notre appréciation du temps, de tout ce que les habitudes sociales ou scientifiques lui imposent. Bien plus, il faut aller au delà de la réflexion qui nous permet de replacer dans le passé les événements auxquels nous avons pris part.
Et d’abord, le temps des sciences est, comme l’espace, un milieu homogène indéfiniment divisible, dans lequel nous rangeons les phénomènes. Kant disait qu’il diffère de l’espace en ce qu’il a une dimension seulement et relève de notre sensibilité interne. Nous envisagerons d’abord ces deux propriétés et nous verrons si nous y trouvons une caractéristique de la durée. Le premier point : le temps est un milieu homogène à une dimension, signifie que les phénomènes peuvent être rangés par séries dans un ordre de succession comportant un avant et un après, et reportés à une unité de mesure. Si j’envisage un ensemble de mouvements dépendant les uns des autres, je me les représente dans l’espace ; en outre je considère que plusieurs d’entre eux se produisent en même temps ou prennent une même fraction de la période de temps pendant laquelle je les envisage; d’autres se suivent de telle manière qu’il y a une relation spéciale de run à l’autre ; on l’appelle succession. Simultanéité et succession se rapportent au temps ; pour les constater, je dois mesurer les phénomènes, avoir une unité ; d’où la nécessité d’une mesure du temps et d’un temps qui puisse être une mesure et se ramène par conséquent au concept mathématique de milieu homogène et indéfiniment divisible.
Les moyens de mesure que nous possédons du temps pfirticipent tous de lu n&ture de 1 esp&ce. Nous nous ren~ dons compte du temps par une série de positions spatiales que nous reportons sur une ligne, comme c’est le cas pour la série des positions apparentes du soleil, ou de la ligne d’ombre dans le cadran solaire , ou encore pour les positions de l’aiguille d’un chronomètre. Pour mesurer le temps, j’ai recours à l’espace, parce que l’espace est synonyme du nombre cardinal et que je mesure dans le temps, aussi bien la simultanéité que la succession, l’égalité ou l’inégalité de plusieurs périodes, de deux ou plusieurs séries de mouvements compris entre deux points, le début et la fin d’une observation. Bergson a eu raison de dire, à ce point de vue, dans les Données immédiates, que le temps des sciences aussi bien que celui de la pratique, n’est que de l’espace.
Mais le temps comprend encore autre chose : le passage d’une position à une autre ; la simultanéité de deux mouvements n’implique pas la mesure de deux immobilités spatiales; on entend par là q\ie les deux mobiles décrivent une trajectoire d’un point à un autre pendant la même période, mesurée au moyen d’instruments de précision. 11 y a, en somme, quelque chose à ajouter à l’espace, c’est le mouvement lui-même. Or, l’espace ne peut donner, du mouvement, qu’un certain nombre de positions prises sur son trajet. 11 est impossible, avec de l’espace, c’est-à-dire du nombre, de composer un mouvement réel. Le mouvement n’est connu que par la durée psychologique: c’est pourquoi sans doute Kant appelait le temps, qui est la condition de la représentation pour le mouvement, une forme de notre sensibilité interne. Avec le mouvement et le passage qu’il sous-entend, nous n’avons une idée du temps que par l’intuition de notre vie
Dwelsiiauvers.
intérieure, et nous croyons que tout ce qui se meut est le déploiement d’une activité, comme nous en ressentons une en nous-mêmes.
Le temps, pour la conscience, n’est donc pas la mesure de la distance entre deux points, c’est-à-dire d’un espace ; il est au contraire ce qui persiste du passé dans le présent, ce qui fait la continuité et la répercussion intérieure de ce qui a été pensé et ressenti. Si j’ai une notion de durée et de temps, c’est que les faits conscients qui ont précédé le moment présent n’ont pas définitivement disparu pour moi. S’ils s’étaient effacés, il n’y aurait pas de notion de durée. Cette notion provient, en second lieu, de ce que je projette vers l’avenir mes tendances actuelles : c’est ce qui se produit dans l’effort, qui vise le futur et le crée, au point de vue psychologique, ou encore dans l’idée de but, enfin dans tout ce qui me pousse à l’action, à l’expansion de moi-même. Mais le prolongement du présent dans le futur provient du même caractère que la répercussion du passé dans le présent : la continuité de la vie mentale, avec le retentissement intérieur, l’interpénétration de tous ses moments. Ainsi la conscience du temps ne se forme pas par l’addition de périodes situées entre deux points mesurés au moyen de l’espace et du nombre, mais provient d’une intuition du prolongement ; et de la continuité : son origine est dynamique et non 5
statique. ;
Ce n’est pas la réflexion qui établit en nous la cons- l cience du temps ; elle la corrige seulement; la réflexion . me permet de situer exactement dans le passé certains évé- ; nements de ma vie mentale ; mais en le faisant, elle brode t sur un fond psychique antérieur, et au surplus, elle ‘ s’aide des points de repère auxquels recourt le temps ^ scientifique ; la réflexion précise la reconnaissance exacte
d’une date ; elle nous permet de nous rendre compte des conditions de la durée, mais ne la crée pas, a posteriori, à l’aide de concepts abstraits.
La durée psychologique n’est pas un classement selon un ordre d’antériorité et de postériorité ; nous ne pouvons replacer les événements vécus, à leur véritable position dans le temps objectif, que par un travail abstrait de reconstitution entrepris parla réflexion. L’avant etl’après, la succession, même purement ordinale, est exclue des caractères psychologiques de la durée. Ce qui constitue la durée, c’est le maintien, en état d’activité, de certaines tendances dont la répercussion psychique est plus intense. Nous avons vu, dans le premier paragraphe de ce chapitre, le sens que nous croyons pouvoir attribuer à l’intensité dans la vie mentale. Ici, l’intensité donne l’explication de la durée. Un fait de la vie mentale qui fut plus intense, c’est-à-dire qui eut une répercussion plus profonde, en transformant la personnalité et en créant des tendances qui ne s’eifacent pas aussitôt, ce fait-là acquiert, par les tendances qu’il provoque, par les idées que ces tendances font naître et groupent autour d’elles, une durée que d’autres faits moins importants ne possèdent pas. Aussi certains événements de notre vie mentale, objectivement proches de nous, disparaissent vite et sont oubliés, tandis que d’autres, plus éloignés, se ravivent à mainte occasion et s’imposent à notre attention, très actifs toujours. Nous coniprenons par là que de nombreux faits mentaux peuvent être momentanément éclipsés par une préoccupation majeure, pour reparaître lorsque l’état présent de la personnalité réveillera, par sympathie, un état ancien qui s’en rapproche. Ainsi le vieillard qui a renoncé à une vie sociale active, s’amuse de mille riens que l’homme en pleine lutte a laissés inaperçus ; enfant.
il était attiré par eux ; vieillard, il y revient, et alors, la similitude entre certaines préoccupations du vieillard et de l’enfant réveille, chez le vieillard, des souvenirs que l’adulte, au milieu de sa vie active et tout au présent, croyait avoir oubliés. C’est encore ce qui se produit dans le rêve, quand reparaissent intensément des impressions qu’à l’état de veille, l’attention avait victorieusement refoulées.
En résumé, si nous dépouillons le temps de ce qu’y ajoute la réflexion quand elle reconstitue objectivement l’ordre des événements, et la science qui mesure la succession et la simultanéité de périodes, en les considérant comme des portions d’espace situées entre deux points arbitrairement choisis, nous obtenons la durée psychologique : elle est dynamique et s’explique par le retentissement, en tendances et en idées, des faits qui ont eu, dans la vie mentale, une prédominance; mais selon que se réveille tel ou tel aspect de notre personnalité passée, le plan d’importance des souvenirs se modifie. La durée est ainsi liée non à une idée d’ordre qui n’est que subséquente à elle et adventice, mais au vécu. Nous n’alignons pas nos actes le long d’un temps rationnel préexistant à nous, mais nous créons, en agissant, une durée , psychologique que nous interprétons après coup, par la j réflexion, et que nous traduisons en concepts statiques, ] afin de la mieux saisir et d’y puiser, au besoin, ce qui peut être utile à nos raisonnements et à notre action.