La syphilis au XVe siècle
Acceptez, je vous en prie, la dédicace de cette thèse : elle m'a permis de lier connaissance avec les grands écrivains de l'antiquité, d'étudier une des grandes époques de l'histoire de la médecine. Certainement c'est une grande audace à moi de m'etre pris corps à corps avec les hommes qui l'ont marquée; mais, je l'avoue, je n'ai pu me défendre d'enthousiasme pour le grand mouvement scientifique qui marqua la fin du xv* siècle en Italie, et je n'ai pas consulté mes forces : ils virent tout, interprétèrent presque tout, ces observateurs de la première heure, et, je le crois, l'étude de ce passé lointain n'est pas stérile; elle montre bien que nous tournons souvent dans le même cercle, et que tous ces préceptes oubliés ne sont pas à dédaigner. Un grand génie l'a dit, il va dix-huit siècles : « Scientise enim per additamenta fiunt : non « enim est possibile eundem incipere et finire. Pueri enim sumus « in collo gigantis, quia videre possumus quicquid gigas, et ali- « quantulum plus. »
Mon seul désir eût été d'être leur fidèle interprète, de faire quelque chose de durable pour y bien graver ma reconnaissance pour vous. Cette satisfaction ne m'est point donnée, je puis seulement vous témoigner ici. en passant, \ou\p mn gratitude. Oui, cher .aiaîîre, parmi les meirieurs souvenirs que j'"" compte dcJ8 dans m.g.
vie, parmi ceux que j'évoquerai toujours, je placerai sans cesse au premier rang ces matinées d'hôpilal. où, mettant au service de la science ces dons si précieux, l'esprit et le bon sens, vous savez si bien tenir l'attention en éveil, mettre en jeu toutes les facultés, iîuider chacun dans la recherche du diagnostic précis, favoriser l'initiative dans l'application des indications thérapeutiques, ayant pour tous cette aimable bienveillance qui fait les disciples fervents.
Je noublierai jamais que vous m'avez encouragé dans l'étude de rhistolor;ie, inspiré le goût de la physiologie expérimentale ; en un mo.t, je vous dois la direction de mes études. Les impressions premières sont durables : celles que vous m'avez laissées me guideront, et je n'ai qu'une seule ambition, m'engager sur vos traces et vous suivre, de bien loin sans doute, dans la voie que vous avez tracée.
Gh. RENAULT.
Paris, mars 1868.
INTRODUCTI ON
Parmi toutes les hypothèses qui ont été faites sur l'origine de la syphilis, une seule est maintenant admissible, je veux parler de celle qui établit l'existence de cette maladie de toute antiquité. Toutefois, cette opinion ne sera jamais qu'une hypothèse s'éloignant peu de la certitude, mais en somme en différant notablement. A cela il y a plusieurs causes que nous aurons successivement l'occasion d'examiner, et dont les plus importantes tiennent au petit nombre des écrits anciens que nous possédons, à ce que les observateurs de la Grèce, d'Alexandrie ou de Rome, les auteurs arabes se tenaient dans les généralités, qu'il leur répugnait, sacrifiant en cela aux préjugés de leur époque, de traiter en détail des maladies qui ont pour siège les organes génitaux ; que ceux qui nous ont transmis leurs écrits n'ont pas craint, pour des motifs que je ne veux pas rechercher, de dénaturer les passages qui en traitent, et même de les supprimer, comme le prouve la mutilation du livre IV de Gelse, où la phrase qui concerne l'étude des maladies des organes génitaux chez la femme est coupée au milieu, et le passage entièrement supprimé. Outre cela, les anciens ne surent pas trouver le lien qui unit les difî'érents accidents de la maladie; de chaque accident spécial, ils firent une affection particulière. Pour eux, la relation ne fut jamais établie entre les lésions des organes génitaux, de l'anus et le développement des accidents cutanés et des affections osseuses. Du reste, la syphilis est loin d'être la seule affection qui nous laisse des doutes sur son origine et son existence à travers les âges.
Ainsi je prends pour exemples les trois maladies qui apparurent en Europe en même temps que la syphilis : le scorbut, qui fut reconnu en 1482 dans le nord de l'Allemagne; la suette miliaire ou sueur anglaise, dont on signale la première manifestation dans l'armée d'Henri VU en 1483-1486; enfin la fièvre pétéchiale ou typhus, qui ravagea l'île de Chypre à la fin du XV® siècle, et l'Italie en 1501, pendant l'expédition de Naples
Renaalt. I
de Louis XII. Pour le scorbut on trouve, dira- t-on, des collections de symptômes dans Hippocrate (1) que l'on peut rapporter à cette maladie; mais si, en les réunissant, on veut essayer de prouver que cet auteur avait vu du scorbut et avait pu l'étudier, on sera peut-être plus embarrassé encore que pour la syphilis. Si, d'Hippocrate, on poursuit la série de ses recherches en passant par Gelse (2), Paul d'Égine (3), Arétée, Gœlius AureUanus (4), Avicenne (5), en consultant les auteurs tels que Strabon (6) et Pline (7), qui ont parlé des voyageurs d'alors, on voit que la maladie existait certainement, qu'il y en avait eu des manifestations évidentes ; que c'était probablement elle qu'on appelait stomacace, sclelotyrrhe (8), mais on n'a pas de preuves positives de son existence, et, avec cela seul, on ne pourrait détruire les hypothèses qu'on n'a pas manqué de développer. Que lisons-nous en effet dans Celse qui en a parlé le plus clairement; je cite ses propres paroles (9) : « Ceux chez lesquels la rate est d'un grand volume ont les gencives mauvaises, l'haleine forte, ou des écoulements de sang par quelque partie ; s'ils n'éprouvent aucun de ces symptômes, il leur survient aux jambes des ulcères d'un mauvais caractère qui laissent des cicatrices noires. )> — Est-ce là le scorbut? j'ai du mal à le croire ; en tout cas cette preuve est des plus discutables^ elle n'a pas empêché une série nombreuse d'écrivains érudits de faire dater le scorbut du xv^ siècle; et, prodige d'inconséquence, nous voyons Astruc, rejetant de toutes ses forces la syphiUs dans l'antiquité, se baser pour réfuter des faits irréfutables sur l'existence ancienne du scorbut. Les auteurs modernes, pour la plupart du moins, admettent bien des traces du scorbut dans Hippocrate et dans les auteurs qui l'ont suivi, mais pour eux cette affection date de la fin du xv* siècle et surtout du xvi^, des grands voyages maritimes qui illustrèrent ces époques. Pour eux le scorbut apparut lors des grands voyages de Vasco de Gama, de Magellan, de Gartier, etc. Eh bien! je dis, le scorbut comme la syphilis existe de toute antiquité, et que partout où des hommes ont été placés dans des conditions de température, d'aération, d'ahmentation et de fatigues semblables à celles dans lesquelles le scorbut se produit, cette maladie a pu se développer et le plus souvent s'est développée. J'en apporte une preuve que je crois frappante. Il est démontré que l'antiquité ne peut rien nous fournir à ce sujet, mais le
moyen âge fut fécond en expéditions lointaines ; presque toutes les croisades furent décimées par la famine, les fatigues, les privations et les maladies; leur histoire a été consignée dans des chroniques par les contemporains ; c'est dans l'une d'elles que nous allons trouver la preuve que nous cherchons. Nous sommes au milieu du xm*' siècle (1248), saint Louis vient de prendre Damiette ; vers la fin de l'hiver l'armée est campée sur les bords du Nil couvert de cadavres en putréfaction, une épouvantable disette règne au camp. Je laisse la parole au chroniqueur (10), témoin oculaire :
(( Nous ne mangions nulz poissons en l'ost (camp) tout le quaresme, mes que bourbetes ; et les bourbetes mangeoient les gens mors, pource que ce sont glous poissons; et pour ce mesclîief et pour l'enfermété du pays, là où il ne pleut nulle fois goute d'yaue, nous vint la maladie de l'ost, qui étoit tel que la char de nos jambes séchoit toute, et le cuir de nos jambes devenoit tavelé de noir et de terre, aussi comme une vielz lieuze (botte) ; et nous avions tele maladie venoit char pourrie es gencives, ne nulz ne eschapoit de cette maladie que mourir ne l'en convenist. Le signe de la mort estoit tel que là où le nez seignoit il convenoit mourir. La maladie commença à engregier en l'ost en tel manière, que il venoit tant de char morte es gencives à nostre gent, que il convenoit que les barbiers ostassent la char morte, pource que ils peussent la viande inascher et avaler aval. Grant pitié estoit d'oir brere les gens parmi l'ost, aiixquieux l'en copait la char morte ; car ils breoient aussi comme femmes qui travaillent d'enfants. ))
Je n'ajouterai rien à cette description pittoresque, et passant de suite au typhus, je vais montrer qu'il ne date pas non plus du xv^ siècle. Thucydide (11) me fournit une preuve de sa manifestation dans les temps les plus reculés. A toutes les horreurs de la guerre qui désolait le Péioponèse se joignit bientôt une épidémie meurtrière qui dépeupla l'Attique et les pays circonvoisins. Thucydide en fut atteint lui-même, et la description qu'il nous en a laissée est assez précise pour ne laisser aucun doute à qui voudra comparer les symptômes de cette peste d'Athènes avec ceux du typhus. Voici le résumé exact de sa description :
(( Tout à coup la maladie débutait par un grand mal de tête, les yeux étaient rouges, brillants, la langue rouge-vif ainsi que
le gosier, l'haleine fétide, la respiration pénible, suivie d'éternuments, et la voix enrouée.
Puis survenait une toux violente qui faisait soulever le cœur et causait des vomissements de matières bilieuses. Ces vomissements avaient lieu à la suite de beaucoup d'efforts. Souvent les malades étaient atteints de hoquets convulsifs qui étaient de plus ou moins de durée. P^iis, à la surface du corps, apparaissaient des taches rougeâtres ou livides; quelques-unes offraient une saillie manifeste. Les malades éprouvaient une chaleur interne tellement grave qu'ils ne pouvaient souffrir de couvertures et les rejetaient au loin; on eût pris plaisir à se précipiter dans l'eau froide; quelques-uns, mal gardés, pris de délire, se jetèrent dans des puits ! — La soif était terrible, le sommeil avait disparu ou était agité d'inquiétudes continuelles. Du septième au neuvième jour, il y en avait qui mouraient. Ceux qui passaient ce terme présentaient des ulcères dans l'intestin, ulcères qui causaient la dysenterie : on mourait alors par faiblesse. — Ceux qui dépassaient cette période voyaient le mal se jeter dans les bourses ou des abcès survenir d ms les membres, aux doigts des pieds et des mains.
Parmi ceux qui en réchappaient, il y en eut qui avaient perdu la raison jusqu'à s'oubher eux-mêmes et à méconnaître les domestiques. » — Je m'arrête, le reste du tableau n'étant plus que la peinture des désastres et de la frayeur qui accompagna cette épidémie ; mais, je le demande, ce tableau, tracé par un homme de génie sans doute, mais qui n'était pas médecin, n'est-il pas frappant, et, après l'avoir vu, peut-on nier l'existence du typhus, même du temps d'Hippocrate ? J'en apporterais volontiers d'autres exemples, mais je les crois inutiles après celui qui précède, et je ne ferai que mentionner l'épidémie qui décimait les légions de Lucius Verus, celle dont saint Cyprien nous a laissé la description. J'ajouterai seulement que ce n'est qu'au typhus qu'on peut rapporter les accidents qui retinrent Philippe-Auguste malade à Ascalon (12). — Enfin, s'il faut s'en rapporter à Guillaume de Nangis (13), c'était encore le typhus qui ravageait l'armée de saint Louis campée près de Tunis, et le roi lui-même ne succomba qu'à une fièvre aiguë continue avec flux de ventre qui l'avait fortement accablé. — 11 est donc évident que le typhus et le scorbut n'étaient pas des maladies nouvelles à la lin du xv® siècle (14),
et s'ils furent regardés comme telles par les premiers médecins qui les décrivirent, c'est qu'ils se trouvaient dans les mêmes conditions que la syphilis ; ces observateurs n'en voyaient point la description dans Avicenne, dans Galien et Hippocrate» donc ils étaient nouveaux, donc ils n'avaient pu exister au temps de ces princes de la médecine. Cependant les indications qui se rapportent à la maladie que nous étudions spécialement sont multipliées dans les écrits des médecins de la Grèce, de Rome ou du moyen âge, et à côté d'elles, celles qu'on attribue volontiers au scorbut en particulier sont bien peu de chose, tant il est vrai qu'avec des idées préconçues on ne voit que ce que l'on veut bien voir. — Toutefois, les recherches entreprises dans les anciens monuments historiques n'ont donné que des résultats peu satisfaisants. Dans la Bible, le livre intitulé le Lévitique, attribué à Moïse, renferme bien l'indication d'une affection des organes génitaux regardée comme essentiellement contagieuse, mais rien de plus. En effet, en parcourant le chapitre 15, nous lisons que a tout homme sera immonde quand la semence coulera de sa chair. — Que l'on reconnaîtra qu'il est atteint de ce vice, lorsque par moments la hideuse humeur adhérera à sa chair et se durcira... )) Puis, voilà toute la série des moyens prophylactiques qui consistent dans l'isolement du malade. — Celui qui, par malheur, touchait son lit, ses vêtements, était forcé de laver sa robe, son corps tout entier, et était immonde jusqu'au soir. Il fallait encore accomplir les mêmes ablutions si on avait été touché par la salive du malade, si on s'était assis sur un siège où il s'était reposé. — Le vase d'argile qu'il avait touché était brisé, le vase de bois lavé à l'eau. Une fois guéri, le malade était encore forcé d'attendre sept jours, puis faisait ses ablutions en eau vive et était considéré comme sain. — Il en était de même pour les femmes. — Ce passage prouve surabondamment que la blennorrhagie était fort commune chez les Hébreux, qu'ils en redoutaient la contagion, mais rien au delà. — Les autres passages de la Bible qu'on a cités aussi fort souvent ont trait à la maladie de Job et à celle de David; pour moi, je n'y trouve que les signes de la lèpre. «Job, dit le texte (15), fut frappé d'un ulcère malin de la plante des pieds au sommet de la tête. Sa chair était couverte de vers et de souillures, sa peau se rompait et se dissolvait, ses lèvres étaient amincies et comme collées aux s^encives, il n'était
resté que la peau autour de ses dents, ses entrailles le brûlaient et ne lui laissaient aucun repos. Sa bouche était douloureuse, son haleine fétide ; sa peau s'était noircie et ses os desséchés par la vivacité des douleurs. » François Vatable (16), Gyprien (17) et Jean de Pinéda (18j ont regardé la maladie de Job comme la syphilis ; il en a été de même d'Aug. Calmet (19). Mais, lorsqu'on examine froidement les choses, en mettant de côté les hyperboles poétiques du texte, et que Ton compare un à un les symptômes qu'il énumère avec ceux de la lèpre et de la syphilis, on voit qu'ils se rapportent mal à ces deux affections, mais enfin que c'est à ceux de la lèpre des Juifs qu'on peut le mieux les comparer. On a dit encore que c'était l'ulcère syriaque, la maladie pédiculaire, rien ne vient à l'appui de ces hypothèses, bien au contraire.
Même incertitude au sujet de la maladie du roi David; nous y trouvons les symptômes d'un écoulement uréthral, l'indication d'ulcères et de douleurs des os, mais tout cela est noyé dans une déclamation continuelle, et au milieu des exagérations poétiques du psalmiste, il est impossible d'y reconnaître l'affection dont il était atteint. On a beaucoup disserté à ce sujet ; je pourrais reproduire la série des arguments, mais cela n'ajouterait rien à la connaissance des faits. Ces discussions, dans les auteurs qui s'en sont occupés, ne prouvent rien et ne peuvent rien prouver, vu le manque de précision dans les textes, l'absence de documents nouveaux et dégénèrent en puérilités, r— La même obscurité règne dans les anciens historiens grecs. Hérodote (20) parle, il est vrai, d'une maladie que Vénus Uranie, irritée contre les Scythes, spoliateurs de son temple d'Ascalon, avait envoyée à eux et à leurs descendants. Hippocrate nous a aussi, dans différents endroits, signalé cette affection spéciale aux Scythes, mais il n'a pas été plus expucite que l'historien. Il nous dit (21) seulement que l'équitation quotidienne que pratiquent les Scythes entraine chez eux des fluxions continues et des douleurs aux aines, que c'est pour cette maladie qu'ils s'ouvrent les veines situées près de l'oreille, ce qui cause leur stérilité. — Dans le hvre de Natura muliebri (22), il prescrit des topiques pour les ulcères du pudendum, le prurit, la fétidité et les douleurs de cette région : il signale également les bubons suppures à l'aine chez les femmes. Ailleurs (23), il revient sur les ulcères des organes génitaux et en
indique le traitement avec ceux de la face et des oreilles ; enfin il cite le cas d'un eunuque qui eut pendant six ans une fluxion vers l'aine (Hippurin) et une tumeur inguinale. — Je ne sais s'il faut placer ici ce qu'on rapporte de l'existence probable de la syphilis, dès l'antiquité la plus reculée, en Chine et dans rindoustan. A la fin du siècle dernier, une société de savants pubHa à Calcutta (24) les recherches que leur connaissance de la langue sacrée du pays et leurs communications avec les Brahmes leur avaient permis de recueillir sur l'histoire des sciences dans l'Inde. Ils affirment que la vérole était connue dans rindoustan depuis un temps immémorial sous le nom de feu persan (persian fire); que quelques Indous employaient même le cinabre pour traiter cette maladie. Nous y lisons aussi que les Brahmes du Thibet regardaient la maladie comme produite par un virus.
Je n'insiste pas sur ces témoignages qui nous viennent de l'Inde. Leurs preuves d'antiquité ne sont pas assez bien établies, ils peuvent dater de plusieurs milliers d'années, comme ils peuvent dater du xvi^et même du xvii® siècle, des premiers voyages des Européens dans l'Inde. On pourra toujours leur objecter que l'Inde communiquait avec l'Europe par des caravanes qui faisaient des échanges commerciales avec le Levant, que la syphilis a pu y être importée dès la fin du xv^ siècle par ces voies diverses ; en un mot ces preuves peuvent donner prise à la critique et être repoussées par les incrédules qui veulent soutenir quand même l'origine américaine ou la naissance spontanée de la maladie.
J'ai hâte de quitter ces époques reculées pour aborder l'étude des manifestations de la syphilis dans la Grèce, et surtout à Rome. — Depuis Celse jusqu'aux médecins du bas empire, on les a tous méticuleusement compulsés, et on est arrivé à cette conclusion que, si la syphilis n'existait pas dans l'antiquité, il fallait admettre une autre maladie des organes génitaux et de la bouche, spéciale aux débauchés ; on a fait plus, on s'est dit : cherchons dans les satiriques, exhumons les inscriptions recueillies dans les temples de Priape, lisons les récits des cérémonies antiques, nous y retrouverons certainement l'indication des maladies honteuses que la pudeur des médecins et des chirurgiens latins n'osait décrire. — Des recherches inouïes ont été entreprises par Hensler, Sanchez, H. Meibom, Rosen-
baum, et quand on s'est trouvé en présence de la luxure et de la hideuse prostitution antique, on s'est dit qu'il était impossible que la maladie n'existât pas.
En effet, nous voyons les satiriques jeter à chaque instant les noms de maladies regardées comme honteuses à la tête de leurs amis, de leurs ennemis, de leurs maîtresses, anciennes ou nouvelles. — Des débauches insensées n'avaient d'égales que les hideux symptômes des affections qui les suivaient et leur cd|mmunication rapide. Pouvait-il en être autrement? tout un monde de prostituées vivait, à l'aventure, ou dans des chambres voûtées, sans être soumises à des visites sanitaires ; de jeunes esclaves à la longue chevelure, eunuques dès l'enfance, étaient répandus dans des maisonnettes, ouvertes à tout venant sur la voie pubhque ; et tous ces baladins frisés, fardés, qui venaient exciter les débauchés à la fin des festins, puis toute cette tourbe de fellalores, d'ambasicaetes, de cinaedi, de spatalocinaedi, de cunnilingui, d'officioci, livrés aux caprices du premier venu. La promiscuité la plus révoltante régnait dans les bains publics. Dans les temples aux mystères de Priape, une troupe de ménades hystériques, après des excitations de toutes sortes, se livraient aux dernières débauches, à défaut d'autres, avec le premier esclave venu. Aussi, à toutes ces dépravations correspondait-il une série d'accidents longuement décrits dont tous les écrivains médicaux d'alors, et parmi eux on doit citer en première ligne Gelse, Aetius, Paul d'Egine et Gœlius Aurelianus. — Les affections dont ils parlent et qui ont été rapportées à la syphihs étaient désignées sous les noms suivants : ulcères, fissures, aphthes, affections des amygdales, bubons, condylomes, tubercules, fies, thyms, mures, ulcères des bourses, pustules, manifestations cutanées, exostoses, céphalalgie, douleurs ostéocopes. Je passe sous silence la gonorrhée qui est cependant bien décrite , mais qui se rattache trop indirectement au sujet.
A. Les ulcères des organes génitaux et de l'anus comprenaient (25) :
1° Les fissures et les ulcères sordides autour de la couronne du gland, les ulcères situés dans le canal de l'urèthre près du méat urinaire, les ulcères siégeant sur le gland, celui qui était désigné par les Grecs sous le nom de phagédénique, enfin tous
et en particulier Gelse, savent très-bien distinguer les ulcères cancéreux qui attaquent le gland et le prépuce.
2" A l'anus, ils signalent en première ligne les rhagades, les ulcères en champignon, et ceux qui étaient désignés sous le nom de nomas ;
3° A la commissure des lèvres, les rhagades, dans la bouche les alcola, enfin les ulcères des amygdales.
Ulcères de la verge (26) . Le plus souvent la verge est gonflée de façon qu'on ne peut découvrir le gland, on est obligé d'avoir recours à des fomentations et à des injections pour y parvenir ; d'autres fois le prépuce est plus facilement ramené en arrière et ainsi permet d'apercevoir ces ulcères situés, ou à sa partie antérieure, ou au gland, ou à la couronne du gland. Ces ulcères sont nets et secs, ou bien ils sont humides et purulents. Le traitement est le même que pour la maladie des amygdales et le relâchement de la luette, les ulcères de la bouche et ceux du nez. Si l'ulcère est large et creuse beaucoup, on emploie un traitement plus énergique. Ces ulcères pénètrent quelquefois jusqu'aux nerfs ; il en sort beaucoup d'humeur séreuse, une sanie claire et de mauvaise odeur, qui n'est point liée et qui ressemble à de la lavure de chair ; — ^on y ressent de la douleur et des picotements ; — quelquefois la verge, est tellement rongée sous le prépuce, par ces ulcères, que le gland tombe.
L'ulcère sordide de la verge (27) est celui qui blanchit et se recouvre d'une pellicule blanche ; quelquefois il est profond^ d'autres fois luxuriant. L'ulcère dans l'intérieur du canal di l'urèthre se reconnaît à ce que du pus et du sang sont évacués avant la miction.
L'ulcère phagédénique s'étend très-rapidement en mortifiant scccessivement les parties qu'il atteint^ on le traite énergiquement de la même façon que l'ulcère cancéreux.
Il se forme aussi quelquefois de ces tubercules que les Grecs appellent (pujxa, nom appliqué surtout à une petite tumeur moins volumineuse que le furoncle, plus ronde, moins élevée, remplie d'une matière analogue à celle du furoncle, mais sans bourbillon, se développant (28) au voisinage du méat urinaire sur le prépuce (acné sebacea).
Les fissures produites au sommet du prépuce, quand il est trop étroit et qu'on le retire violemment en arrière, peuvent
devenir calleuses en veillissant ; il faut enlever largement les parties calleuses et affronter les lèvres de la plaie (29).
Les ulcères sordides du prépuce sont traités par une poudre dans laquelle il entre comme partie active de la céruse.
Ils connaissaient aussi la tumeur épitliéliale, qu'ils désignent ainsi : il nait parfois aussi sur la verge une petite plaque dure presque insensible qu'il faut couper.
Chez les femmes (30\ on rencontrait à la vulve les mêmes accidents et souvent des ulcères putrides (vop//)) qui ravagent en rampant les parties voisines ; si on presse tout autour, on en fait sortir une humeur peu épaisse, sanguinolente et ensuite bourbeuse.
Les rhagades {vd-^à^^ç, p-^çei;, fîssa, rimse) n'étaient autres que ces petites ulcérations que nous décrivons encore sous ce nom.
Ulcères de Vanus (31). Il se manifeste parfois à l'anus des ulcères qui rampent et dévorent. Ils atteignent souvent le muscle constricteur ; il importe de faire tous ses efforts pour les guérir.
D'autres ulcères, ayant l'aspect d'un champignon, sont disposés circulairement autour de l'anus : toutes ces affections sont bien isolées, dans les auteurs où nous en prenons la descriplion, des ulcères cancéreux et des liémorrhoïdes ulcérées.
B. A l'a commissure des lèvres se produisent des rhagades en tout semblables à celles de l'anus.
Dans la bouche on trouve : 1*^ les aphthes qui se développent sur les gencives, le palais, la face interne des joues, qui érodent la luette et s'étendent jusqu'à l'isthme du gosier (32).
Sur les tonsilles se développent deux espèces d'ulcères, dont l'un se présente sous la forme (33) de petites solutions de continuité, peu enflammées, peu douloureuses ; l'autre plus grave, est plus profond, plus large, couvert d'une humeur blanchâtre concrète, ou d'une sanie hvide ; je passe sous silence les ulcères syriaques que décrit le même auteur, parce qu'ils n'ont aucun rapport avec la syphilis, et je ne fais que mentionner les ulcères de la langue qui sont décrits trop succintement.
Aetius (34;) reconnut le premier qu'un ulcère du pied ou de la cuisse causait souvent l'inflammation des glandes de l'aine,
et sut très-bien dire que, pour guérir le bubon, il fallait commencer par guérir l'ulcère qui en était la cause première. Marcellus l'empirique est le seul (35) qui ait dit que le bubon se manifestait après une écorcliure ou une ulcération, même légère, de la verge, que souvent consécutivement à celle-ci les glandes de l'aine n'étaient que gonflées et douloureuses.
D. Nous voici arrivé à une série d'accidents, très-communs à cette époque, très-longuement décrits. Les uns ne sont autres que les productions désignées aujourd'hui sous le nom générique de végétations, les autres se rapprochent beaucoup des plaques muqueuses saillantes que l'on observe si fréquemment et qu'on désigne suivant leur aspect sous le nom de tubercule muqueux, tubercule plat, pustule muqueuse, pustule plate.
1° Le thym (36) (0up.oç). On désigne sous ce nom une éminence charnue représentant par sa forme et sa couleur la sommité fleurie du thym. Elle se développe aux organes génitaux des deux sexes, à l'anus et même dans d'autres parties du corps. On en voit quelquefois sur le giandj sur le prépuce, sur les lèvres de la vulve. La peau qui les recouvre est mince, se déchirant facilenaent, donnant lieu alors à un écoulement de sang. Leur volume est à peu près celui d'une fève d'Egypte, rarement plus grand, quelquefois plus petit. On en voit naître souvent plusieurs au siège ou dans le pli de l'aine. Le coït, la marche, les font saigner facilement. Il y en a de deux sortes : les bénins et les malins. Les bénins sont de petites caroncules, indolentes, charnues, inégales, rugueuses, blanches ou rougeâtres. Les malins sont plus durs, plus rugueux, plus volumineux, de couleur livide, donnant lieu à des douleurs pongitives, augmentant par le toucher. Les bénins se guérissent facilement. On les coupe dans la racine avec un scalpel d'acier et on saupoudre la place de poudre astringente (pyrite cuivreuse) ou de poudre de noix de galle.
Les malins sont coupés de la même façon, mais on en cautérise énergiquement la place. S'il y en a à l'intérieur du prépuce, on ne coupera pas tout en même temps. Quand il en est couvert en dehors et en dedans, il est difficile de le conserver ; nous essayons cependant de le faire en coupant d'abord les internes, et après leur cicatrisation, ceux qui sont à l'extérieur. On se sert pour cela de ciseaux ; il y en a qui les lient avec un crin de cheval, d'autres les brûlent avec un cautère potentiel.
C'est dans ce groupe qu'on faisait rentrer les fongosités du col de l'utérus que Paul d'Egine conseille de reconnaître, soit à l'aide du toucher, soit à l'aide d'un spéculum.
Les condylomes (37) se développent à la vulve des femmes et à l'anus des deux sexes. Ces tubercules sont des excroissances de chair caUeuse. Ils sont formés par quelques plis du pourtour anal développés et tuméfiés contre nature. Gela arrive quand l'anus est sinueux et présente beaucoup de rides. Habituellement mou, le condylome devient dur et douloureux quand il s'enflamme.
Le Fie (iùx,w(Tt;, marisca, ficus, sive ficatio) désigne divers accidents suivant les auteurs que l'on consulte. La définition la plus commune est celle qui les compare au fruit du figuier. Pour Oribase (38), ce sont des boutons ulcérés, ronds, demidurs, rouges, accompagnés de douleurs, se développant particulièrement au menton et dans d'autres parties du corps, surtout aux organes génitaux et à l'anus. Gelse entre dans plus de détails (39), il dit : l'ulcère que les Grecs appellent sycosis à cause de sa ressemblance avec une figue est une excroissance de chair dont on distingue deux espèces : [° l'un est un ulcère dure et rond; ^"^ l'autre est un ulcère humide et inégal; il sort du premier une sorte d'humeur gluante en petite quantité, du second il en coule une plus grande quantité qui a une mauvaise odeur; l'un et l'autre attaquent les parties couvertes de poils, le calleux et rond siège le plus souvent dans la barbe; l'humide occupe surtout la partie chevelue de la tète (la teigne et la mentagre) . Il en nait aussi à l'anus et à la verge, difî'érant seulement par leurs dimensions du thym; suivant Aetius le fie est seulement un peu plus grand.
La mûre (morum) est une affection très -voisine du thym : sous ce nom, on comprend une tumeur rouge, sanglante, semblable au fruit du mûrier, venant après le coït aux organes génitaux de l'homme et de la femme, et quelquefois dans d'autres régions.
L'E^oXaç (40) est un tubercule qui nait à l'anus et ne devient pas dur ; s'il s'endurcit, il prend le nom de condylome.
Les pustules de la vulve (41) se présentent sous la forme d'éminences rudes au toucher, couvertes de malpropreté, elles donnent lieu à un prurit incommode et à des squames furfuracées. Il naît également des pustules semblables sur le gland
qui empêchent le prépuce d'être ramené en arrière. On les traite par un onguent dans lequel il entre des squames d'argent.
E. Je ne veux pas entrer dans le détail de toutes les classes de douleurs, admises par les anciens, je signalerai seulement les diverses espèces de céphalalgies et de céphalées, les douleurs fixes et profondes, que le malade rapportait aux os et que Gahen (4^^) désigne sous le nom de douleur Ôctoxottoç, parce qu'elle se fait sentir très-profondément dans les organes, autour des os. Les malades qui en souffrent redoutent tout mouvement; il leur semble que leurs os sont rongés, ils y sentent une chaleur accompagnée de tension, parce que l'humeur viciée est répandue dans tout leur corps.
F. Le mot Tpay;jTrj; signifie proprement aspérité ; on l'appliquait à la désignation d'une production contre nature faisant saillie à la surface des os et regardée comme incurable. Dans l'ile de Chypre, ces aspérités étaient observées très-fréquemment aux os de la tète, et au xvi^ siècle de Gorris (43) sut trèsbien rapprocher cette affection des exostoses qui se produisent dans la syphilis. Il professait la même opinion au sujet de l'expression E'IiÇwm; employée à peu près comme synonyme de la précédente. — Le même auteur à l'article Tpa^waa, mot qui désigne, dans les auteurs grecs, des aspérités de la bouche, de l'œil, des organes génitaux dégénérant dans les parties charnues en ulcérations et corrosions, sut très-bien dire qu'à n'en pas douter, c'étaient là des accidents identiques à ceux qu'on observait si souvent de son temps dans la maladie française.
G. Quant -aux afiections cutanées, on nous dit : les anciens, grâce aux bains dont ils usaient largement et dont ils abusaient même, échappaient souvent aux accidents cutanés de la syphilis. C'est vrai, chez eux, les bains chauds, les bains de vapeurs combinés avec l'usage des étuves sèches, étaient pris souvent plusieurs fois par jour. Ils se faisaient masser et racler la peau avec une strigille d'acier, opérations qui déterminaient une sueur abondante après laquelle ils se faisaient oindre d'huile. Mais toutes ces mesures, particulières aux classes riches, n'empêchaient pas les afiections cutanées de sévir en
Grèce, à Alexandrie et dans Rome. En mettant de côté les affections parasitaires telles que la gale, les achores, les cérions qui correspondent à la teigne, le lichen apporté à Rome par les soldats de Pompée, on trouve toute la série des affections cutanées décrite dans la majeure partie des auteurs. — Actuarius (M) a classé, sous le nom de macules, des taches exanthématiques, les unes semblables à la morsure d'une puce et devenant noirâtres en vieillissant, puis toutes les espèces de taches rouges qui peuvent se produire sur la peau, depuis les piqûres de puces jusqu'aux ecchymoses sous-cutanées.
Dans la classe des pustules rentraient des éminences tantôt rouges, tantôt sans changement de couleur à la peau, tantôt volumineuses, livides, pâles ou noires, ces dernières portaient le nom de phlyctènes quand, après s'être rompues, on apercevait au-dessous un ulcère.
Le phlysacion était une pustule dure, pointue, de couleur blanchâtre, laissant sortir une sanie grisâtre,
L'épinyctis était une pustule de couleur livide ou noirâtre, ou noire, ou blanche, à bords très-enflammés, reposant sur une ulcération douloureuse du volume d'une fève.
Il y avait trois espèces d'herpès, quatre espèces d'impétigo, une classe d'affections dartreuses, etc., etc.
Mais si tous les auteurs que nous avons parcourus ghssaient rapidement sur les symptômes et sur la marche des accidents, ils insistaient beaucoup au contraii^e sur le traitement.
Les ulcères étaient traités spécialement avec des onguents solides ou demi-solides, dans lesquels il entrait comme partie active de la céruse, des sels de cuivre, d'argent ou de plomb; avec des poudres astringentes de noix de galles, d'alun, etc.; avec des caustiques ou le fer rouge.
On trouvera des détails sur ce sujet dans Dioscorides (45), Sextus Placitus (46), Gléopâtre (47), Scribonius Largus (48), Marcellus l'Empirique, Nicolas Myrepsus (49); dans les vers de J. Serenus Samonicus (50), où sont indiquées toutes les variétés d'ulcères des organes génitaux, de la bouche, du palais, des amygdales, des narines, etc., etc.
On pensera peut-être que j'ai rapporté avec trop de complaisance tous les accidents vénériens décrits dans l'antiquité, même ceux qui se rattachent indirectement â la syphihs. Je ne l'ai pas fait sans motif, j'ai voulu en présenter un tableau aussi
complet que possible pour bien montrer que les médecins grecs, néo- grecs, latins et néo -latins, ont certainement décrit isolément presque tous les symptômes de la syphilis, sauf un, les douleurs nocturnes. J'insiste sur ce point qui peut paraître bien minime, parce que c'est la seule objection sérieuse qui ait été apportée par les médecins du xv^ siècle contre l'ancienneté de la maladie, et nous verrons plus loin qu'ils disent : les anciens ont vu des ulcérations, des affections de la peau semblables à celles que nous observons dans la maladie française, mais ils n'ont point vu ces douleurs si violentes qui se produisent seulement la nuit et qui constituent, en réalité, le caractère de la maladie; ils ne les ont point décrites, donc elle n'existait pas.
Pour nous, cette objection n'en est pas une; ce caractère des douleurs ostéocopes n'est plus maintenant nécessaire pour diagnostiquer la syphilis ; la connaissant bien, on s'en rapporte avec juste raison à l'ensemble des symptômes, et si la description précédente laisse quelques doutes sur son existence dans l'antiquité, la lecture des Arabes et des arabistes n'en laisse subsister aucun, car ces derniers ne furent pas seulement de vulgaires copistes, comme on se plaît chaque jour à le répéter, ils précisèrent mieux la description des affections vénériennes, se prononcèrent plus clairement sur leur origine, en un mot, tout en suivant servilement les descriptions de leurs maîtres, les médecins grecs, ils ajoutèrent leurs propres observations. Ils décrivirent des pustules rouges (51) naissant sur la tête de la verge qu'on désignait en arabe sous le nom à'alohumbra; ils observèrent des ulcérations du prépuce qui entraînaient sa perforation ; des ulcères de la couronne du gland qui perforent le prépuce, creusent jusqu'au canal urinaire, et forcent le chirurgien à introduire dans l'urèthre une sonde de plomb pour que le malade puisse uriner ; des pustules ulcératives développées à la surface de la verge et qu'ils traitaient par des caustiques. Albucasis (52) a consacré un chapitre entier aux affections de la vulve et du col de l'utérus ; il signale les ulcères, les nodosités, les varices qui se produisent dans cette région. C'est lui aussi qui écrivait : (( Nous ne voulons pas entrer dans le détail de cette affection, appelée aldea, alcohsi, à cause de sa turpitude, de sa déshonnéteté et de la rareté de ceux qui en sont guéris ; cette maladie est divisée en dix-sept modes, dont
rénumération prolongerait trop ce livre, ce qui est inutile. » Ils connaissaient la vaginite (53), son mode de contagion, et dans tous leurs écrits nous retrouvons toutes les affections de la verge, de l'anus et de la vulve que nous avons rapportées plus haut. Rhazès (54) et Avicenne (55) donnent la description d'affections cutanées pustuleuses ou ulcéreuses qu'ils appelaient asaf^ sahafati, bothor, formica, etc., parmi lesquelles un grand nombre de médecins du xv^ et du xvi^ siècle voulurent reconnaître des manifestations cutanées de la syphilis. Abulcasis signala les pustules crustacées qui se développent sur la peau qu'il brûlait avec un morceau de bois de myrthe dont l'extrémité était enflammée. Tous, tant qu'ils sont, parlent de maladies honteuses très-communes à leur époque, mais aucun n'a jugé à propos de nous dire ce qu'elles étaient. S'il faut en croire Gariopontus (56), les malheureux qui en étaient atteints étaient repoussés par un grand nombre de médecins et abandonnés à leur misérable sort. — Nous voici en plein moyen âge, il y a maintenant une grande lacune dans le progrès des sciences, ce n'est même plus à des copistes que nous avons affaire, mais à des copistes de copistes. Auprès des rois et des princes se trouvent bien quelques médecins juifs ou moines qui ont charge de les guérir; l'histoire nous les montre dans les croisades à la suite des armées. Ce sont eux qui conseillent l'air natal à Philippe -Auguste, qui s'empressent autour de Richard Gœur-de-Lion blessé mortellement (57). Mais ces maitres myrrhes, ces physiciens, ces barbiers, ne nous ont rien transmis. Leur science était du reste bien peu de lîhose, et les naïves satires des xii'' et xiii® siècles les tournent en dérision de la façon la plus piquante (58). Il est vrai qu'en ces siècles de barbarie, les écoles d'Espagne, fondées par les x^rabes, ont produit quelques hommes dont les noms sont restés; que l'itahe s'éveillait et allait donner successivement Lanfranc et Salicet; que la France elle-même, par Arnaud de Villeneuve et Guy de Ghauliac, allait se révéler; mais c'est toujours le reflet de l'antiquité. Jusqu'à Guillaume de Salicet (1280), les ulcères de la verge (59) n'avaient été signalés que d'une façon confuse comme produisant le bubon de l'aine. Il fut le premier qui s'expliqua clairement à ce sujet. Cette maladie, appelée bubon ou dragunzelus, ou dracunculus ou apostème de l'aine, se produit lorsqu'un homme a été rendu
malade à la verge par une femme publique malpropre ou par une autre cause qui a amené la corruption de l'organe. — Il entre aussi dans des détails circonstanciés sur les ulcères qui se produisent après des rapports avec une prostituée ; sur les pustules, les fentes, les ulcérations produites à la couronne du gland, qu'il attribue à la rétention sous le prépuce de la matière sébacée. Mais les terribles accidents consécutifs à ces derniers font facilement soupçonner une cause syphilitique ; en effet, le prépuce se gangrène, le gland est rongé; il y a de la fièvre, des liémorrhagies terminées par la mort. Cependant le fer rouge, les caustiques énergiques ne sont pas ménagés pour les guérir. Salicet est aussi le premier qui ait bien nettement établi la contagion de ces accidents et posé des règles prophylactiques.
Après des rapports suspects, si on prévoit l'arrivée d'une ulcération, l'organe sera très-bien défendue de la corruption, par une abstersion et une ablution complète ; et en aspergeant l'endroit avec du vinaigre étendu ou en enveloppant la verge avec des feuilles infusées dans du vinaigre. Il est loin d'être le seul qui ait regardé ces accidents comme contagieux, Lanfranc (60) entre dans plus de détails encore et donne les mêmes règles prophylactiques :
Ces ulcères, ces pustules chaudes qui se produisent à la verge sont le résultat d'une cohabitation avec une prostituée ayant eu primitivement des rapports avec un individu atteint de cette maladie :
Ex commixtione cum fœda muliere, qiix cum xgro, talem habentem morbum de novo coierat.
Les autres chirurgiens ou médecins jusqu'au xv^ siècle, Arnauld de Villeneuve, Bernard Gordon, G. de Varignana, Guy de Ghauliac, etc., etc, ceux qui les avaient précédés, Roger, Roland, Théodoric, furent au moins explicites ou n'ajoutèrent que des détails insignifiants.
Je ferai une exception cependant pour Jean de Gaddesden (61), qui certainement s'était trouvé fréquemment en présence des accidents vénériens. Il entre dans des détails circonstanciés sur la prophylaxie, sur la contagion et conseillait l'usage d'un bandage suspenseur dans les affections des bourses et de la verge : « L'ulcère de la verge arrive ou par le coït avec une femme dans ses règles ou par suite de la rétention de l'urine ou du sperme. Celui qui veut se préserver de toute corruption Renault. 2
lorsqu'il cohabite avec une femme qui lui parait suspecte d'immondicité, qu'il se lave avec de l'eau froide mêlée avec du vinaigre ou avec sa propre urine intérieurement et extérieurement. Qu'il trempe dans du vin un morceau de vieux linge de lin et qu'il le place sur le point malade, vulnus enim dessicat et cancrum interficit et ulcérât. Mais s'il n'y a qu'une simple excoriation, vous tremperez le linge dans de l'eau de rose chaude. Vous mettrez également dessus de la poudre d'oliban parce quelle consolide les plaies de là verge, etc., etc.
Je ne m'étendrai pas ici sur l'étude des affections cutanées, qui par les noms variés qui leur furent imposées, par la multiplicité des espèces qui furent créés sont difficiles à reconnaître, ce sujet m'entraînerait trop loin ayant plus tard à m'expUquer sur ce point. Cependant, je ne veux pas terminer cette introduction sans examiner quelles étaient dans l'antiquité les affections que les poètes, les satiriques et les morahstes regardaient comme venant châtier les excès des débauchés et résultant de leurs vices honteux : Rosembaum (62) a bien étudié la question, et FoUin a résumé habilement le petit Uvre de Rosembaum en tète de l'article qu'il a consacré à la syphilis dans le premier volume de son Traité de pathologie. Presque toutes les affections contagieuses des organes génitaux furent attribuées dans l'antiquité à des punitions divines et donnèrent heu à des cérémonies rehgieuses qui se perpétuèrent d'âge en âge.
Nous trouvons dans l'Inde le culte du Lingam, celui de Dionyseos à Athènes, celui de Priape un peu partout et spécialement à Lampsaque, le culte du Phallus en Egypte, etc. Les fêtes du Lingam avaient eu pour point de départ une sorte de gangrène des organes génitaux. La maladie qui donna naissance aux cérémonies dont parle Natalis Gomes (63) était grave et spéciale aussi aux organes génitaux, mais le manque absolu de documents force quand même à s'en tenir à des conjectures. Il en est de même pour la maladie phénicienne dont l'origine était regardée comme honteuse, et pour le fléau du Baal Peor qui couvrit les juifs d'ulcères.
Le culte de la dea Syra, considéré comme impudique avait ses partisans en Syrie parce que cette divinité passait pour ronger les tibias, couvrait le corps d'ulcères et faisait fondre le foie. On possède un peu plus de détails sur la maladie cam-
panienne qui était surtout développée dans la ville de Noie. Ausone, dans son épigr. 71 contre Crispa, et Horace, dans sa satire V, lib. II, en ont signalé quelques-uns des symptômes. Ce dernier met en scène le bouffon Sarmentus reprochant à Messus Cicirrus une hideuse cicatrice qu'il portait au front,
Fœta cicatrix
Setosam Idevi frontem turpaverat oris
l'accusait d'avoir eu la maladie campanienne. C'est encore Horace qui raconte que Cléopàtre avait résolu la ruine de Rome avec une troupe d'hommes atteints d'une maladie honteuse (63 . Les épigrammatistes et les satiriques, Lucilius, Juvénal, Martial, et surtout le recueil des Priapeia rappellent à chaque instant les maladies propres aux fellatores, aux cineedi et aux éreintés, les pustules, les ulcères des lèvres et de la langue, les pustules des prêtres de Cybèle, les fies contagieux de l'anus, les bubons de l'aine, la contagion des ulcères de la verge, etc. Les moralistes sont aussi explicites, en pre^ mière ligne on doit citer Dion Chrysostôme (65) reprochant aux habitants de Tarses leurs habitudes honteuses :
(( Une maladie endémique qui s'est emparée de vos nez — a frappé vos pieds et vos mains — on dit qu'Aphrodite pour punir les femmes de Lesbos, leur a envoyé une maladie des aisselles ; eh bien, c'est ainsi que la colère divine a détruit le nez du plus grand nombre d'entre vous et c'est de là qu'est venu ce son particulier. C'est le signe de l'impudicité honteuse poussée jusqu'au délire. »
Le fait que rapporte Pallade {66) est 'également probant en faveur de la contagion des accidents qu'on observait alors : Héron ayant eu commerce avec une danseuse de pantomime eut peu après sur le gland une sorte d'anthrax qui devint si grave que dans l'espace de six mois ses parties tombèrent en pourriture. Il en guérit cependant.
Je passe sous silence les maladies de Tibère, de Galère Maxime, d'Hérode, elles ne présentent rien qui puisse éclairer la question.
Les historiens et les chroniqueurs du moyen âge ne donnent également que de vagues indices, et cependant les trop célèbres statuts d'Avignon, ceux de Toulouse, ceux de Londres.
sont des témoins irrécusables de la corruption des grandes villes d'alors et de la connaissance bien établie de la contagion des affections vénériennes. Il en était de même dans les armées et Joinville raconte que Louis IX fut obligé de donner congé à un grand nombre de ses gens quant il revint de prison, parce que sans respect pour sa présence, sans tenir compte de la grande misère de l'armée, ils fréquentaient des lieux de prostitution établis à le distance du giet d'une pierre menue entour son paveillon .
Je m'arrête, ne voulant point m' étendre sur les écrits des poètes erotiques et satiriques du moyen âge cependant ; la collection que nous en a conservé Polie. Lyser (67), offre à côté des vers d'OEgidius de Gorbeil (il 38) où on trouve signalés d'après les antidotaires néo-grecs et arabes une foule de remèdes pour la gonorrhée, la vaginite, les bubons, les ulcérations des organes génitaux, ceux d'Alain de l'Isle, où sont décrits d'une façon frappante (68), sous le nom d'ulcères, d'excroissances, de verrues, les lésions qui suivent les plaisirs charnels et çà et là des affections cutanées. Je ne mentionnerai même pas les autres satires même les vers de maître Vulgerius, considérant comme inutile de rappeler les turpitudes qu'ils racontent.