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II. — ANALYSE DES TENDANCES DE LA VIE PSYCHIQUE

INCONSCIENTE

On se tromperait fort en croyant que le subconscient, dont les exemples précédents font comprendre l’importance, fût la seule manifestation de la vie inconsciente et que tout l’inconscient pût se ramener à l’habitude ou à l’automatisme. La vie inconsciente est beaucoup plus étendue, mais les différentes manifestations qu’on y découvre doivent d’abord être soigneusement définies et classées; nous ferons pour l’inconscient ce que permit de faire pour la conscience la méthode introspective, au moyen de laquelle on a classé avec le plus d’exactitude possible les, formes d’activité qui se dégagent de l’analyse des représentations. Après, il s’agira d’utiliser la méthode réflexive pour découvrir l’explication de ces tendances.

Et tout d’abord si, avant de parler des faits subconscients et des différents courants psychiques qui s’y rencontrent, j’envisage uniquement la suite logique des états conscients, je découvre, ici déjà, une activité tout à fait inconsciente. Dans la perception sensible, j’ai conscience de la représentation d’objet; je me fais une représentation de mon activité ; je puis aussi fixer mon attention sur

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certaines des sensations qui me mettent en rapport avec le monde extérieur; mais ce qui échappe à ma conscience, c’est la synthèse elle-même qui donne de l’unité à ma représentation, c’est le passage de la multiplicité sensible et des impressions innombrables qui s’exercent sur les organes des sens, à la notion unifiée qu’est la représentation ; et cela est vrai de la plus simple des représentations comme de la vue d’un ensemble d’objets. Que l’on croie pouvoir expliquer cette unification par la seule activité cérébrale ou qu’on admette la nécessité d’une activité psychique propre, le problème est le même. Nul homme ne voit se former en lui la représentation d’objet; on n’aperçoit que le produit du travail qui synthétise une multiplicité d’impressions.

Et inversement : une volition, comme acte conscient, est simple. L’exécution d’une volition exige des mouvements nombreux, dirigés par différents groupes de centres nerveux : le passage de la volition au mouvement produit un certain nombre de sensations qui constitueront la conscience de l’effort accompli; cependant, ce qui reste tout à fait inconscient, c’est l’épanouissement de la volition en actes, le passage du conscient, qui paraît unifié, aux moments qui constituent une multiplicité spatiale.

Le travail qui se fait constamment, au cœur même de la représentation et qui rend celle-ci tributaire de l’abstraction, du concept, ce travail aussi est inconscient. Et il ne se produit pas postérieurement, dans le temps, à l’acquisilion d’images qui composeraient, après coup, la représentation ; il se produit dès le début chez l’enfant à tel point qu’un enfant reconnaît mieux un schéma, un graphique du concept, qu’une peinture exacte et minutieuse des choses. J ai pu contrôler cette observation que l’on retrouve dans divers auteurs.

Aussi bien l’action de l’intelligence conceptuelle que la fonction d’unification et de synthèse qui rend possible la perception sensible sont donc inconscientes. Les rapports logiques qui constituent un jugement et un raisonnement le sont aussi avant que la réflexion les ait envisagés et analysés : c’est l’histoire de M. Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir. L’esprit logique se définit par la position de rapports; dès que s’exerce la pensée, elle pose des rapports et ne pourrait se manifester sans s’exprimer de cette manière. Les représentations en tant qu’idées, c’est-à-dire en tant qu’elles se rattachent au moi pensant, participent l’une à l’autre de telle façon qu’aucune d’elles n’existe seule, mais se pose nécessairement dans le système de rapports constituant la pensée : une idée n’a de sens que par son contexte. Quoi que nous ayons pu dire au sujet de l’intuition et tout en admettant l’intuition comme fondement de la vie mentale, il n’en est pas moins vrai que l’intuition ne reste pas concentrée sur elle-même, malgré son caractère synthétique ; elle se traduit en idées, en rapports. C’est la nature individuelle de l’homme qui l’exige; car si, d’une part, elle participe à l’acte de l’esprit, d’autre part elle est organique et subit les conditions de la succession et de la spatialisation. Le jugement et le raisonnement n’en relèvent pas moins de la nature de la pensée et s’étendent non seulement au cas où, réfléchissant sur nous-mêmes, nous prenons conscience de notre activité logique, mais à tout fait conscient, au plus simple comme au plus complexe, à la perception d’une sensation localisée comme au raisonnement scientifique le plus parfait. La sensation porte la marque de l’esprit aussi bien que les idées les plus élevées.

Dans l’abstraction comme dans la sensation, dans l’effort aussi, nous ne pouvons refuser de reconnaître une

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part d’inconscient. Cet inconscient, si nous reprenons la notion dégagée au chapitre précédent, est inhérent à l’acte de l’esprit lui-même. L’activité synthétique de l’acte de l’esprit, qui se caractérise par le passage de la multiplicité des impressions sensibles à l’unité de la représentation, par la participation de la représentation au concept et du concept au raisonnement, est inconsciente. La plupart des hommes vivent sans jamais s’en rendre un compte exact, ne la connaissant que par les sensations qui accompagnent ses manifestations et par les sentiments qui se dégagent de l’activité qu’elle engendre.

Voilà donc un premier groupe de tendances inconscientes dans la vie de l’esprit : nous l’appellerons V inconscient dans l’acte de pensée. 11 s’exerce dans tout acte de pensée, même si,, par hypothèse, on isole un acte de pensée de l’ensemble d’une conscience et si on l’analyse à part.

Mais les différentes manifestations de l’acte de pensée ne reperdent pas ; elles se conservent grâce à la mémoire qui unit le passé au présent. La mémoire à son tour va nous forcer à reconnaître l’inconscient dans la vie mentale. Bergson a fait remarquer que la perception présente était peu de chose en comparaison du fond de mémoire siii lequel elle s épanouit. Mais ce fond de mémoire, nous n’en avons pas conscience dans la perception présente, pas plus que de l’acte de l’esprit. 11 ne se confond cependant pas avec celui-ci. En vertu même de sa nature, l’acte de l’esprit synthétise le fond de mémoire et la perception présente ; mais les nécessités pratiques nous forcent à négliger ce fond de mémoire, à ne pas nous en apercevoir et à diriger toute notre attention sur l’objet de la perception présente : l’attention, avons-nous vu, s’adapte aux circonstances et exclut ce qui pourrait dériver l’action,

Dwelsiiauvers.

disperser l’être au moment où il doit se concentrer. Le fond de mémoire passe donc inaperçu et nous sommes tout entiers concentrés dans l’actualité. Cependant, l’analyse psychologique dégage très nettement le rôle de la mémoire ; si elle n’existait pas, il nous faudrait, à chaque nouvelle perception, refaire complètement l’exploration de l’objet, et l’être vivant qui serait condamné à se recommencer perpétuellement serait vaincu et laissé pour mort le long de la route. Nous ne nous rendons pas compte de la mémoire dans la perception, disions-nous, et ce n’est pas l’introspection qui permet de la dégager. 11 faut recourir à d’autres méthodes. Un des avantages de la mémoire dans la perception est qu’elle permet de reconnaître aussitôt les objets, et selon le caractère synthétique de toute représentation, nous savons qu’il suffit, en vertu de la loi de totalisation, qu’un des aspects d’une représentation s’impose pour que toute la représentation réapparaisse. Les expériences sur la reconnaissance par la mémoire permettent de constater le fait.

Si l’on vous présente, pendant le temps le plus court qu’il faut pour percevoir, un carré de vingt lettres d’égale grandeur, disposées à égale distance en quatre lignes de cinq lettres et si l’on prend soin que ces lignes ne forment pas des mots, vous aurez vu exactement et retenu > quelques lettres isolées; mais si, dans des conditions i analogues d’expérience, les quatre lignes forment chacune un mot, vous retiendrez beaucoup plus de lettres sans en avoir vu un plus grand nombre ; il vous aura | suffi de quelques indices pour compléter les mots ; la per- 1 ception actuelle aura été aidée par la mémoire. Unej impression attendue et prévue est suivie d’une réaction! beaucoup plus rapide que lorsqu’il faut au préalable laj reconnaître ; les expériences faites sous la direction de S

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Wundt au moyen de la méthode des réactions sont trop connues pour que j’insiste. Ces exemples montrentla vérité de la proposition de Bergson. Ils montrent encore que le fond de mémoire sur lequel s’épanouit la perception présente est inconscient. Nous appellerons ce deuxième groupe: V inconscient de mémoire dans la perception; ce groupe est distinct du précédent.

Mais ce n’est pas le seul inconscient que l’on rencontre dans la mémoire : tandis que dans la perception, la mémoire elle-même est inconsciente, il y a des cas où, le fait de mémoire étant conscient et l’individu ayant parfaitement conscience qu’il s’agit de souvenirs se présentant à son esprit, l’apparition même de tels souvenirs plutôt que d’autres se passe d’une manière inconsciente. Il arrive souvent qu’une impression tout à fait inaperçue éveille en moi un souvenir auquel je ne me suis jamais reporté, autant que ma mémoire -ou mes notes me renseignent. Le point d’attache du souvenir reste une suggestion inconsciente, et le souvenir surgit sans que je puisse retrouver ses conditions. Il m’est possible souvent, quand plusieurs souvenirs s’enchaînent sans intervention de ma volonté et se présentent à ma mémoire, de retrouver leurs points d’attache et de remonter ainsi jusqu’au premier anneau de la chaîne, de me rendre compte de ce qui, dans mon état d’esprit du moment, a pu provoquer l’association. Mais il y a des cas où je ne puis me rendre compte ni de la manière dont cette suggestion s’est opérée, ni de la raison pour laquelle tel souvenir depuis longtemps oublié m’est revenu à la pensée précisément en ce moment. La même difficulté se présente dans le rêve. Il arrive qu’une impression, négligée tout à fait et restée inaperçue pendant la veille, ait créé une tendance motrice dans le cerveau ou un manque dans la vie

affective ; que cette tendance ait été comprimée par l’application de l’attention pendant le jour et qu’elle se manifeste, une fois l’attention vaincue par la dispersion ; ou que le manque dans la vie affective se soit transformé en un besoin et en un désir latent, qui apparaît à la première occasion, dès que l’attention se lasse ou se détend. Ce qui se produit dans le rêve se rencontre également dans la rêverie de l’homme éveillé. Chez ceux qui aiment la rêverie et profitent des moments de loisir pour s’y abandonner, tout en ne perdant pas de vue ce qui se passe en eux, des faits analogues ont été souvent observés ; mais si subtile que soit l’observation, il arrive mainte fois qu’elle ne parvient pas à savoir comment un souvenir a jailli du passé, comme par suggestion, pour s’imposer au rêveur voilà donc une nouvelle forme d’inconscient, qui ne se ramène à aucune des deux catégories précédentes : nous l’appellerons inconscient de mémoire par imprcssioju et sentiments latents.

La mémoire nous conduit enfin à une grande catégorie de faits inconscients; en effet, outre les deux formes d’inconscient que nous en avons dégagées déjà, elle nous en fait découvrir une troisième : dans la répétition d’actes ou de représentations mécanisées, comme l’emploi de formules invariables et commodes dans le discours, la récitation d’un poème que nous reproduisons sans effort, un morceau joué par cœur par un pianiste, une aisance I manuelle qui n’exige guère d’application, la conscience ! semble se limiter à un contrôle, et le défilé des représentations, des mots ou des attitudes paraît réglé d’avance. I

Ce genre de faits existe dans toute l’étendue de notre j activité mentale ; les rapports entre représentations, les | séries de mouvements que nous accomplissons, nos son- j

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timents eux-mêmes subissent l’influence de l’exercice, de la répétition, de l’habitude. La loi de l’habitude a été étudiée d’une manière très approfondie par Maine de Biran •et Ravaisson; depuis, des théories plus récentes sur l’automatisme, dues à Pierre Janet et à Bergson, ainsi que des recherches expérimentales sur l’habitude chez d’autres êtres vivants que l’homme ont accentué l’importance de cette loi. En somme, toute la psychologie de Pierre Janet se base sur la double activité de la synthèse et de l’habitude (1). Les faits de conscience subliminale sont expliqués par lui et par ceux qui se rattachent à sa psychologie au moyen de l’automatisme (2). C’est le groupe très important des faits auxquels nous réserverons spécialement le nom de subconscients. Nous ne pouvons confondre ce groupe et les précédents : l’inconscient dans l’acte de pensée appartient à la synthèse et non à l’automatisme; l’inconscient dans la perception actuelle, ne relève pas de l’habitude ; l’inconscient qui se présente dans le rappel de souvenirs lointains est bien à l’opposé de l’habitude. Toute l’activité inconsciente ne se ramène donc pas au subconscient ni à l’automatisme qui enferme, je le veux bien, une classe très importante, mais n’en comprend pas toutes les manifestations.

Comme cinquième classe de faits inconscients, nous rangeons des prédispositions qui se manifestent dès l’enfance, chez ceux qui montreront une prédilection pour un genre d activité, métier, art ou science. C’est le cas d’un calculateur comme Inaudi; c’est celui de l’homme d’action et d énergie qui se devine déjà dans l’enfant et qu’une circonstance favorable suffit à révéler ; c’est aussi le cas d’un Mozart, déjà bon virtuose à l’âge où souvent ceux

(1) Voir notre chap. IV, § 2. ’

(2) Par exemple, Grasset, le Psychis^ne inférieur, Paris, 1906.

qui deviendront, par l’exercice, d’excellents pianistes, ne manifestent encore aucune disposition; c’est celui de toutes les vocations irrésistibles. On suppose en général que certaines tendances qui existaient chez les ancêtres, ou réalisées, ou à l’état latent, aient pu se transmettre biologiquement. Au fond, l’on ne sait rien de précis sur cette question. Mais les faits existent, et quand l’enfant,, soutenu par sa vocation, se sent entraîné vers un genre déterminé d’activité, il ne sait pas comment cette poussée est venue en lui ; ses prédispositions remontent au delà de sa vie individuelle; elles se manifestent sans même qu’il en soupçonne tout d’abord la portée. Sans doute deviendront-elles conscientes ; elles ne donneront tout leur effet que par la culture, l’effort èt une conscience mieux développée. N’importe! En soi, elles sont parfaitement inconscientes. La puissance qui les sous-tend constitue un inconscient : nous l’appellerons inconscient par vocation.

Pour terminer, nous rangerons en un dernier groupe l’inconscient qui caractérise la naissance et la formation des états affectifs. Lorsque ceux-ci sont conscients, qu’ils peuvent être l’objet d’une idée, être réfléchis, ils sont déjà parvenus à un certain stade de leur développement; les travaux contemporains ont montré qu’il n’était pas possible, comme dans une psychologie intellectualiste, de les faire naître de rapports entre représentations ; le rôle de l’organisme d’une part, celui de l’inconscient d’autre part, sont incontestables dans la vie des sentiments. On sait que certaines maladies prédisposent à la mélancolie. Les sentiments tristes proviennent-ils ici de la représentation que la conscience se fait de la maladie? Comment alors expliquer les états mélancoliques très caractérisés dans la période d’incubation d’une maladie, alors que la

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conscience de celle-ci n’a pu encore se produire? 11 est évident, en de semblables cas, que l’organisme est déterminant pour l’origine d’états affectifs. Nous ne prenons, on Je voit, que des cas typiques.

L’organisme constitue, dans cet ordre de faits, une véritable source d’inconscient psychique : il y a là une transformation semblable à celle qui se produit dans la synthèse de la multiplicité sensible en un objet de représentation. Mais l’excitation est constituée ici non par des mouvements qui se transmettent dans l’espace entre les corps et nous, mais par des transformations chimiques dans notre organisme même ainsi que par les altérations que causent ces transformations dans la nutrition des tissus, le tonus musculaire, les rythmes organiques ; ce qui correspond aux impressions sensibles dans la perception extérieure, c’est ici l’ensemble des impressions organiques,; et celles-ci n’ayant pas rapport à un objet, mais à 1 activité organique qui se rapporte à nos propres mouvements, ce n’est pas en une représentation d’objet qu’elles se traduisent, mais en une affection du sujet, en un état affectif. Cet état affectif devient conscient dès que nous nous sentons modifiés par le changement qu’il cause en nous. Nous l’éprouvons comme modification qualitative ; nous nous en formons une idée, c’est-à-dire que nous nous rendons compte, par la réflexion, du rapport entre cet état affectif et 1 ensemble de notre activité; nous lui donnons un nom, par opposition à d’autres états affectifs; mais la manière dont il s’est formé, la raison de son apparition ainsi que ses premières manifestations, devinées, confuses encore, avant de se préciser et de se définir, tout cela constitue la vie inconsciente de l’état affectif.

L’élat affectif, s’il dure et se transforme en un senti-

ment, c’est-à-dire en une tendance durable qui s’harmonise avec l’ensemble delà personnalité, ou en une passion, c’est-à-dire en une tendance durable qui tend à envahir et à rompre l’harmonie de la personnalité, ne devient jamais semblable à une représentation d’objet ni à un concept abstrait. Il est et reste tendance. Il forme un mouvement continu dans la vie intérieure. Il se combine avec les autres tendances affectives, comme avec les idées et ■avec les impressions organiques; à cause même de sa nature mouvante et liante et en même temps des transformations qu’il subit indépendamment de la pensée logique, l’état affectif durable, sentiment ou passion, présente de l’inattendu ; une passion peut éclater, un état affectif nous saisir, alors que tout ce qu’il a accumulé en lui avant de se manifester peut avoir échappé à la conscience. C’est l’inconscient qui résulte de la vie même des sentiments. Le même inconscient encore donne aux sentiments supérieurs la force de se maintenir et de s’intensifier ; car sous les idées et les actions, ils s’accroissent et acquièrent, par leurs associations multiples, une puissance •qui crée le caractère et fait qu’il existe « des caractères ». Nous rangerons ces données dans une classe spéciale que nous appellerons l’ inconscient dans la vie affective.

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