‹ La syphilis au XVe siècleChapitre 2 sur 11 · AU XV^ SIÈCLE · texte numérisé non relu

AU XV^ SIÈCLE

Bien des écrivains ont présenté le tableau de la renaissance des sciences au xv^ siècle ; en effet, quand on étudie cette époque, on est tellement frappé de Tétat de fièvre, pour ainsi dire, qui porte les savants à rechercher les auteurs de l'antiquité, à les connaître, à les discuter, à les commenter. On est tellement frappé des circonstances qui les favorisent, qu'il s'en dégage immédiatement une série d'images aux brillantes couleurs. Avicenne et Rhazès régnent en maîtres, mais peu à peu Hippocrate et Galien vont triompher. Les savants d'Italie vont en Orient étudier les maîtres, Nicolas de Reggio a donné depuis longtemps une traduction latine d'Hippocrate, les Vénitiens, les Génois^ commerçants avant tout, n'oublient pas cependant dans leurs voyages aux échelles du Levant, les manuscrits qui du reste représentent une grande valeur, car ils les revendent au poids de For. Puis voilà les Grecs chassés de Gonstantinople qui viennent eux-mêmes, en apportant leurs chefs-d'œuvre, enseigner leurs langues aux littérateurs et aux savants. Enfin

comme pour favoriser cet immense effort de l'esprit humain, l'imprimerie naît à Mayence et va immortaliser les productions de cette effervescence. — Il ne faut pas croire cependant que ces importations de la Grèce furent sans inconvénient ; elles firent passer, il est vrai, les Arabes sur le second plan, mais ce fut Galien qui prit la prééminence, et quelques esprits seuls, vers la fin du siècle, reconnurent la suprématie d'ïïippocrate. Tous, tant qu'ils furent, ils ne surent pas se débarrasser des entraves de la scolastique, elle retardait la découverte de la vérité, elle ne servait même pas à en discuter, à bien en apprécier les preuves ; mais elle aiguisait les esprits ; et ce goût des distinctions subtiles, cette nécessité de diviser sans cesse les idées, d'en saisir les nuances fugitives, de les représenter par des mots nouveaux, tout cet appareil employé pour embarrasser un ennemi dans la dispute, ou pour échapper à ses pièges, fut la première origine de cette analyse philosophique, qui depuis a été la source féconde de nos progrès ; tous ils furent assujettis au joug de l'autorité, joug d'autant plus lourd qu'il était admiré, environné de tous les respects, imposé quand même et qu'on n'avait pas assez d'opprobres pour conspuer celui qui tentait de s'y soustraire. Il ne s'agissait pas d'examiner un principe en lui-même, mais d'interpréter , de discuter, de détruire ou de fortifier par d'autres textes ceux sur lesquels on l'appuyait. On n'adoptait pas une description parce qu'elle était vraie, mais parce qu'elle était écrite dans Avicenne ou dans Galien. On étudiait les livres beaucoup plus que la nature; c'était le temps où Michel- Ange Biondo écrivait : Laudabilius est cum his errare, quam cum cœteris parare loAidem. — L'étude delà syphilis, mieux que celle de toute autre partie des sciences médicales, met en pleine lumière les phases successives

par où passèrent les esprits en Italie. A la fm du siècle, la maladie vint à sévir avec une extrême violence, n'épargnant ni les princes, ni les rois; les médecins requis pour en obtenir la guérison se précipitent avidement sur Avicenne, sur Rhazês^ sur Galien, sur Hippocrate; ils cherchent, cherchent, les plus aveugles trouvent dans ces maîtres vénéi'és l'indication de la maladie ; pour les uns, c'est l'éléphantiasis, pour d'autres l'asaphati; les perspicaces disent ; non, les maîtres n'ont rien décrit de semblable, il faut en convenir. Or, rien n'a pu leur échapper de ce qui existait de leur temps, or ils ne l'ont pas décrite, donc elle n'existait pas, la maladie est nouvelle et les voilà amenés nécessairement à l'examen direct de la nature. Sans doute ils observent avec les yeux de Galien et d'Avicenne ; ils expliquent tous les phénomènes d'après leurs théories, mais enfin ils ont reconnu une 'iffection qu'ils croient nouvelle, ils vont écrire des descriptions qui leur appartiennent. Ce ne sont plus des commentaires sur de vieux textes, voilà les premières observations qui naissent, et celles qui nous ont été transmises sont marquées au coin de l'observation la plus sagace. Ce ne fut pas sans s'attirer des réfutations sans nombre, des récriminations acerbes, que quelques esprits vigoureux et instruits osèrent taxer'les maîtres de n'avoir pas tout vu; ils touchèrent avec le plus grand respect, il est vrai, aux fétiches, mais enfin ils y touchèrent, c'en fut assez pour s'attirer les morsures sans nombre de la meute des croyants quand même. 11 ae faut pas penser cependant que tout le xv® siècle fut marqué par cette lecture intelligente des anciens; il y a à ce point de vue deux époques bien tranchées. Dans l'une émergent Pierre d'Argellata, Hugo de Sienne, Savonarole, Montagnana l'Ancien, Germisoni, etc. Dans l'autre

se classent naturellement tous les savants qui depuis 1490 jusqu'à 1500 écrivaient sur la syphilis. — Dans le premier groupe j'établirai encore une distinction entre ceux qui comme Argellata , Valescus de Tharanta et Michel Savonarole décrivirent les accidents vénériens çà et là dans les chapitres de leurs traités didactiques et ceux qui, comme Hugo de Sienne, Thomas Gascoigne et Montagnana l'Ancien rapportent dans leurs consultations des faits personnels où l'on reconnaît des manifestations complexes de la syphilis. Je n'ai pas l'intention de dire que P. d' Argellata et V. de Tharanta n'avaient pas vu les accidents vénériens dont ils parlent, bien au contraire, car le premier mentionne d'une façon très-nette et comme se rapportant à des faits qu'il avait observés, des pustules blanches ou rouges (1) qui surviennent sous le prépuce après une cohabitation avec une femme infectée ; il entre dans des détails circonstanciés sur les lésions consécutives du gland et du prépuce , recommande après des rapports suspects la plus grande prudence et surtout des lotions. Au chapitre des ulcères, il passe en revue ceux des organes génitaux, et c'est là qu'on trouve pour la première fois la désignation de caroli, appliquée aux ulcérations de la tête de la verge, terme qui, au xvi® siècle, était, suivant Falloppe, employé vulgairement pour nommer les chancres mous et indurés. Mais surtout où il est d'une grande précision, c'est en traitant du bubon. « Le bubon est causé par un ulcère au pied ou à la verge ; il survient parce qu'on néglige d'employer les répercussifs locaux et les évacuants généraux. )> Il rapporte encore plusieurs cas d'ulcérations de tout le gland, d'ulcères qui s'étendaient à toute la verge.

Le second (2) n'est pas moins explicite et détermine très-bien les différentes causes qui produisent des ulcères

à la verge; pour lui ce sont : IMes blessures, T rattrition, 3° le coït avec une femme infectée, ou immonde, ou chancreuse, 4° la rétention sous le prépuce de la matière spermatique (m. sébacée). 11 trace le tableau le plus horrible de l'état des malades qui étaient affectés de ces ulcères : repoussés par un grand nombre de médecins, ne venant consulter les autres qu'à la dernière extrémité, les uns mouraient d'hémorrhagie , d'autres n'avaient plus de gland, quelques-uns avaient le prépuce noir, considérablement tuméfié, et comme on ne pouvait le rétracter, on leur introduisait une canule entre le gland et le prépuce pour y injecter des médicaments liquides; à ceux qu'on désespérait de guérir même par le fer rouge, on coupait la verge.

Il y a la plus grande analogie entre les descriptions de G. Savonarole (3) et celles de Yal. de Tharanta. Si on consulte les dates, il est évident que c'est Savonarole qui a copié, en tout cas il l'a fait consciencieusement , car son chapitre des ulcères de la verge est identique au précédent.

Les autres accidents que nous avons étudiés dans les anciens sont également bien décrits dans tous ces auteurs, mais ils n'y ajoutent rien de leur observation personnelle.

Le second groupe nous a laissé une série de consultations qui peuvent être regardées comme les premiers essais de ces recueils d'observations du xvf etdu \N\f siècle que l'on consulte maintenant avec tant de profit. Ces consultations, rédigées d'après des lettres qui leur arrivaient de toutes les parties de l'Italie ou d'après l'examen direct des malades, consistent dans l'énoncé rapide des symptômes éprouvés par le malade, dans l'indication d'un 'traitement extrêmement détaillé, mais la marche de

l'affection, les effets du traitement y sont passés sous silence. — Il y a des exemples de tous les ulcères, de toutes les affections de la peau, des apostèmes, des douleurs des jointures, des os et de l'insomnie consécutive.

Le recueil de Montagnana l'Ancien (4) en renferme à lui seul 305, celui de Germisoni 153, et parmi elles je pourrais en citer un grand nombre qui confirment pleinement l'opinion que j'ai soutenue jusqu'ici, mais elles n'ajouteraient rien aux preuves que j'ai déjà avancées, aussi je me contenterai d'indiquer la consultation 198, p. 811 du recueil de Montagnana, celles qui ont trait à la gonorrhée, àl'orchite, aux affections de la vulve/ de l'anus, la destruction des os du palais, de la cloison du nez que cet auteur rattachait a la lèpre. Germisoni (5) signale en plus une tumeur humorale, dure, indolente, développée à la jambe gauche, mais sa description est trop succincte pour qu'on puisse conclure qu'il avait affaire à une gomme .

Hugo de Sienne va m'arrêter un peu plus longtemps ; par ordre de date (1380-1439) il devrait être placé avant les deux précédents, mais la consultation qu'il rapporte est si précise qu'elle ne laisse subsister aucun doute sur la nature de la maladie, dont il énumère les divers symptômes, et on ne peut mieux terminer cet examen rapide qu'en la citant.

Hugo de Sienne désignait cette maladie sous le nom d'asaphati des Aranes; Torella, un des premiers observateurs qui aient écrit sur la maladie française, signala cette consultation comme une preuve frappante de l'existence ancienne de la syphilis. - Voici cette consultation en entier (6).

c( Un adolescent de famille noble âgé d'environ 20 ans souffrait depuis vingt mois de douleurs de tête, gravatives depuis un mois et demi. A cette époque, il fut pris de

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sueurs nocturnes localisées à la partie supérieure du corps; ces sueurs étaient fétides et teignaient la chemise en couleur rougeâtre. Le 8 novembre il fut pris d'une fièvre quarte, et des pustules dures, du volume d'un pois chiche ou d'une aveline, firent éruption sur les épaules et dans le dos. Un mois après, un apostème dur lui survint près du pied ; il était divisé en deux parties et les médecins dirent que c'était un seplùros f tumeur dure, indolente, sans changement de couleur à la peau). Les tendons, particuUèrement celui du talon, en étaient telle^ ment contractés qu'il ne pouvait mouvoir le pied. Il eut ensuite diverses fièvres, tantôt continues, tantôt intermittentes, et malgré les soins actifs des médecins il n'évacuait que des phlegmes. Au mois de mars, il eut une douleur violente, d'abord à la joue droite, à l'œil et dans l'oreille, ce qui lui causa un peu de délire ; un peu plus tard, il lui survint un apostème à la joue gauche qui perça, et quoique la fièvre eût persisté il en fut guéri au mois d'avril. L'été qui suivit il eut quelques accès de fièvre à des intervalles divers de cinq ou de huit jours, et au mois d'août, après un paroxysme, des taches rouge-foncé, rudes au toucher, occupant le corps jusqu'aux cuisses exclusivement. Ensuite il éprouva des douleurs tantôt dans l'épaule gauche, tantôt dans la hanche droite, quelquefois dans la gauche. S'étant rendu aux bains de Sainte- Marie, après avoir suivi un régime qonvenable, après l'application de ventouses scarifiées, les taches et les douleurs disparurent d'elles-mêmes. Un mois après, il commença à souffrir dans divers membres ; les douleurs le prenaient le soir et le quittaient le matin. Au mois d'octobre il apparu un apostème à la jambs droite, et tant qu'il exista il ne souffrit ni de douleurs de côtes, ni de douleurs de hanches ; mais pet ulcère une fois guéri les

douleurs reparurent ainsi que des taches rouges , rugueuses et couvertes de squames. Quand ces taches disparaissaient aux parties supérieures, il en survenait d'autres nux parties inférieures. — En ce moment les taches sont à peu près disparues, mais le malade est tourmenté par une douleur sciatique gauche, des furoncles sont survenus dans diverses parties du corps, et un grand nomhre de bothors (pustules que l'on comparait au hourgeon d'une plante prête à s'épanouir) sont apparus sur la face, surtout entre les lèvres et le nez, et le malade sent une grande descente de matière de la tête. »

Groira-t-on après la lecture de cette observation qu'Astruc, dont elle détruisait tout l'échafaudage, a voulu prouver que cette série de symptômes n'étaient autres que ceux du scorbut? Que c'était le scorbut qu'avait eu ce jeune homme, que ce ne pouvait être que le scorbut? Groira-t-on que cet homme réellement érudit a consacré plusieurs pages de son livre à vouloir établir cette fantastique appréciation? Quoi de plus simple, pourtant, que l'interprétation des accidents éprouvés par ce jeune homme, quand on veut les examiner sans idées préconçues. Il souffre d'une céphalée qui duredepuislongtemps. Il éprouve à la suite de phénomènes fébriles une série de manifestations espacées à des intervalles relativement peu éloignés, qui peuvent être comparées, les premières parle volume et la situation à des pustules d'ecthyma. Un peu plus tard il se développe une tumeur indolente, dure, sans changement de couleur à la peau, dans la partie inférieure des muscles du mollet, ou dans les tendons qui en partent, ou dans le tissu cellulaire qui entoure ceux-ci et déterminant des contractures musculaires très-marquées. Ensuite se manifestent des douleurs variables par le siège, peut être une iritis, puis une tumeur à la joue

gauche qui s'ouvre à l'extérieur. L'été qui suit il apparaît des taches rouge-foncé, rugueuses, couvertes d'écailles épidermiques qu'on peut, sans rien exagérer, considérer comme du psoriasis. Il éprouve des douleurs rhumatoïdes, musculaires, vagues, multiples, mobiles, siégeant autour des articulations et qui font place à des douleurs nocturnes parfaitement spécifiées, qu'on ne peut comparer qu'aux douleurs ostéocopes. Une nouvelle tumeur se développe à la jambe droite, s'ouvre et donne lieu à un ulcère. Une névralgie sciatique se manifeste et peu après une éruption tuberculeuse. Tubercules sans nul doute de même nature que ces syphilides végétantes, granuleuses ou autres de la peau, qui rendent si horrible à voir la face de certains malades. Tout cet ensemble d'accidents dans cet ordre successif était certainement sous la dépendance d'une cause générale ; y at-il dans le cadre nosologique une maladie dont cet ensemble soit la caractéristique ? Oui, et il n'y en a qu'une, la syphihs. Ce jeune homme était donc atteint de syphilis constitutionnelle.

Jusqu'ici je n'ai point abordé l'étude de la lèpre et celle des affections cutanées parmi lesquelles se trouvent confondus la plupart des syphilides et des accidents tertiaires. Au moyen âge la lèpre est la première affection que les médecins et les chirurgiens aient étudiée sur la nature ; l'énorme développement de cette maladie, l'isolement absolu qu'on imposait aux malades avaient donné lieu à la nomination de médecins spéciaux chargés d'examiner les lépreux ou ceux qui étaient accusés d'être atteints de cette horrible affection. Ils procédaient, du reste, avec le soin le plus méticuleux. Ils commençaient par faire jurer au malade de dire la vérité, puis le consolaient par de bonnes paroles. Ensuite ils procédaient

à l'interrogatoire: quel était son régime de vivre, avait-il habituellement des hémorrhoïdes ou la mentagre, en avait-il en ce moment, avait-il eu des maladies qui conduisent à la lèpre ? Puis ils le faisaient saigner à la céphalique ou à la basilique pour étudier la composition de son sang et enfin procédaient à Texamen de tous les organes successivement l'un après l'autre. — Par cela même les autres maladies de la peau avaient éveillé leur attention, ils en connaissaient l'aspect extérieur,;la marche et la terminaison, mais la plus grande confusion règne dans leurs classifications. Tel décrit sous tel nom une affection qne tel autre décrit sous un autre nom. Celuilà suit le texte d'Avicenne, cet autre celui de Galien, ou ses propres observations. En présence de cette confusion, j'ai pris le parti de dresser un tableau des affections cutanées d'après Guy de Ghauliac, B. de Montagnana l'Ancien et G. Savonarole, de façon à mettre en regard les noms et les maladies semblables décrites dans ces divers auteurs, persuadé qu'on ne pouvait bien comprendre les premiers écrivains qui ont traité de la syphilis, si on ne connaissait à fond les affections cutanées dont ils parlent sans cesse et dans lesquelles pour un grand nombre ils font rentrer cette maladie.

MORPHEA

vitiligo, panni, lentigiDes, gutta rosea.

Renferme presque autant d'espèces que la lèpre* On ne distingue deux principales, la morphée blanche et la morphée noire. Elles se présentent sous forme de taches caractérisées par leur situation et leur couleur; quand elles sont planes, sans inégalité ni ulcération noires ou blanches , elles prennent spécialement la désignation de morphées; goutte rose ou couperose, si elles sont rouges, si elles sont petites, lentilles; panes, si elles sout grandes. La morphée est incurable quand elle est ancienne et quaad elle

occupe une vaste surface, quand elle ne rougit pas quand on la frotte, et ne donne que de la sérosité quand on la pique. La goutte rose débute à la face, elle présente quelquefois des pustules, quelquefois des croûtes; elle rentre alors dans le genre assafati.

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