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III. — INTERPRÉTATION DES FAITS INCONSCIENTS

Nous nous mouvons entre deux inconscients irréductibles qui sont ultra-psychologiques ; on les trouve dans le premier et le dernier des groupes que notre analyse a dégagés: c’est d’une part l’inconscient rationnel dans l’acte de pensée ; c’est d’un autre côté l’imprévu dans les états affectifs qui dépendent de l’organisme ou incons-

L’INCONSCIENT

cicnt irr&tionnGi. Nous ptirlGroiis d ubord dG cgs inconsciGuts ultra-psychologiquGS pour traitor GusiiitG l’inconsciGut biologiquG avGC origine psychologique qui se manifeste dans les dispositions naturelles, et enfin l’inconscient psychique proprement dit que l’on trouve dans la perception, dans la mémoire et dans l’habitude.

1, — L'inconscient dans l'acte de pensée ou inconscient m^zonne/ consiste, nous l’avons vu, en ce que la synthèse, condition de toute représentation, bien opx’ accompagnée des sentiments d’activité et de la conscience de soi, reste inconsciente ; les lois selon lesquelles la représentation unitaire d’objet concentre les impressions sensibles en un tout, sont indépendantes de notre conscience et de notre volonté. Les rapports impliqués dans la représentation d’objet peuvent être dégagés après coup par l’analyse; c’est le but de la psychologie dans la conception de Jules Lagneau. Néanmoins jamais nous ne saisissons sur le vif l’acte de pensée synthétisant la multiplicité, de même que nous n’avons aucune conscience du travail cérébral qui l’accompagne. Ce qui nous est donné, c’est l’objet et non le sujet ou acte qui forme la représentation.

Cet acte est une synthèse, parce que le produit est un et diffère de ce dont il est formé; cette synthèse est psychique ou mentale: elle n’est nullement une combinaison mécanique, car elle n’est pas formée d’éléments, et qu’en la décomposant il est impossible d’en trouver; elle est le résultat d’un acte spirituel, parce qu’elle constitue un progrès par rapport aux synthèses antérieures et qu’il est impossible de la construire d’avance; elle ne réside pas en une composition d’éléments déjà existants; l’acte qui la pose crée du nouveau.

On peut étudier une représentation en tant qu’idée et dégager les systèmes de rapports qu’elle implique. On

LA SYNTFIKSE MENTALE.

arrive ainsi à définir ce qui rend possible, au point de vue logique, la représentation. Mais l’acte lui-même, le sujet, échappe à l’introspection en tant qu’il est acte de synthèse. Il est accessible à l’introspection en tant que son action se traduit par l’effort ou par les sentiments d’activité et non en tant que passage logique de la multiplicité à l’unité. Nous n’avons pas conscience de la synthèse pendant qu’elle se produit ni de la manière dont elle se produit. Nous sommes sans prise sur elle. Nous ne pouvons pas faire qu'’eile ne soit pas ou qu’elle soit autre; nous ne pouvons pas modifier les conditions logiques qui président aux rapports de pensée et qui se rattachent à l’acte de l’esprit. Nous nous bornons à les constater par l’analyse : ce n’est pas une invention de l’individu ccmscient que les caractères de la synthèse mentale ; en elle-même, elle est ultraconsciente. On applique les lois logiques de la synthèse avant d’en avoir conscience ou plutôt elles s’appliquent indépendamment de la conscience réfléchie que nous pouvons, par une analyse subséquente, en acquérir.

Il en est de la synthèse mentale comme des autres types d’organisation que nous trouvons dans la nature : le système nerveux, par exemple, ainsi que les autres systèmes de notre corps, notre corps lui-même comme synergie de ces divers systèmes, les systèmes de forces mécaniques, niles systèmes planétaires sont autant de types divers d’orgasation. Or, ces systèmes ne se sont pas voulus eux-mêmes ; ils n’ont pas, par un acte conscient et volontaire, créé leur propre organisation. Nous sommes exactement, en tant qu’êtres pensants, dans le même cas ; nous n’avons pas créé ce type d’organisation qu’est la pensée consciente. Dès que nous nous rendons compte d’elle par la réflexion, nous pouvons alors continuer son œuvre et la pousser volontairement très loin. Ces divers types d’organisation

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ne proviennent donc pas d’une pensée consciente qui les aurait d’abord conçus, puis réalisés. Les nombreux travaux sur l’évolution dans la nature montrent que c’est à travers mille oscillations, malréussites et reculs que se réalise une certaine harmonie. Nous pouvons observer la tendance à l’équilibre dans cette harmonie des systèmes naturels; nous pouvons aussi l’observer dans la pensée : c’est ce que fait le logicien quand il s’efforce de dégager les catégories et leurs rapports. Mais ici comme là, l’harmonie s’établit inconsciemment. C’est l’inconscient logique.

Ce terme d'inconscient n’a pas ici un sens positif : il signifie simplement que nous sommes amenés par l’étude des types d’organisation à admettre que ce n’est pas une conscience réfléchie qui les a créés et que no tre conscience elle-même n’a pas créé non plus les lois logiques de la pensée dont elle se rend compte. La pensée ne dépend pas de la psychologie des individus, si l’on entend par pensée l’ensemble des catégories qui définissent ce genre d’organisation dont nous percevons, dans la conscience, les résultats ; et à plus forte raison, notre volonté ji’a pas créé l’intuition originaire dont ces catégories assurent le développement.

Ce que la conscience traduit dans l’organisation des êtres, c est l’intuition de ce qu’il y a de vivant en eux, du mouvement intérieur dont tout système organisé est la stabilisation temporaire. Toute organisation est abandonnée en quelque sorte par le mouvement intérieur, par la vie des choses, le long de son développement. En ce sens, on peut dire que si les rapports logiques permettent d’analyser les systèmes et l’esprit humain en tant que système, il paraît peu probable que ces rapports suffisent à expliquer ce qu est le réel. Car s’il y a rapport, il faut

que ce soit de quelque chose. On conçoit que l’organisation de la matière se traduise, pour l’intelligence logique, en un système de rapports. Ces rapports ont trait à une réalité conçue en phénomènes et dont ils expriment le degré d’harmonie. De même s’il s’agit de la vie, certains rapports en expriment les formules logiques; mais ces rapports seuls ne pourraient suffire, comme le voudraient les Hégéliens et plusieurs interprètes contemporains de Platon, à faire le réel. Aucun d’eux n’aurait, je suppose, l’audace de dire ; Donnez-moi un système logique de rapports, et je créerai le monde. Le seul énoncé des thèses platonicienne et hégélienne, sous cette forme paradoxale, en fait ressortir immédiatement l’exagération. Nous admettrons donc que toute organisation s’explique par un système de rapports qui. représente précisément le degré d’harmonie de ce qui, est organisé; mais nous n’oublions pas que ces rapports ne sont jamais que des termes logiques de notre langage; qu’ensuite, fussent-ils objectifs, ils ne sont que le résultat, dans ce qui est organisé, c’està-dire dans ce qui présente une certaine stabilité, de ce qu’a créé la vie, le mouvement intérieur qui est devenir, transformation et progrès. En résumé, l’inconscient dans l’acte de pensée n’est pas un absolu ; c’est l’organisation de l’unité en tant qu’elle se fait; on en voit les résultats dans la représentation. L’acte de pensée comme tel n’est pas donné, seuls le sont ses produits, les représentations. Il s’accompagne d’états affectifs et de sentiments d’acti- ^ vité grâce auxquels nous avons l’intuition du moi agis- « sant; nous en éprouvons et vivons en nous le mouvement, i sans en percevoir l’acte de synthèse. Celui-ci est connu, | ensuite, par l’analyse réflexive.

Cet inconscient rationnel est commun à tous les hommes, il existe chez eux tous; il est la pensée même.

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comme système de notions logiques qui se retrouvent dans toute pensée individuelle, bien plus, dans chaque représentation. Nous pouvons choisir n'importe quelle représentation et la soumettre à l’analyse : nous y retrouvons les caractères logiques de la pensée. C’est donc là un inconscient irréductible, propre à toute idéation et qui explique ce qu’il y a de logique en elle, depuis l’unité de la perception sensible jusqu’à l’unité du raisonnement : car à ce point de vue, il n'y a pas de représentation purement sensible, mais toute représentation participe du concept, tout concept participe des rapports qui seuls lui confèrent un sens, et ces rapports forment un système cohérent de telle nature que chacun d’eux participe à tous les autres, ainsi que Platon l’a montré. 11 y a donc dans l’établissement de l’unité rationnelle un inconscient irréductible qui existera toujours. ,

11. — L’autre inconscient ultra-psychologique, nous le rencontrons à l’extrémité opposée de notre monde mental. Je l’ai appelé inconscient irrationnel . Tandis que l’inconscient rationnel fait participer tous les hommes à une unité logique de pensée, l’inconscient irrationnel concerne l’individu comme tel : or l’individu représenté par l’organisme, par le corps, est soumis à un nombre indéfini d’actions qui s’exercent sur lui ; le corps est le lieu même de ces actions. Parmi celles-ci, auxquelles, correspond la sensibilité en général, il est nécessaire d’établir une distinction entre la sensibilité par sensation et par états affectifs ou sentiments. L’organisation même des sens fixe chez l’homme les limites des impressions qu’il peut recevoir. Ce n’est pas seulement au point de vue de la qualité des sensations que ces limites sont déterminées par la structure organique, mais on sait que l’intensité des impressions aussi présente un seuil inférieur et un seuil

supérieur. Cette sélection peut s’expliquer par l’adaptation et la fixation des mécanismes acquis.

Ce n’est pas tout : constamment une seconde sélection s’exerce par l’attention; l’attention est un choix et une limitation; elle exclut un grand nombre d’impressions possibles pour ne conserver que certaines sensations. Le travail de la conscience continue donc à limiter le nombre d’impressions reçues. Mais ici, nous savons que les impressions repoussées de la conscience peuvent créer certaines tendances qui apparaissent de nouveau dès que l’attention se lasse, comme nous l’avons constaté entre autres dans le rêve. La sensation cependant ne nous conduira pas à l’inconscient irrationnel. La sensibilité comprend, outre la sensation, les états affectifs. L’origine des états affectifs est à chercher dans les dispositions organiques. Depuis Descartes, cela a été reconnu, et dans les derniers temps, Lange et James ont chacun essayé d’expliquer le rôle de l’organisme dans la formation des états affectifs. Ceux-ci rendent non pas l’état d’un organe, mais la tonalité générale de l’organisme ; ils sont la conscience du devenir organique. Ils n’expriment pas en nous le corps en tant qu’objet ni le corps en tant que système d’actions et de réactions physico-chimiques, mais le corps en tant qu’il est le lieu des échanges entre les choses et nous, avec les chocs, les émotions, les impulsions que ces échanges entraînent : en un mot les états affectifs sont l’état du corps comme multiplicité qualitative plus ou moins instable.

Dans l’état affectif le plus simple et le moins durable, l’émotion-choc, on constate un changement subit de qualité, pour la vie affective, -provenant d’une transformation violente dans plusieurs fonctions corporelles (respiration, circulation, mouvements réflexes, etc.); cette

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émotion ne s’explique pas par le cours de ces fonctions, mais par un choc qui les ébranle et se traduit non en sensations particulières, mais en retentissement dans le mouvement et la vie des états affectifs. Ce retentissement n’est pas rapporté à une représentation d’objet ni à un concept; il est direct, immédiat et qualitatif.

Une émotion plus durable doitêtre soutenue, pour continuer à exister, par des transformations organiques : enlevez-lui sa base organique, elle disparaît. Une intelligence pure n’éprouverait aucune émotion. Si l’on s’adresse uniquement au raisonnement, l’émotion est réduite au minimum. Par contre, une parole qui vient du cœur peut, par l’émotion même qu’elle dégage et que ressent celui qui la prononce, frapper autrui au point de provoquer une transformation organique momentanée qui sera le soutien de l’état affectif. C’est pourquoi, sans cet état organique, une émotion ne peut naître. Elle ne naît pas par volonté purement intellectuelle; on n’éprouve pas la peur ou la joie, l’admiration ou l’ennui par un acte de volonté. Descartes l’a montré exactement dans le Traité des Passions ; si, éprouvant de la crainte, on veut chasser cette ■crainte, 1 acte de volonté ainsi que les meilleurs raisonnements seront impuissants à y réussir. Seule une représentation pourra y parvenir qui, par ses associations, rappellera certaines attitudes de l’organisme, et ce sont cellesci qui transformeront l’état affectif. Ainsi l’on a souvent remarqué que si, à un individu se trouvant dans un état d inaction par mélancolie, on suggère la représentation de quelque chose de vivant et qu’il s’en suive une imitation en quelque sorte automatique d’attitudes vivantes, à l’état mélancolique succédera un état de gaîté et de courage. C’est sur cette communication que se fonde l’effet puissant d une mimique bien comprise.

LA SYxNTIIÈSE MENTALE.

Les fonctions qui ont pris part à certaines formes d’activité mentale ne peuvent en être exclues dans la suite, meme si ces formes subissent des modifications ou s’amplifient. Ainsi les sentiments les plus intellectualisés ne s’expliquent pas uniquement par les idées avec lesquelles ils s associent, mais participent aux caractères organiques inséparables de tous les états affectifs. L’idée de justice ne suffit aucunement pour éveiller le sentiment de justice ; il faut que celui-ci ait ses racines dans la vie de l’individu, se soit formé peu à peu par le contact avec la réalité ambiante : l’intelligence ne peut faire jaillir d’une combinaison de concepts ce qui doit naître de la vie. C’est pourquoi l’observation du poète élégiaque latin est toujours vraie : je puis voir le bien, l’approuver par la raison et ne pas l’accomplir : détériora sequor. Le bien, s’il n’est qu’une notion abstraite, ne m’entre pas dans la chair et les os, ne s’incorpore pas en moi. Le sentiment de justice, de beauté ou ‘de bien, aussi idéalisé qu’il soit, n^existe que si l’ôtre frémit tout entier quand vient à sa conscience l’idée à laquelle il est associé.

Tout état affectif par conséquent, du plus subit au plus durable, n’a rien du dessin de l’objet dans la représentation ; il n’est pas vraiment un « état » ; le terme d’état aflfec- ■ tif n’est qu’un pis-aller ; il s’agit en réalité d’une tendance, d’un retentissement, d’un dégagement de force, et non du ‘ résultat d’un rapport entre représentations. L’état affectif est essentiellement vivant ; il n’est pas une représentation et ne peut se réfléchir en idée sans abandonner quelque chose de sa vie et de son mouvement; seule l’intuition avec la perception intégrale, intraduisible en concepts ou en mots, lui est adéquate; aussi un sentiment ne se démontre pas, il ne se prouve pas, mais se suggère; le plus ;. parfait raisonnement ne fera pas naître le sentiment ^

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même le plus intellectualisé; il faut qu’il soit suggéré et parte d’une émotion, qu’on le vive et l’éprouve. Sinon, il n’est pas. Et pour suggérer le rappel d’un sentiment éprouvé ou pour tenter l’éveil d’un sentiment qui dort encore dans le cœur de l’homme, il faut trouver le mot ou le geste qui porte en lui la force de la suggestion. Une parole qui touche suffit où un raisonnement est impuissant. Priam eût invoqué le droit et les dieux qui en sont garants, qu’il n’eût pas touché Achille, tandis qu’il l’émeut profondément par cette seule parole : « Souviens-toi de ton père. )) Il arrive même que la parole qui touche soit, au point de vue rationnel, absurde, comme le mot célèbre de Bonaparte à ses soldats en présence des Pyramides. Les poètes ont parfois réussi à émouvoir par une suggestion de mots dont il est difficile de rendre compte à la logique ; c’est ce que l’on remarque surtout chez les poètes les plus émus et les plus simplement émus, comme Verlaine quand il écrit, par exemple, ces vers tant de fois cités ;

Il pleure dans mon cœur

Comme il pleut sur la ville.

On a accusé les artistes les plus émouvants de « s’adresser aux nerfs », non à Pesprit. Toute émotion « s’adresse auxnerfs»; sinon, nous ne subissons aucun sentiment. Ce qui nous saisit n’est jamais purement intellectuel et la théorie de la poésie objective et marmoréenne, attribuée à certains Parnassiens, serait la négation de tout ce qui fait la vie des sentiments.

En résumé, tout état affectif, émotion, passion, sentiment, se caractérise par la présence d’un facteur irrationnel; si le retentissement psychique de l’irrationnel dans le sentiment est profond, son origine pourtant est ultrapsychologique, ou infra-psychologique, comme on voudra

DwELSlIAUVEnS.

l’entendre : elle est à chercher dans l’individu en tant qu’il éprouve, par le mouvement de sa vie affective, la réaction générale de son organisme en face des actions extérieures. Cette réaction ne concerne pas l’une ou l’autre fonction organique en particulier, mais la réponse de l’individu en général à l’infinité des actions extérieures qu’il rencontre ; et il ne faut pas considérer ici corps, organisme et individu au point de vue statique, mais comme un ensemble de mouvements et de transformations, comme un devenir que synthétise la conscience et qu’elle est capable de modifier et de diriger. Envisagez non pas l’action de la conscience réfléchie, mais l’origine organique des émotions et par conséquent de toute la vie affective, la part du corps et du milieu dans leurs rapports réciproques, et vous obtiendrez ce qu’il y a d’irrationnel dans les sentiments. 11 est évident que les sentiments sont cela et bien autre chose , mais il me paraît impossible d’écarter ici le facteur irrationnel infra-psychologique. Cet irrationnel est inconscient. Le rôle de l’organisme dans l’état affectif peut être connu par analyse, mais dans le moment où il exerce soninfluence, il échappe à l’introspection. On le subit et ce n’est que par l’éducation des sentiments qu’on arrive à le diriger dans une certaine mesure.

L’inconscient irrationnel vient de ce que nous sommes individualisés; plus nous cédons à l’individualisation, c’est-à-dire à la multiplicité hétérogène d’actions extérieures qui nous sollicitent, nous divisent, nous dispersent et nous réduisent à n’être qu’une partie infime de séries de mouvements qui nous dépassent infiniment, plus nous laissons l’inconscient irrationnel régner en nous. Ce qui définit l’individu, ce n’est pas l’équilibre ni l’harmonie de l’être, mais le fait d’appartenir à certaines séries extérieures d’actions et de réactions qui semblent

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se croiser dans chaque être et lui imposer leurs lois. Individualisation signifie division. Nous sommes jusqu’à un certain point individualisés dans la vie mentale comme nous le sommes corporellement. Moins nous réalisons un équilibre intérieur, plus Tindividuation prédomine ; plus aussi nous dépendons des multiples influences du milieu ; notre liberté est vaincue par ces influences ; l’instabilité l’emporte alors, ainsi que l’hétérogène, le devenir tel que le concevait Héraclite, une perpétuelle oscillation entre la naissance et la mort.

Entre cet inconscient irrationnel qui tend à diviser la vie mentale et l’inconscient rationnel qui tend à l’unifier^ se meut la vie spirituelle. Mais celle-ci est encore pénétrée d inconscient. Ce sont les quatre autres classes d’inconscient que notre analyse a dégagées et dont nous devons saisir la portée.

III. L inconscient de mémoire dans la 'perception nous conduit à définir plus longuement les rapports entre l’acte de pensée et ce qui en subsiste. Toute représentation (la représentation d’objet dans la perception sensible aussi bien que les concepts du raisonnement abstrait) exige pour être comprise, nous l’avons vu, quo nous admettions une activité psychique proprement dite et nous avons rapporté celle-ci à l’acte de pensée. L’acte de pensée est intuitif et rationnel à la fois : intuitif en tant qu’il pose le non-moi comme un sujet avec lequel nous sommes en relation, c'est-à-dire en tant qu’il affirme la réalité du monde extérieur et fonde la croyance en celui-ci ; il est rationnel ou logique en tant qu’il pose le non-moi comme objet; l’objet de représentation n’existe pas en dehors de rapports qui fondent, logiquement, tout système de pensée et par conséquent l’expérience commo pouvant être objet de pensée.

Or, tout acte de pensée transforme et enrichit l’esprit qui le pose, non pas que l’esprit conserve les représentations qu’il se donne, mais parce qu’il accroît ses propres forces en s’exerçant, et qu’il crée en lui un nombre toujours plus grand de rapports à mesure qu’il prend contact avec le réel, c’est-à-dire qu’il vit. Ce ne sont ni des représentations qui se maintiennent ni des images qui s’emmagasinent, mais une propension à établir un nombre plus considérable de rapports, à se traduire en des idées plus fécondes : nous savons qu’une idée est féconde en ce sens qu’elle participe à l’ensemble des idées qui constituent une conscience. L’acte de pensée est donc une synthèse dynamique et non-spatiale d’idées; elle ne consiste pas en représentations d’objets, mais en possibilités de rapports. Corrélativement, nous avons appris par l’étude du cerveau que celui-ci n’était pas un magasin d’images, conception naïve et démodée, mais un système de centres nombreux unis par des voies d’association d’autant plus variées que l’activité intellectuelle est plus développée. Quand nous avons conscience d’une représenta- • tion, l’acte de l’esprit consiste en rapports ou idées, issus . d’une intuition unitaire, et l’acte du cerveau, en une association de nombreux éléments. La représentation n’existe qu’au moment où elle se forme. Ce qui en reste, après qu’elle a disparu de la conscience, c’est, pour l’ac- ’ tivité spirituelle, un accroissement dynamique tout intérieur, ne pouvant être traduit en termes mécaniques, et ■ pour le cerveau, une tendance à la facilité d’une action^ synergique dans les centres qui ont travaillé ensemble une • première fois.

Quand la perception porte sur le même objet ou le raisonnement sur les mêmesconcepts (dontlesmots sontles objets), il se peut que le fait de mémoire soit parfaitement

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conscient; mais alors, comment se manifeste-t-il ? Par la conscience de la comparaison. Lorsqu’on pensant une seconde fois à un objet, j’ai conscience du fait de mémoire qui m’en facilite la reconnaissance, cette conscience porte sur une comparaison, un rapport; l’objet présent rappelle à la conscience les rapports qu’il implique ; il se présente comme idée, et j’établis entre l’idée reconstruite par la pensée et ma perception actuelle une comparaison.

Ce processus n’est manifeste que si le travail de l’esprit vient au premier plan et l’emporte sur l’objet de. perception actuel. Si par contre l’actualité requiert fortement mon attention, ce travail, qui a toujours lieu et me permet de me retrouver parmi les sensations, passe inaperçu. 11 se manifeste de nouveau si, au lieu de l’objet que 1 expérience me fait supposer et attendre, il s’en présente un autre. Alors, léfat affectif d’étonnement déborde la perception et provoque la conscience de l’activité spirituelle ; mais cela ne se produit que dans certains cas,, et le plus souvent cette activité est inconsciente dans la perception sensible. La même particularité se présente quand 1 attention se porte non sur un objet de perception, mais sur les concepts qui servent au raisonnement. Si fréquemment le raisonnement comme tel est conscient avec l’effort qui le soutient, il arrive constamment aussi que les concepts se placent d’eux-mêmes dans leur suite logique et soient employés tels qu’ils se présentent, sans que leur contenu devienne objet de conscience. Pour ce cas comme pour le précédent, l’inconscient réside dans le développement de la vie spirituelle. Ce n’est pas l’inconscient rationnel ultra-psychologique, comme dans l’acte de pensée considéré en lui-même, mais l’inconscient qui résulte du développement de la pensée au contact du réel, et qui s’ac

compagne, corrélativement, de l’organisation de centres et

de voies associatives dans le cerveau. La liaison entre l’activité antérieure et l’activité présente du cerveau se montre ici ; d’autre part, nous savons comment combler la lacune <jue nous constations lorsque nous considérions l’acte de l’esprit comme s’il se manifestait par explosions et que nous n’avions pas encore étudié ce qui rattache les unes aux autres ses interventions successives. Il y a dans l’esprit un lien intérieur entre toutes ses manifestations, mais ce n’est point un lien spatial, c’est un dynamisme qui s’accroît et se gonfle de vie par son mouvement. Ce qui se conserve, c’est ce mouvement, cet élan qui fait boule de neige à mesure que l’esprit s’affirme. Ce qui se conserve encore, ce sont les tendances synergiques dans les centres nerveux.

Ce n’est pas tout. Nous allons voir comment ces tendances se personnalisent. Il s’agit d^expliquer ici les faits inconscients que la mémoire fait surgir du passé, comme par suggestion et que nous avons nommés inconscient de mémoire par impressioîis et sentiments latents.

C’est un caractère de notre conscience de synthétiser , en un tout, en un tableau dans lequel agit et vit le sujet, \ les moments essentiels de la vié mentale. Celle-ci, avec i ses tendances, n’offrirait pas de concentration, si la cons-i; cience n’était qu’un miroir, mais nous serions livrés àli un remous d’impressions se perdant les unes dans lesfe autres, tantôt plus intenses, parfois vagues et imprécises

nous serions emportés à la dérive par ce courant dans]

lequel notre moi se disperserait en tendances insaisis-’ j sables ; nous voudrions en fixer une, qu’aussitôt elle se^ ^ déroberait à nous. Ce courant psychique se colore dans la conscience par la tonalité affective qui paraît continue, et changeante à la fois, comme la lumière sur un large fleuve par un ciel mouvementé; la réflexion coordonne

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ces mouvements divers ; l’esprit, en vertu de son développement naturel et des tendances rationnelles qui l’inlluencent, met de l’ordre et de la clarté dans ce qui s’est montré d’abord en états affectifs, en connaissance encore vague et non précisée. Mais Tordre inhérent à Tesprit et par lequel il crée du discontinu et du défini dans les idées qui se rapportent à la vie intérieure, cet ordre porte en lui un caractère essentiel de l’intuition : tous les aspects d’un même moment de la vie de l’esprit, avec ses sentiments, ses actions aussi bien que ses représentations, conservent un rapport intime entre eux et forment un seul tout, un moi particulier dans le ??^o^ total; prenez chaque tout dont se forme la conscience, ses différents aspects tiennent ensemble et s’interpénétrent à tel point qu’il suffit d’en rappeler un pour rappeler les au tres : c’est sur cette observation qu’est basée l’association; maïs tandis que les psychologues associationnistes anglais l’expliquaient par une juxtaposition d’éléments, on semble d’accord aujourd’hui pour admettre que la totalisation associatrice est une synthèse et non une juxtaposition d’éléments. La synthèse, pour les uns, viendra de la vie, de l’intuition, et pour les autres, de la nature logique de l’esprit: en réalité les deux facteurs y collaborent, la logique de Tesprit pour les rapports objectifs, l’intuition pour le moi-sujet et sa valeur propre, qualitative.

n effet, la nature logique de Tesprit, par la pénétration des idées, rapproche, identifie, compare: il en résulte que, tandis que la réalité vécue est à chaque moment différente en tant qu’unie à la vie affective (caries sentiments se transforment et le fait même d’éprouver un sentiment nous change pour la suite), par le rôle du rationnel il se substitue au souvenir qualitatif de tous les moments différents de la vie consciente une certaine abstraction avec

des identités et des différences logiques; aussi les aspects de la vie consciente, quoique ne se reproduisant jamais exactement, peuvent être, jusqu’à un certain point, rapprochés par l’activité logique de la pensée: dès lors, une perception éveillera les souvenirs avec lesquels elle présente quelque ressemblance ; mais au lieu d’une évocation unilatérale, il est laissé une certaine latitude à la mémoire, et une représentation, selon les besoins du raisonnement, de l’action, ou selon les dispositions affectives présentes, pourra en évoquer un certain nombre d’autres. Plus le rôle logique de l’esprit sera marqué, plus cette évocation imitera les rapports entre idées et échappera aux sentiments. Moins aussi, dans ce cas, elle sera inconsciente. Ce sera la mémoire consciente et volontaire, guidée par la pensée qui raisonne.

Il y a d’autre part des cas où la mémoire est inconsciente : c’est, nous l’avons vu, dans le rappel d’états antérieurs unis intimement à des sentiments, dans le souvenir de la vie, avec son émotivité propre ; ici, il suffit de la suggestion d’un indice dans la sensation ou dans le mouvement pour éveiller un état antérieur de la vie dont quelque aspect présente une analogie, fùt-elle lointaine, avec un aspect de la vie actuelle. Et ce qui ^ s’éveille ainsi, ce n’est pas directement le souvenir sta- j tique de l’état antérieur, mais la personnalité que nous J fûmes jadis, un moi fragmentaire qui s’est intégré au moi total, mais s’en sépare temporairement et occupe toute notre attention dans le moment où se produit le souvenir. Le souvenir n’est pas une représentation conservée, telle quelle, dans la mémoire : c’est un moi ancien qui se réveille et domine un instant ; il se réveille par la suggestion d’un seul signe qui offre quelque ressemblance avec lui. C’est pourquoi nous revivons par le sou-

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venir certaines scènes de la vie, avec une intensité qui peut dépasser celle des sensations présentes ; celles-ci sont alors négligées, nos sens se ferment au monde extérieur, nous sommes pris tout entiers par le souvenir, comme dans un rêve. A notre moi conscient et présent s’est substitué un moi antérieur qui déborde celui-là et le fait oublier un instant.

Dans ce cas, dont chacun connaît des exemples pour les avoir observés en lui, le rappel des souvenirs a lieu non par association abstraite de termes dans un raisonnement, mais inconsciemment, par l’évocation d’une totalité vécue, ayant pour lien non la logique abstraite, mais la systématisation vivante et l’intuition du moi-sujet. La mémoire, quand elle n’est pas mécanisée par l’habitude et ne se rapproche pas de la mémoire organique essentiellement motrice, va de l’évocation inconsciente d’un moi-sujet ancien, qui forme un tout et dont nous pouvons avoir l’intuition, àl’évocation consciente et volontaire d’idées, de rapports logiques avec les concepts en lesquels elle se développe successivement.

Ce qu’il y a d’inconscient dans l’évocation d’un moi ancien, c’est la cause du retour de ce souvenir, lequel n’est pas voulu et n’était pas prévu ; c’est ensuite la cause de l’apparition de tel souvenir plutôt que de tel autre, alors que plusieurs souvenirs sont possibles et peuvent être suggérés par la même présentation. Ce sont encore' les différents moi anciens qui composent notre moi inté~ gral : de ces anciennes personnalités nous n’avons pas conscience dans l’activité mentale, tant que celle-ci s’applique attentivement à ses objets, est requise par eux et suit le cours de l’action ou celui de la réflexion. Il faut dans notre vie psychique une interruption de la tension imposée par les circonstances présentes, comme la rêverie

en provoque, pour que le moi, maintenu unitaire par 1 attention, fonction de résistance et d’inhibition, se disperse sous l’influence de multiples impressions refoulées par elle et dont, aux moments de détente, l’action, demeurée latente jusqu’alors, se manifeste nettement. Alors la dispersion succède à la concentration et l’on arrive à plusieurs courants psychiques simultanés comme nous les décrivions au début de ce chapitre.

L’inconscient de mémoire participe donc à la fois de l’inconscient rationnel dans l’acte de l’esprit et de l’inconscient irrationnel qui influence la vie affective, mais il est autre chose que l’un et que l’autre ; il n’est pas ultrapsychologique, il est bien dans la vie de l’individu et concerne ce qui se conserve de l’acte de pensée et du vécu, c’est-à-dire ce qui permet à une personnalité durable de se constituer. 11 nous fait comprendre ce* qui persiste de l’acte de pensée, son retentissement dans la vie psychique ; i et nous constatons aussi que si l’acte de pensée est en soi unité intuitive et logique à la fois, l’être pensant dans . lequel il se manifeste n’est pas une « substance » pensante, j un moi-entité, mais l’accumulation dynamique non-spa- | tiale d’un nombre indéfini de moi ; quand ils s’équilibrent ] de façon à former un tout harmonique, on peut dire que l’individu est à l’état normal ; mais cet état n’est jamais ni complet ni durable.

Nous avons envisagé jusqu’à présent l’inconscient dans la synthèse toujours renouvelée de la vie mentale, dans le mouvement des sentiments çt des idées. C’est la part de l’esprit. Mais il se fait constamment un passage de l’esprit au corps ; il y a, dans le fait de l’organisme j individuel, une raison à la répétition et à la mécanisa- \ tion des impressions et des mouvements ; les uns et les ^

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autres tendent à la stabilité. C’est le domaine de l’habitude, qui est non seulement une loi psychologique, mais paraît expliquer la formation des fonctions et des organes chez tous les êtres vivants. On conçoit en effet que si fonctions et organes se sont différenciés, ce processus est dû à ce que certains groupes de cellules, mis spécialement en relation avec des actions déterminées du milieu, se sont adaptés, par une répétition des mêmes réactions, aces excitations physico-chimiques et ont acquis ensuite, par l’habitude, un rôle bien défini dans l’ensemble des mouvements de l’être vivant.- Le principe de l’exercice se confond en cela avec la loi de l’habitude, qui est donc une loi biologique autant qu’une loi psychologique.

L’habitude en psychologie, ainsi que Ravaisson l’a dit, se fait sentir dans la sensibilité et dans le mouvement; elle atténue la sensibilité (aussi bien les sensations que les états affectifs) et la transforme en nécessité organique; adapté à des circonstancesdonnées, je ne remarque plus les particularités du milieu dans lequel je vis, le bruitambiant passe inaperçu, je ne vois plus les objets qui m’entourent depuis longtemps ; mais c’est devenu pour moi une nécessité organique de vivre parmi eux et si on les enlève, je supporte avec peine l’absence des choses auxquelles mon attention semblait indifférente. Les mouvements aussi subissent l’action de l’habitude i si au début il faut un effort pour les accomplir et les coordonner, ils deviennent déplus en plus aisés par l’exercice et finalement se déroulent automatiquement. La motilité tout entière subit l’effet de l’habitude, depuis les mouvements de la marche qui causent tant de mal à l’enfant quand il les apprend, jusqu’aux coordinations motrices plus proches de l’activité intellectuelle, le langage, le mouvement de la phrase

écrite ou parlée et tout ce qu’il y a de moteur dans l’expression des idées.

Ainsi donc, par la sensibilité comme par la motilité, l’habitude pénètre l’activité individuelle. Elle concerne l’insertion du mental dans le physique. Dans l’habitude étudiée au point de vue psychologique, les choses se passent comme si la synthèse mentale descendait dans l’organisme, formant et transformant celui-ci, s’y fixant, prenant corps pour continuer à fonctionner d’une manière automatique. La sensibilité, dans ses manifestations originales, comprend l’application de l’esprit aux choses, la formation de la représentation d’objet, l’émotion qui résulte de ce contact; elle se produit par la synthèse mentale. Ensuite, ou la synthèse se renouvelle et transforme représentation et émotion, ou bien elle se répète et alors elle est saisie par l’habitude et tend à descendre de l’esprit dans la matière, à perdre son originalité, sa vie qualitative pour se rapprocher de la matière; elle devient une nécessité organique et le corps en est le siège.

Le mouvement qui dans la vie de l’esprit est effort, concentration et élan dynamique, passe graduellement, en se réalisant, à une spatialisation de plus en plus complète; il se déploie en moments et en actes successifs; l’habitude tend à ramener des successions qui s’imitent et se reproduisent plus ou moins fidèlement; elle les fixe; le corps se modèle sur elles de telle façon qu’il accomplira la série à la moindre sollicitation.

Ainsi, dans la sensibilité comme dans la motilité, il se trouve un inconscient ou plus exactement un subco/iscieiit qui résulte de la fixation en nécessité organique de ce qui fut d’abord spirituel et nouveau. Cette fixation est utile à l’être pensant, car elle lui permet de mécaniser ce qui peut être considéré par lui comme acquis et lui

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épargne de recommencer éternellement les mêmes synthèses: l’habitude est l’application d’un principe d’ordre et d’économie. Elle est la condition des progrès de l’esprit chez les individus. Si les fonctions automatisées conservent leur rôle relatif, ne se perdent et ne s’exagèrent pas, elles forment un organisme bien équilibré au service d’une activité mentale toujours en progrès et prête à l’application précise de l’acquis aux événements de l’existence. Mais si quelque partie de l’automatisme s’exagère et tend à prédominer, à rompre l’équilibre, il en résulte une faiblesse pour la vie mentale de l’individu, un état psychasthénique. C’est ainsique, par la loi de l’habitude, Pierre Janet explique les obsessions et les idées fixes (1).

Dans l’état d’équilibre, la conscience consèrve un contrôle sur l’ensemble des états subconscients; elle se rend compte, sans être distraite par l’un d’eux, des états de la sensibilité et dirige sans effort, en évitant les déviations et en utilisant l’acquis, les mécanismes automatisés. Au surplus, le subconscient de sensibilité et de motilité peut reprendre une valeur pleinement consciente: par l’effet de l’habitude, les objets qui m’entourent n’affectent plus ma sensibilité, je les remarquer peine et ils me laissent indifférent, mais si une absence un peu longue ou des préoccupations absorbantes me détournent d’eux complètement, quand je les reverrai mon attention se portera sur eux de nouveau et je les retrouverai avec joie : ce que j’aurai omis de percevoir et d’éprouver deviendra pleinement conscient. De même pour la motilité, si je cesse d’exercer certains groupes de muscles, si je néglige une habileté manuelle, n’exerce plus mon raisonnement ou ma parole, cesse d’écrire pendant un temps assez long, il

(1) Voir au chap. IV, § 2.

me faudra, pour m’y remettre, un effort conscient très énergique. Ou inversement si, suivant l’habitude, je me laisse aller à l’aisance d’un métier appris, d’un style acquis et qui me semble commode, il peut arriver que la réflexion me provoque à me renouveler, me dévoile tout ce qu’il y a d’artificiel dans ma technique automatisée: en ce cas aussi, la réflexion, en intervenant, transformera l’habitude, rompra les mécanismes pour s’en organiser de nouveaux et d’inédits.

Il n’y a donc pas entre conscience et subconscience de ligne de démarcation tranchée :

Alterius sic

Altéra poscit opem res et conjurât araice.

Je rattacherais volontiers à l’habitude le groupe de faits inconscients dans lequel j’ai classé les prédispositions, les vocations. Il y a entre prédisposition et automatisme un caractère commun : c’est la nature psycho-physiologique de l’un et de l’autre et le rôle que remplit des deux côtés l’organisme. On ne connaît rien de la manière dont se transmet une prédisposition ; cependant le fait de l’hérédité et celui de l’atavisme existent ici, comme la statistique le montre, et il est incontestable, à moins d’admettre la théorie de la réincarnation et le retour dans les corps, des âmes qui vécurent en ceux d’autrefois, que la transmission est un phénomène d’ordre biologique dans lequel les cellules reproductrices jouent un rôle important. Lequel? Nul ne le sait. Je crois qu’une étude psychologique exacte des particularités héritées et de la vie spirituelle de ceux qui les ont transmises ferait avancer considérablement la question. D’après le nombre très restreint d’observations dont j’ai connaissance, il me semble que les prédispositions peuvent être déterminées de-

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plusieurs manières, avoir des origines diverses dans la psychologie des ascendants, mais en tout cas, qu’elles ont des origines psychologiques. L’une d’elles serait, selon moi, l’existence chez un des ascendants, de tendances qui n’ont pas trouvé leur développement dans l’activité de celui-ci, parce que les nécessités de la vie s’y opposèrent. De même que le rêve donne libre cours à des impressions qui furent refrénées pendant la veille, ainsi les dispositions non développées d’un parent ou d’un aïeul pourraient se traduire, chez un de leurs descendants, par des prédispositions. L’inconscient se rapprocherait étrangement ici de ce qu’il est dans la vie affective. Où par contre il s’explique assez simplement par l’habitude, c’est dans le cas où une famille comprend des personnes qui, ayant les mêmes dispositions, se rattachent à un ou plusieurs ascendants chez lesquels ces dispositions étaient techniquement développées. C’est le cas de Beethoven, dont le père et le grand-père étaient musiciens, de la famille Bach, de peintres, d’artistes, d’écrivains, de savants qui, de père en fils, ou dans plusieurs branches remontant à des ancêtres communs, manifestent des dispositions analogues. 11 se créerait ainsi, dans la sensibilité et dans l’habileté motrice, une habitude qui se maintiendrait au delà de la vie individuelle et se transmettrait. La complexité des faits explique pourquoi cela ne se produit pas toujours et pourquoi la transmission peut être entravée; il s agit de faits à la fois biologiques et psychologiques ; il suffit que des circonstances défavorables, l’éducation, les milieux, la réflexion meme agissent dans le sens contraire des prédispositions pour que celles-ci ne se réalisent pas.

' Combien de fois une réflexion sur les désavantages et le manque de sécurité d’une vie d’artiste ne détourne-t-elle i pas celui qui s’y sent prédisposé, pour l’engager dans une

carrière plus rémunératrice et plus stable ! Ainsi donc, dans cette question, il faudrait une statistique exacte et complète, des documents psychologiques précis et longuement étudiés, une interprétation prudente du réel, qui est éminemment complexe; il semble pourtant que, d’après les cas cités plus haut, la transmission d’une habileté acquise puisse se produire, comme l’habileté s’acquiert par la répétition et l’habitude dans la vie individuelle; ce qui se transmettrait alors, ce serait non du psychique, mais des aptitudes motrices, chose tout à fait compréhensible et claire. Celles-ci éveilleraient, à mesure qu’elles se développent, des touts conscients, des idées et des sentiments rappelant les associations qui s’étaient formées chez les ascendants. Une telle probabilité nous permettrait de rattacher l’inconscient par vocation à l’inconscient par habitude.

Nous arrivons ainsi au terme de notre analyse de l’inconscient et nous en résumons les résultats. L’inconscient n’est pas une entité abstraite, mais sous ce titre on réunit un grand nombre de faits que l’analyse permet de grouper en quelques classes ; nous en avons dégagé six principales. L’interprétation de ces classes de faits inconscients nous a conduit à admettre une division entre inconscient ultra-psychique et inconscient psychique. Le premier comprend les deux limites de notre vie mentale: c’est d’abord l’inconscient rationnel qui se manifeste dans l’acte de l’esprit; à l’analyse il se décompose en conditions logiques impliquées dans toute représentation; l’inconscient rationnel ne dépend pas des manifestations individuelles de la conscience, mais toutes celles-ci y participent au contraire. On peut donc le considérer, à ce point de vue, comme un type d’organisation, une idée platonicienne:

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l’inconscient rationnel est la limite supra-individuelle de la. vie consciente. A l’autre extrémité, l’inconscient irrationnel forme la limite de celle-ci; il se manifeste dans ce que la vie affective a d’inattendu; et cela même engage l’individu en une infinité de réactions vis-à-vis des actions de l’extérieur; ces réactions sont provoquées par les états affectifs que le monde extérieur éveille par son influence sur l’organisme, influence qui échappe à la conscience jusqu’à un certain point: aussi parfaites que soient la sagesse et la prévoyance chez un homme, il ne peut se défendre d’émotions imprévues et de sentiments inattendus que le contact avec le réel provoque en lui par l’intermédiaire du corps; si ces sentiments sont conscients,, leur formation, leur genèse et leur origine sont inconscientes et irrationnelles ; cet inconscient existe parce qu’entre notre individu et l’infini qui l’entoure et agit sur lui, il n’y a pas de rapport commensurable.

La seconde grande division est celle de l’inconscient psychologique proprement dit, qui se manifeste dans la mémoire et dans 1 automatisme. Avec la mémoire nous assistons à la formation des différentes personnes dont nous sommes la synthèse; nous constatons ensuite la prolongation dynamique de l’acte de l’esprit, la durée psychologique, la pénétration du présent par le passé encore vivant. L’inconscient dans la mémoire, c’est le retentissement de la vie antérieure qui n’est pas étalée en termes juxtaposés ou successifs, mais s’explique par le caractère de pénétration de la vie spirituelle. La conscience prend part à 1 inconscient, et c’est l’analyse même de la conscience qui conduit à reconnaître ce qui existe en outre des représentations, ce qui donne la vie et le mouvement a l’esprit. Nous avons vu comment, par le souvenir’

renaissent en nous de véritables personnalités anté- Dwelsiiauvers.

rieures qui sont comme la hantise et l’évocation de ce que nous avons traversé en vivant; ces personnalités se conservent à l’état normal sans se distinguer les unes des autres et en collaborant à notre personnalité présente. Les expériences (celles du D-- M. Prince entre autres) prouvent que, dans des cas anormaux, certaines personnalités se forment isolément, se séparent de la personnalité intégrale; l’observation des cas pathologiques confirme en

cela notre analyse.

Enfin, en descendant encore un degré, nous assistons à l’automalisation de la vie mentale après avoir constaté son retentissement, sa durée. C’est la loi de l’habitude qui nous l’explique. Nous avons vu le rôle de ' cient dans l’automatisme, ou plus exactement du subconscient, sa collaboration à la vie consciente, son ulililé ainsique la désagrégation à laquelle, livré a lui-même, il conduit la personnalité.

Ainsi la vie de l’esprit nous apparaît non comme des séries d’états, mais comme des courants et des tendances animés d’un mouvement intérieur; le corps en mai que le degré de stabilité, la matérialisation relative et en subit la puissance ou la faiblesse.

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