l’intuition
Dans ces dernières années, Bergson, en partant de l’introspection, a eu recours, pour explorer la vie mentale, à l’intuition que nous avons de son mouvement intérieur.
Cette manière de procéder se différencie de la méthode dite introspective : le psychologue, selon Bergson, ne cherchera pas à fixer et à classer des représentations, mais à surprendre les tendances de la vie spirituelle, son mouvement, c’est-à-dire tout ce qui précisément n’est pas compris dans les états définis que sont les représentations soumises à la réflexion. En d’autres termes, nous pouvons avoir, si nous y prêtons attention et développons cette particularité de notre nature mentale, l’intuition immédiate du vécu. Il s’agit donc d’atteindre, au delà du fait conscient, le fait mental tout entier.
De l’observation et de la comparaison des différents ordres de faits, Bergson dégage quels sont les caractères \ propres du fait mental. 11 définit celui-ci et en mêmetemps critique les systèmes psychologiques qui le faussent on ne considérant que ses aspects extérieurs au lieu de le prendre dans sa réalité concrète et dans sa valeur intégrale.
11 montre que les postulats des sciences physiques ne conviennent pas à la psychologie : les sciences physiques en effet conçoivent toutes les choses comme décomposables •en mouvements qui s’accomplissentdansunespacehomo-
{i)y oir Bergson, Données hnmédiates, F. Alcan, 1888 ^Matière et mémoire, 1896; Introduction à la Métaphysique (Revue de Mét. et de Morale, janvier 1903) ainsi que mon exposé de la philosophie de Bergson (Revue des Cours et conférences, 1906-7) et mon article sur l'intuition (Revue du Mois, sept. 1907).
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g’ène et sont susceptibles d’être mesurés. Elles sont amenées à ce genre de représentation par les besoins pratiques, pour la satisfaction desquels il nous est indispensable de délimiter exactement les objets, car notre action doit s’exercer sur eux; pour les délimiter, il faut les situer dans l’espace ; leurs relations entre eux et avec nous se traduisent par le mouvement mesurable; l’espace dans lequel s’accomplissent ces mouvements et la quantité cardinale sont une seule et même notion. En interprétant ainsi la tiature, la science procède par abstraction, elle substitue la mesure et la loi, rapport abstrait, au caractère propre de chaque être et de chaque mouvement; elle obtient, par ces procédés, des schèmes utiles à l’action de l’homme sur le monde extérieur. De meme toute philosophie qui s’inspire de l’abstraction scientifique, remplace l’impression par le concept et par le mot qui représente le concept. La vie sociale a des exigences analogues de simplification : elle nous force à généraliser, à faire abstraction des nuances propres de notre vie intérieure pour adopter un système de signes conventionnels et abstraits, nous permettant de communiquer les uns avec les autres pour les besoins pratiques. Il se forme ainsi un automatisme psychologique caractérisé par le système « langage, science, vie sociale ». L’habitude qui en résulte tend à nous envahir ; elle a tant de force, en vertu même de son utilité, que nous en gardons une tendance à spatialiser même ce qui ne se ramène ni à laquantité ni à l’espace : notre vie consciente. C’est là, selon Bergson, la source d’erreur des systèmes psychologiques qui prétendent appliquer à l’esprit les procédés utiles à la connaissance de la nature.
De ce point de vue, Bergson est amené à critiquer les théories mécanistes, déterministes et matérialistes en psychologie. Et d’abord, faire de la sensation un élément
qui puisse être isolé de l’ensemble conscient et être mesuré, lui appliquer la quantité cardinale et chercher le ^ rapport entre ses degrés d’intensité et ceux de l’excitation qui l’a provoqué, n’est-ce pas appliquer erronément à la vie mentale un procédé d’abstraction scientifique qui la dépouille précisément de ses caractères essentiels ? En fait, aucune sensation ne peut être séparée de sa qualité, de sa nuance d’une part, et d’autre part de l’ensemble auquel elle appartient, des états affectifs, des voûtions et des idées auxquels elle se rattache. 11 n’existe pas de sensation à l’état isolé ; à plus forte raison est-il impossible d’appliquer aux sensations de chaque ordre une échelle graduée qui permette de les mesurer selon des degrés d’intensité objectivement déterminables. Que d’excitation extérieure se mesure, cela se conçoit, puisqu’elle est rapportée à l’espace, au nombre, au mouvement; mais la sensation, en tant que ressentie par une conscience et participant à la vie de cette conscience, n’est rien de tout cela; elle est un fait psychique et ne vaut qu’autant qu’une conscience i la perçoive; elle n’existe pas en elle-même, objectivement,, j comme un phénomène situé dans un milieu homogène. J
Ce qui est vrai de la sensation l’est, à plus forte raison, des étals affectifs. En général, le fait conscient, si on le dépouille de la nature qualitative quilui est propre, n’offre plus aucun intérêt pour le psychologue : celui-ci doit lui conserver sa valeur intégrale, le saisir par l’intuition, dans sa vie propre.
S’agit-il maintenant de la conservation des impressions, de leurs combinaisons et, en général, delà manière dont nos idées s’associent et se rappellent, de la durée psychologique et de la mémoire, les explications mécanistes n’en rendent pas compte non plus. Dire que nos idées s’associent suivant des lois de contiguïté et de suc-
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cession, c’est considérer ces idées comme extérieures les unes aux autres; elles deviennent, par une abstraction que rien ne justifie, des atomes intellectuels juxtaposés qui s’ajusteraient i la manière de corps en mouvement dans un espace homogène semblable à celui du physicien. Or l’analyse de la vie mentale montre que les rapports dei idées entre elles n’ont rien de spatial ; nos idées s’interpénétrent, aucune d’elles n’a de valeur, a
isolé, comme un objet; chacune d’elles ne se compren qu’avec les autres et ne prend un sens qu’éclairee par l’intérieur. De plus, nous formons chaque fait conscient en synthétisant un ensemble qu’il est impossible de décomposer en éléments : une sensation ou un sentiment ne sont pas obtenus par une composition d’éléments, mais apparaissent comme un acte unique. Chaque fait conscient porte la marque de l’activité du sujet conscient, rien n’est dans les sens qui ne dépende de la vie de 1 esprit. Dire que nos souvenirs sont rangés dans un temps homogène dont une dimension de l’espace serait le schème, c’est encore et toujours substituer une image spatiale a ce qui n’a rien de commun avec l’espace; au surplus,! étude de la mémoire nous fait comprendre que, pour retrouver une idée liée avec celle qui nous occupe dans le moment,
nous ne remontons pas, anneau par anneau, une chaîne de souvenirs alignés dans un temps homogène à une dimension; mais l’idée présente évoque, par une affinité tout intérieure, souvent inconsciente, un aspect de notre vie passée, une expression de notre personnalité vécue antérieurement; c’est par cette suggestion évocatrice que surgit le souvenir et non par un parcours décrit le long du temps. La durée psychologique n’a donc rien de commun avec le mouvement mesurable, 1 espace et le temps homogène qui, en fin de compte, est encore de
l’espace. Elle est unie à notre caractère, à notre passé, à ce que nous avons éprouvé et reste, comme la sensation,, essentiellement qualitative. Elle ne s’explique ni par des lois d’association imitées deslois d’attraction des physiciens,, ni par un raisonnement qui remonterait vers le passé et choisirait les idées conservées dans la mémoire. La durée psychologique est inséparable du caractère qui est dynamique, tout en puissance et en tension chez chacun de nous..
C’est le caractère aussi qui pour Bergson explique les actes volontaires. Le jeu des motifs, inventé par les déterministes, est encore un moyen de mesure mécanique transposé dans la psychologie. Une volition serait le résultat de forces mesurables ou motifs dont chacun serait douéd'une certaine intensité ; le plus fort déciderait de la résolution. Or, la plupart de nos décisions, loin d’être le& résultantes d’une pesée de motifs, échappent au calcul des raisons, et les plus nettement volontaires d’entre ellessont souvent les plus rapides. Ce qui soutient nos actes et les provoque, ce ne sont pas des motifs, mais des sentiments, et qu’est-ce qui est moins extérieur, moins mesurable qu’un sentiment? Bergson considère que les plus originaux de nos actes ou, pour employer un terme courant, les plus libres, sont ceux qui traduisent le plus complètement nos sentiments et notre caractère ; beaucoup d’actes, par contre, obéissent à la loi de l’habitude,, s’automatisent, se mécanisent: mais ici encore, ce ne sont pas les mofifs qui les expliqueront, ce sont les conditions qui ont provoqué leur automatisme.
Cela admis, les méthodes des sciences physiques et celles de la psychologie ne peuvent être identiques : si pour la science, le langage et la vie pratique, nous avonsrecours aux procédés du raisonnement abstrait qui nous permet d’isoler les objets les uns des autres dans l’espace
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et de les soumettre à la mesure, la vie intérieure, par contre, c’est-à-dire la seule réalité directe, nous ne pouvons la pénétrer que par Vintuition. L’intuition est une particularité de notre vie consciente que le psychologue a pour devoir de développer et d’éduquer ; elle nous donne ce genre spécial de perception grâce auquel nous nous rendons compte de notre activité consciente en tant qu’éprouvée et vécue par nous, avec les senüments qui lui donnent son coloris, les idées qui surgis- ; sent des impressions mêmes, l’effort enfin qui s épanouit ; du dedans vers le dehors et se traduit en attitudes, en ^ ■ expressions et en actes: cette vie intérieure, l’intuition [ exercée méthodiquement la saisit non par fragments, mais ^ intégralement; elle troue en quelque sorte la croûte ag-
: glomérée par l’automatisme autour du moi profond, elle
i va droit à la personnalité réelle et le peut d’autant mieux ■ que la nature de la conscience implique une pénétration I de tous ses états, un retentissement de chaque impres-
- sion sur la totalité du caractère; c’est ce retentissement,
: ce mouvement propre, saisissable seulement par le de-
- dans, que surprend l’intuition dès qu’elle se porte, pai delà l’objet extérieur, vers la vie interne et l’activité per-
I sonnelle du sujet. L'intuition est donc essentiellement ‘ psychologique et interne; elle ne recourt ni a la décom- [ position par analyse ni au raisonnement abstrait; elle est directe et synthétique, comme l’est en lui-même le fait mental qu’elle éclaire. Et elle n’en éclaire pas quelque face extérieure, mais l’illumine parle dedans. Ainsi elle nous rend présentes et nous permet de noter et de conserver les données de la conscience; ces données sont immédiates en ce sens qu’elles ne sont le produit ni • d’une analyse ni d’un raisonnement fait après coup.
L’intuition, ainsi définie, est pour Bergson la source
de toute connaissance psychologique intégrale et le point de départ de toute philosophie. Le philosophe n’emploiera donc pas les méthodes des sciences exactes qui procèdent par abstractions et substituent à la qualité la quantité et l’espace, le concept à l’impression et le mot à l’image. Il procédera pour toutes choses comme le psychologue pour sa propre conscience : par un effort de sympathie intellectuelle, il tâchera de se transporter au cœur même de tout ce qui existe; et alors le mouvement que le savant ne connaît que dans l’espace et par la mesure, c’est-à-dire par des éléments extérieurs, le philosophe le saisirapar le dedans, comme une réalité psychologique, une tension ayant une valeur qualitative propre.
Pour donner un exemple de l’emploi de l’intuition que nous pouvons obtenir de notre vie mentale, prenons la sensation d’effort : elle présente plusieurs moments qui semblent se succéder comme s’ils sortaient l’un de l’autre, et tous, ils sont la réalisation d’une tension intérieure, l’expansion d’une volition. Le psychologue tâchera de suggérer la réalité mouvante de ces processus ; il décrira le passage de l’état de tension à la réalisation; il analysera les sensations qui accompagnent l’effort, il fixera le déploiement de l’effort dans ses différents moments ; il suivra, pour chaque aspect du processus, 4’impression vivante. Le psychologue doit donc être attentif à tout ce qu’il éprouve pour pouvoir, comme le poète et le roman- ■cier, en suggérer la vie dans ses écrits. Ainsi, non seulement la complexité d’une délibération volontaire ou d’un effort intelligent est accessible à son esprit ; mais encore toutes les manifestations possibles de la vie intérieure dont il porte en lui la vision, toutes il les éprouvera en lui comme autant de tensions, de puissances virtuelles gonllées de vie ; toutes il pourra les suggérer parle langage :
les Méthodes psychologiques.
mais 'il évitera le langage froid et rationnel du pur concept il s'exprimera par images, et pour chaque étal intérieur possible il inventera des images diverses, afin d’en éclairer la mobilité et d'éviter que son esprit ne s’attache à une seule d’entre elles et n’appauvrisse ainsi
la mouvante réalité. , i,. i
L’intuition complète donc les données de 1 introspection. Elle suit les processus psychiques dans leur accomplissement, en note les impressions, ne se contente pas de décrire et de classer leurs produits, mais les évoque
eux-mêmes, les suggère comme un romancier et un poète.
Sous ce rapport, ce sont les dons d’observation et d évocation du psychologue qui importent avant tout.
Quel progrès constatons-nous si nous comparons 1 observation interne telle qu’elle est pratiquée par les psychologues en général et l’emploi que préconise Bergson de l’intuition? D’ordinaire, l’observation interne porte sur la représentation que nous pouvons, par la réflexion, nous faire de notre activité spirituelle, en reconstruisant, grâce à la perception et au souvenir des impressions éprouvées, nos états conscients ; c’est ainsi que nous décrivons un état atfectif, un effort, une volition. Nous fixons ainsi notre activité mentale en représentations bien définies : c’est ce procédé que les psychologues anglais ont mis à profit et personne ne niera son utilité.
Chez Bergson, une notation nouvelle et plus hardie apparaît ; c’est moins la représentation de telle ou telle forme de l’activité mentale qui préoccupe, que le mouvement intérieur, le passage d’une représentation à une autre, ce qui est « entre » les représentations, les transitions et les tendances, les impressions soudaines qui permettent de reconstituer l’activité de l’esprit. William
James s’efforce d’étendre et d’approfondir la psychologie dans le même sens (1). 11 s’agit de surprendre, sous les déterminations nettement conscientes des représentations, l’agitation subconsciente qui fournit à la cons- i cience la matière qu’elle travaille et ordonne. ]
En cela, Bergson va au-devant d’un grand nombre de questions qui se posent aujourd’hui au psychologue. Longtemps celui-ci a été dominé par la conception classique de clarté et de belle ordonnance. Avec cette conception on ne saisit que la surface bien éclairée des faits et non leur vie profonde. Les idées romantiques, si fécondes, qui n’ont pas encore donné tous les résultats qu’elles comportent, pénètrent peu à peu dans la psychologie comme dans les autres sciences morales et leur imposent une vision plus dynamique des faits. L’intuition, en s’ajoutant à l’ancienne introspection, concourt de cette manière au même résultat que plusieurs des méthodes nouvelles, certaines méthodes expérimentales et comparatives dont nous parlerons. Celles-ci aussi dégagent de la vie mentale ce qui échappe à la réflexion appliquée aux seuls états conscients, clairs et distincts. Et hienqu’il y ait chez beaucoup de psychologues, envers les méthodes qui prétendent appliquer le nombre aux phénomènes, une méfiance justifiée, il n’en est pas moins vrai qu’elles encore sont nées du besoin scientifique de connaître les faits qui se dérobent à l’introspection.
Nous estimons donc que l’introspection est une méthode parfaitement légitime, mais qu’il faut se rendre compte de ce qu’elle peut et des limites de son emploi. | Nous pensons ensuite que l’intuition bien conduite peut ] avoir d’excellents résultats : mais elle exige une longue . ^
(1) Voir Vt'inciples of psycliologi/,2 v.. Londres, Macmillan, 1891.
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éducation, une perception affinée de la vie intérieure; elle requiert des qualités qui se rencontrent chez les artistes plus souvent que chez les philosophes; elle se distingue par là des méthodes psychologiques proprement dites, qui constituent un ensemble de règles pouvant être transmises et appliquées à des groupes définis de faits. Du reste, on pourrait retrouver dans les idées de Bergson, à l’état latent, ce sentiment cher à plusieurs penseurs romantiques, que l’art, plus que la science, nous suggérerait le vrai sens des choses.